Minuit et demi Trois tentatives d’approches et un point de suspension, de Yoann Bourgeois

© Geraldine Aresteanu

© Geraldine Aresteanu

Minuit et demi Trois tentatives d’approches et un point de suspension, de Yoann Bourgeois

 

 Yoann Bourgeois dirige avec Rachid Ouramdane le CCN2-Centre chorégraphique national de Grenoble depuis 2016. Nous avions vu  il y a deux ans au Théâtre de la Ville, son très remarquable Celui qui tombe (voir Le Théâtre du Blog). 

Il revient avec un programme de trois courtes pièces,  conçu pour l’Espace Cardin… Répartis en deux groupes, quelque quatre cent spectateurs vont d’abord voir alternativement: dans le jardin: 1-1 La Balance de Lévité et 1+1 Nous tube-Autoportrait, et dans le Studio : Dialogue. Puis tous réunis dans la grande salle: 1/1/1/1 Fugue-Trampoline-Variation numéro 4.

Dans La Balance de vérité, Yoann Bourgeois reprend le principe du plateau de bois, monté sur un axe, tournant et oscillant. Où Estelle Clément-Bealem et Rafaël Pefour réussissent à échapper aux lois de la gravité, avec une grande prise de risque.

Ce qui supprime encore plus la distance avec le public installé tout autour. «Dans ces moments de proximité, dit Yoann Bourgeois, l’efficacité émotionnelle est beaucoup plus forte, mais ce serait une facilité d’en rester là. J’aime aussi le fait que le spectateur soit à la limite de décrocher et qu’il entre dans une rêverie, même si je ne souhaite pas couper le lien pour autant..  (…) Le «point de suspension» est à la croisée de la physique et du temps. (…) «J’habite en montagne et regarde l’architecture invraisemblable que dessinent les arbres pour trouver la lumière. Je me demande comment je fais pour tenir, sachant que pour rendre expressive, la légèreté, il faut montrer la pesanteur”.

Ici, une table est déjà posée sur le plateau mais ils vont chacun (et cela relève du miracle  gestuel !) y placer une chaise) puis se hisser dessus sur le plateau, y marcher, le faire tourner grâce uniquement à leurs mouvements,  rapprocher les chaises de la table petit à petit et avec une infinie prudence. A la fin, ils s’y assoient, accoudés à la table. Il y a de la métaphysique dans l’air.  Brillamment traduit ici, avec on le devine, un long et remarquable travail en amont et sur la scène par les deux complices en équilibre permanent sur le plateau où chacun des plus petits déplacements, où chaque geste avec ou sans la chaise, devant se faire en parfaite harmonie avec l’autre, sous peine de catastrophe. Il leur faut d’abord rester en équilibre, marcher aussi doucement que possible, et contrôler le poids de son corps pour ne jamais nuire à l’autre. Dans un contrôle mental absolu pour assurer une parfaite coordination entre la station debout, les mouvements, et la marche du centre vers l’extérieur et inversement. Chapeau!

 « Comment, disait Yoann Bourgeois, à propos de Celui qui tombe, peut-on continuer à tenir debout ? C’est une problématique à la fois physique et existentielle. Elle est d’autant plus vive et sensible que l’on sait très bien qu’on ne tiendra pas toujours. (…). Le langage que nous parlons avec mes interprètes n’est pas celui des mots, mais celui du rapport à la gravité, soit le rapport à la mort. » Soit les degrés divers de la marche, caractéristique essentielle-on l’oublie trop souvent- d’un être humain en bonne santé, quand il y a coordination totale entre corps et cerveau. Nous en avons fait la douloureuse expérience avec une très proche atteinte de déficience neuronale: d’abord marche normale, puis presque normale, voire encore parfois un peu gracieuse, marche plus lente et de moins en moins sûre sans aide, puis à très petits pas et mal coordonnée avec chutes, puis épuisement et impossibilité de se tenir debout puis assise: soit le commencement de la fin bien connue des soignants, survenue quelques semaines après!

 © Geraldine Aresteanu

© Geraldine Aresteanu

Dans le jardin de l’Espace Cardin, autre variation sur le thème de l’attraction terrestre, avec La Balance de Lévité quand Maria Fonte joue les filles de l’air, le corps sanglé au bout d’une sorte de grande barre avec contre-poids. Sur un axe  capable de rotations à la fois verticales ou horizontales qu’elle effectue elle-même, jusqu’à parfois frôler le gravier du jardin. Soit là aussi en parfait équilibre (du latin : aequilibrium, de aequus: égal, et libra : balance, poids; donc avec un poids équivalent.

Quand cette belle jeune femme se meut avec douceur dans le ciel de juin, à l’heure bleue, on pense bien sûr, à Gaston Bachelard et à sa fameuse Poétique de l’espace. «Nous voulons examiner des images bien simples, les images de l’espace heureux, disait-il.  L’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. Et il est vécu, non pas dans sa positivité, mais avec toutes les partialités de l’imagination…»  Nous avons été moins convaincus par les phrases  en voix off tirées d’un texte d’Edouard Levé..

 Yoann Bourgeois a aussi imaginé juste à côté, un cylindre haut de quelques mètres, plein d’eau. C’est une belle idée que cette concordance entre air et eau qui aurait bien plu à Gaston Bachelard. Tel un ludion, en chemise blanche et pantalon noir, il évolue verticalement tête en haut, ou inversement. Avec là aussi une parfaite maîtrise de son corps,  reprenant à chaque remontée assez d’air pour redescendre à l’aise sous l’eau. Enfermé mais aussi libre … un peu comme son très proche voisin habitant l’Elysée.

Et puis, dernier volet de ce triptyque en cinquante minutes, qui est comme la signature de ce diabolique inventeur, La Fugue/Trampoline-variation numéro 4. Cela se passe sur la scène nue  de l’Espace Cardin. Imaginez dans une demi-pénombre, une sorte de gros cylindre en bois sur un plateau d’environ un étage et demi qui, dans un léger grondement,  ne cesse de tourner;  avec, à sa périphérie, deux escaliers en sens inverse et sans rampe. A l’intérieur de la paroi du cylindre, quelques portes battantes invisibles… Un homme barbu, pieds nus, chemise blanche et pantalon noir, apparaît puis monte les marches, les redescend, s’enfuit par une porte pour réapparaître comme par miracle un peu plus loin. Le cylindre tourne toujours. Leurre, réalité ? On ne sait plus… En fait, ses semblables  au même costume, vont être bientôt deux puis trois, et enfin quatre. Ils se jettent sur une trampoline située dans le vide central du cylindre pour rebondir debout et «très naturellement»  sur une des marches de l’escalier ! A un ou plusieurs, selon les moments, dans une déclinaison silencieuse,  identique mais pas tout à fait et à chaque fois, impressionnante, comme s’ils échappaient aux lois de la gravité.

L’émotion devant de tant d’intelligence et de beauté est toujours là. On peut convoquer nombre de références philosophiques devant ce cylindre, vieux symbole de l’humanité.  Et relire Platon: c’est une forme parfaite fermée sur elle-même mais paradoxale, puisqu’elle comporte un vide ici augmenté d’une trampoline qui peut propulser un homme vers l’ailleurs; et la liberté… Perfection de mouvements émanant à la fois du visible et du non-visible, vide et plein, fini et infini, attraction et répulsion, air et eau, similitude et différence, équilibre et déséquilibre nécessaires à l’harmonie d’un mouvement… Il y a ici dans ces trois numéros complémentaires et à la belle unité,  silencieux à part un, de quoi méditer (bien plus que sur la pauvre dramaturgie de ce triste Etat de siège d’Albert Camus, il y a quelques mois dans cette même salle)… Le public ne s’y est pas trompé et a très longuement salué debout Yoann Bourgeois, Jonathan Guichard, Maxime Reydel, Lucas Struna, rejoints par leurs camarades des  autres numéros.

Au fait, ce court mais immense spectacle est financé-entre autres-par la DRAC de la région Auvergne-Rhône-Alpes (dont est originaire Yoann Bourgeois), région que dirige Laurent Wauquiez, grand pourfendeur des écoles de cirque ! On ne saurait trop lui conseiller d’aller voir ce  Minuit et demi. Quant à vous Parisiens, s’il reste encore des places, courez-y, sinon attendez une prochaine reprise, ou si vous en avez l’occasion, allez le voir en province où il va beaucoup tourner.

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris VIII ème. Métro Concorde. T : 01 42 74 22 77 , jusqu’au 15 juin. Et en tournée.

 

 


Archive pour juin, 2017

Rosa, textes de Rosa Luxemburg, adaptation et mise en scène de Sébastien Accart et Nina-Paloma Polly

Rosa, textes de Rosa Luxemburg, adaptation et mise en scène de Sébastien Accart et Nina-Paloma Polly

 

© Alexandre Delamadeleine

© Alexandre Delamadeleine

Née en 1871, près de Lublin en Pologne alors empire russe, la militante socialiste et théoricienne marxiste Rosa Luxemburg, figure emblématique de l’aile gauche de l’Internationale ouvrière et révolutionnaire de l’Internationalisme, s’opposera à la première guerre mondiale et  sera exclue du  Parti démocrate fondé en 1875.
Elle cofonde alors avec Karl Liebknecht, la Ligue spartakiste puis le Parti communiste d’Allemagne. Mais quinze jours plus tard, pendant la révolution en 1919, elle  meurt assassinée à Berlin, lors de la répression de la révolte spartakiste.

Selon Rosa Luxemburg, les révolutionnaires allemands ne doivent pas être des satellites du bolchevisme, même s’il reste le symbole du socialisme révolutionnaire et de la classe ouvrière, quand elle s’efforce de conquérir le pouvoir. Mais elle estime aussi que la révolution russe est condamnée, si les prolétaires de tous les pays ne lui viennent en aide…

Selon elle, l’autodétermination de la classe ouvrière est un droit, soutenu par la social-démocratie dans la mesure où seule la révolution socialiste internationale peut mettre fin à la domination nationale et à l’exploitation, à l’inégalité des sexes et au racisme. Imaginant des alternatives possibles au capitalisme, Rosa Luxemburg critique dès 1917, le communisme russe qu’elle voit comme la «dictature d’une clique»  qui  a pris le pouvoir mais qui feint d’appliquer la démocratie, en convoquant aux assemblées des ouvriers…  sans leur donner voix au chapitre. Pour elle, le parti doit jouer un rôle dans la Révolution mais  n’a pas à diriger la classe ouvrière.

 Rosa Luxemburg a laissé une correspondance littéraire exemplaire. Et l’écrivain Karl Kraus évoque une lettre écrite à Sonia Liebknecht depuis la prison pour femmes de Breslau, « un document d’humanité et de poésie unique en son genre». Sébastien Accart et Nina-Paloma Polly ont conçu Rosa à partir des lettres intimes et  écrits politiques  que  Rosa Luxemburg écrivit entre 1914 et 1918. Idéaliste, âme noble et sensible, elle se révolte contre les injustices et les atteintes à la liberté, se sent très proche de la nature qu’elle observe avec minutie, dans un respect instinctif dû à la vie.

Elle raconte avec émotion qu’elle a vu dans la cour de la prison, un soldat torturer à coups de fouet  des buffles roumains… « Il faut combattre, écrit-elle, tous ces hommes hostiles, aux terribles réactions, qui ne savent que frapper, faire saigner, faire cracher du sang … Ô mon pauvre buffle, mon cher frère, nous sommes là tous les deux si impuissants, sans voix, et nous ne sommes qu’un dans la douleur, la faiblesse et la nostalgie. »Ce récit contre la violence, fut repris par Albert Schweitzer dans son Eloge de Rosa Luxemburg.

 Pour interpréter cette icône révolutionnaire au destin tragique, féministe, socialiste mais surtout libre, il fallait toute la grâce et l’élégance-jeans et chemisier blanc de Nina-Paloma Polly. Elle surgit d’un rang de spectateurs et s’adresse à eux, puis monte sur le plateau nu  et met dans l’ombre une jupe longue.

La demi-obscurité est celle de la prison, de la nuit et de la pensée intérieure. Des palissades, à cour et à jardin, simulent des murs, et au-dessus du plateau, la lumière du soleil traverse des balcons aux lattes de fer. Imitation moqueuse et gazouillis joyeux : la comédienne attentive aux chants paisibles des oiseaux, chante aussi merveilleusement, parfois sur deux notes prolongées entre lesquelles elle glisse le battement rapide et ininterrompu d’un trille, signe sonore d’un printemps qui approche à grands pas.

Sa voix de cristal dit le chant de la mésange charbonnière à tête noire et des oiseaux des campagnes et des bois. Dans un décor minimaliste, métaphore d’un souffle vital inextinguible, Nina-Paloma Polly a une présence radieuse et nous offre avec ce spectacle, matière à la fois poétique et politique à la rêverie.

Véronique Hotte

Maison des Métallos, 34 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème jusqu’au au 11 juin. T: 01 47 00 25 20

 

 

 

Contagion de François Bégaudeau, mise en scène de Valérie Grail

 

Contagion de François Bégaudeau, mise en scène de Valérie Grail

IMG_703Ça va vite, ça va très vite, cette épidémie mondiale : on l’a dit, la vérité  ressemble à une opinion comme une autre, les complotistes triomphent, les fausses nouvelles se répandent, et l’endoctrinement fait, de la mort, la  vie réelle… Cela n’a rien d’une plaisanterie et fait même très peur. De cette angoisse commune, de ce mur mou auquel on ne peut même pas se heurter, puisqu’il absorbe tout, François Bégaudeau a fait une pièce, à la demande de Valérie Grail. En trois séquences : Contamination, Radicalisation, Exfiltration.

Un professeur d’histoire, censé savoir parler aux jeunes et les sortir des griffes de la radicalisation est mis en échec. Le combat verbal avec le fils d’un ami, tout juste bachelier et greffé à son ordinateur, à coups de logique et de paralogismes, finit en match nul. Le doute, méthodique pour l’un, défensif pour l’autre, contre les “manipulations du système », les laisse dos à dos. Et le petit moment de tendresse entre l’aîné et le cadet, a des airs de poignée de main après le round. Voilà pour la Contamination.

La proposition bâclée et opportuniste d’un rédacteur en chef qui parle par lieux communs, se vide d’avance par une quête du sensationnel  représenté par le personnage. Stéphane, le «spécialiste des jeunes », se radicalise à sa façon : non, vous n’aurez pas du sensationnel, vous aurez une tentative d’approche, nuancée, contradictoire, de la vérité. Vous n’en voulez pas ? J’entre en résistance. Voilà pour la radicalisation. Enfin, la tentative poétique patauge et s’épuise. «L’art c’est beau, mais c’est du boulot », disait Karl Valentin, laissant quand même une porte entrebâillée sur un mince filet d’espoir.

Logique du texte parfaite, observation aigüe, satire un peu appuyée: pourtant nous sommes restés à la porte… Une mise en scène réaliste et sobre sert loyalement la pièce mais n’aurait-il pas été plus fort, surtout dans la première séquence, d’en rester à un corps-à-corps purement verbal ? Il y a ici de vrais enjeux: conflit des générations, doigt posé sur la rupture anthropologique de la transmission, virage sans retour des médias vers le commercial,  ce qui engendre ses «résistants», tâtonnement des arts qui ne savent où aller…

Et pourtant,  cela ne marche pas. Comme si son auteur s’était enfermé dans la même impasse que son personnage, souffrant de ne pouvoir échapper à sa position de pédagogue, d’adulte, face à un jeune.  Semblant pris en effet par un devoir d’éveiller les consciences, François Bégaudeau ne peut s’empêcher d »expliquer » et cela freine sans doute ce théâtre-là. D’autant que le monde qu’on nous explique, nous le connaissons, même si nous n’avons pas mis les mots dessus. L’insatisfaction comme enjeu de la pièce ? On veut bien mais on attendrait d’être au moins un peu bouleversé. Faut-il écarter à ce point l’émotion ? Elle n’a pas forcément quelque chose d’un piège ou un leurre, et manque à ce spectacle intelligent et juste.

Respect… et déception.

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette jusqu’au 18 juin. T. 01 40 03 72 23. Et du 7 au 28 juillet à Arthéphile, Avignon.  

Focus sur François Bégaudeau au Théâtre Paris-Villette, et La Devise, mise en scène de Benoît Lambert, du 20 au 24 juin.

 

Festival Parades à Nanterre

 

Festival Parades à Nanterre:

22762_893_parades_2016_page-froideDepuis des années en juin,  ce Festival de rue illumine la vieille ville. Une quarantaine de compagnies avec plus  de deux cent artistes s’y déploient pendant trois jours avec théâtres, installations, performances, spectacles de marionnettes …

 Série C par Kumulus Burkina Faso et France

27431_884_KumulusSept acteurs parés de tissus terre orangée restent prostrés, puis se déploient aux rythmes de tambours et percussions. Un chanteur blanc entonne une mélopée. Trois femmes Burkinabés et une  Européenne, se dévoilent en gémissant, se tordent les mains, dansent en rond. Une grosse fille saute : Entrez dans la danse ». Une autre se fait chevaucher,  tous rigolent. Chacun des comédiennes s’enferme dans  une cage métallique et s’y suspend. On assiste à la tragédie de l’enfermement et de l’excision des femmes : « La mort, disent-elles, vaut mieux que l’excision ! ».

Elles chantent en miré, dioula et français, se rassemblent et s’étreignent, puis on les enferme dans les cabanes qu’on a préalablement scotchées. Elles étendent ensuite du linge, ce qui donne un aspect joyeux et coloré, presque carnavalesque. Il faut résister où que l’on soit !  Il y a ici de la joie et une force de vie qui surgissent bizarrement de cette oppression féminine. De jeunes enfants assistaient avec nous à cette avant- première, et semblaient, comme nous, fascinés.

Après Les Squames, Tout va bien, Bail à céder… la compagnie Kumulus  après une résidence au Burkina Faso, vient de réaliser l’un de ses meilleurs spectacles, porteur de l’énergie incroyable de l’Afrique.

 

La Nuit a son existence de et par Lucile Rimbert, chorégraphie pour un spectateur

On me convie d’abord à m’asseoir sur une chaise, puis me coiffe d’écouteurs qui délivrent un message énigmatique oublié… et on me fixe un rendez-vous pour le lendemain. Une jeune femme m’invite alors à pénétrer dans une voiture. Elle se tourne et se retourne sur le siège arrière, exhibant ses jolies jambes nues. Elle parle du sommeil auquel elle ne parvient pas : elle ne dort pas  à cause des rumeurs de la ville….

Thank you Tezuka

Tezuka, un mime japonais déballe tout son matériel : un fatras bizarre avec petit ventilateur, poupées, valise, etc. Il tourne autour, affublé de lunettes ridicules,  devient un combattant de sumo, se masque puis se démasque, et coupe un citron. Il se déguise en femme en revêtant un justaucorps argenté, et roule des mécaniques. C’est plutôt incohérent et, nous dit-on, très japonais ! Mais cela fait beaucoup rire les petits enfants !

 Regards en biais par la compagnie la Hurlante

Noël Folly court dans la rue et distribue des tracts. Une femme enceinte est terrorisée. L’homme tape sur les poubelles et sur les portes. « Le travail, j’ai l’attitude relax ! ». Une femme nettoie des vitres. En face, une autre clame : « Voyez, ils vont venir me chercher ! » On s’installe au café pour prendre l’apéro pour les quinze ans de mariage de Nadège à Nîmes. On porte un toast.

La sœur suicidaire s’arrache les sourcils : »Si toi tu dérailles, c’est moi qui m’écroule ! La folie, ça fait toujours peur. J’ai connu la psychiatrie. Sur la folie, j’ai plein de chose à vous dire. Le monde devient malhonnête. Je suis un jardinier paysagiste ! ».
 On peut voir comment la folie a traversé nos vies. Surtout quand une sœur s’est suicidée à vingt-trois ans. Ces Regards en biais nous bouleverse.

La terrible histoire de Thomas Sankara  de Brigitte Burdin et Gilles Rhode

Ces deux-là ont quitté quelques jours leurs prodigieux spectacles aériens comme Les Maudits sonnant, Lâchers de Violons, etc. avec quelque cinquante représentations sur plusieurs continents d’ici la fin de l’été!  Ils interprètent ici la vie de Thomas Sankara sur une boîte à images, comme celle qu’utilisent le Théâtre à Bretelles.

Gilles évoque le pays d’ailleurs avec des arbres gigantesques, la grande forêt de l’Est qui s’est peu à peu transformée en savane, dans le Burkina Faso, encore appelé Haute-Volta dans les années cinquante. Thomas Sankara devient médecin.«Pour la chirurgie, c’est mal barré, pardi! » puis élève officier à Madagascar. Il rêve de créer un nouveau pays: Libertaïa. «Obéir, c’est bien, mais il faut comprendre à quoi sert l’ordre ! »
Au Burkina Faso, «le pays des hommes intègres », ça chauffe ! D’abord ministre de l’information et de la culture, Thomas Sankara né en 1949, il deviendra président de la République, le seul en Afrique à avoir vendu les luxueuses voitures de l’État pour les remplacer par des Renault 5. Il avait essayé de  rompre avec la société traditionnelle inégalitaire burkinabè, et  a cherché à intégrer les femmes.en affaiblissant le pouvoir des chefs de tribu, Il a aussi institué la coutume de planter un arbre à chaque grande occasion pour lutter contre la désertification.

Mis en prison, puis déporté, il devra ensuite rester une semaine à planter des arbres dans le Sahel. On édifie  trente barrages en quatre ans, et 2,5 millions d’enfants sont vaccinés en 15 jours. Et finalement assassiné en 1949.  «On peut flinguer les hommes, on ne tue pas les idées ».
Brigitte et Gilles se multiplient avec humour pour faire vivre cette étonnante boîte à images.

Jacqueline et Marcel au fil du trottoir par  la compagnie l’Art Osé

La pluie a noyé le festival, donc ce spectacle déambulatoire s’est réfugié avec nous à la Maison de la musique de Nanterre. Un couple se présente acclamé par le public : «Vous étiez venus voir les lions? » demandent-ils.
En fait, Christelle Lefèvre et Pierre-Jean Ferrain vont nous jouer L’Ours d’Anton Tchekhov. Un couple s’affronte: l’homme porte une rose à sa boutonnière et Élena Ivanovna Popova, une jeune veuve, entame avec lui un échange des plus agressifs, rythmé par un violoniste, avant de tomber sous le charme de cet ours qui la demande en mariage.

Edith Rappoport

Spectacles vus à Nanterre (Hauts de Seine) les 4 et 5 juin.

 

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Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver

 

Dissident, il va sans dire de Michel Vinaver, mise en scène de Nicole Charpentier et Christian Chabaud

Dans le cadre de Pyka Puppet Estival

  Consacré aux arts de la Marionnettes et des formes animées, Pyka Puppet Estival, troisième édition d’une semaine,  a lieu dans deux théâtres d’Ile-de-France. On pourra y voir six spectacles, de trois compagnies étrangères notamment la Compagnie de la Tortue noire, originaire du Canada-Québec et de trois troupes franciliennes, avec des adaptations d’œuvres de Bertolt Brecht, Michel Vinaver, ou encore de la bande dessinée Les Pieds Nickelés. Il y aura aussi une table ronde  avec les  artistes et un stage de marionnettes  pour professionnels.

f-c56-568fd6e41f8ca Le Théâtre de chambre de Michel Vinaver,  fondé sur le dialogue, ne se prête pas a priori au jeu de  marionnettes. Mais la compagnie Daru réussit pourtant à faire vivre le drame de cette mère isolée et de son fils, avec des pantins confinés sur un petit espace et manipulés à vue par un seul acteur.

En douze très courts tableaux, l’auteur raconte la dérive d’un adolescent qui habite chez sa mère : «Attachés l’un à l’autre, écrit Michel Vinaver. Mais lui passe son temps à se dégager d’elle, du monde. Dissident, il l’est avec passivité (…) il va sans dire. Elle n’est pas immobile, elle va et dit le discours (des parents) ». Dans une société faite par, et pour les gagnants, à l’instar du père absent, ces deux  perdants n’ont pas leur place, et sombrent imperceptiblement. 

Aux ellipses du texte correspond une esthétique en creux. Dans un décor minimaliste, inspiré d’Edward Hopper, les objets se transforment pour figurer les différentes pièces de l’appartement. Le mur latéral séparant ce jeune homme et cette femme mûre, encore belle,  dont les corps filiformes et raides s’articulent. Les  marionnettes sont d’une grande simplicité et leurs visages ont des traits réalistes .

Dans une immobilité apparente traduisant une situation sans issue, le moindre geste prend alors toute sa valeur : un doigt pointé, un corps affaissé sur un canapé, ou suspendu à l’horizontale, au plafond. Pour souligner le caractère fusionnel de ce couple, fils et mère parlent d’une seule voix, masculine, enregistrée, mais avec le risque que l’on confonde leurs répliques, malgré une manipulation très fine. L’acteur, présent derrière ses petites créatures, symbolise le père absent.

 La compagnie Daru-Thempô, implantée dans l’Essonne depuis vingt ans,  a créé un lieu de création et de fabrique et un pôle-ressources de la marionnette et elle reprend ici  son spectacle créé en 2004. La pièce, de Michel Vinaver qu’il a écrite dans les années soixante-dix, montrait déjà la violence du monde du travail et ses répercussions dans la sphère familiale et n’a rien perdu de son actualité ! Ce drame intime entre une mère qui va perdre son emploi et un fils chômeur trouve toute sa force dans une réalisation modeste qui garde ses distances et sait éviter le pathos, sans nous priver d’émotion.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre de l’Atalante

Pyka Pupper jusqu’au 10 juin  T. :01 82 01 52 02 www.lepilierdesanges.com:

Au Théâtre de l’Atalante,  place Charles Dullin, Paris XVIIIème 

Au Théâtre Roublot , 95 rue Roublot  Fontenay-sous-Bois (Val de Marne).

 

Le texte est publié par l’Arche éditeur, collection  Scène ouverte, 1997

 

 

May he rise and smell the fragrance, chorégraphie d’Ali Chahrour/ Festival June Events

 May he rise and smell the fragrance, chorégraphie d’Ali Chahrour  

Dans le cadre de June Events

Temps fort de la saison pour l’Atelier de Paris/Centre de Développement chorégraphique national, situé à la Cartoucherie de Vincennes, et consacré à l’accompagnement des artistes et de leurs créations, ce festival de danse  reflète ses missions de création et de transmission. En juin, cette onzième édition, avec les spectacles de vingt-cinq compagnies, dont sept créations dans les théâtres de la Cartoucherie, au Cent Quatre, au Panthéon, au musée de la Chasse et de la Nature… comprendra aussi des causeries organisées pour découvrir la démarche des artistes.  On pourra y voir les nouvelles pièces de jeunes compagnies comme de chorégraphes confirmés : Daniel Larrieu présentera Littéral à la soirée de clôture le 17 juin.

IMG_714 Dans le lointain, une femme que l’on ne voit pas, lance une triste mélopée. Trois hommes se lèvent et gagnent le plateau, attirés par son chant puissant. Ils restent  silencieux face public, avec des regards où se lit encore la fureur des batailles… La chanteuse enfin paraît et tout bascule… 

Le jeune chorégraphe libanais s’attache, depuis ses premières pièces, à  «revisiter les grands récits du monde arabe», avec un refus des corps formatés de la danse contemporaine occidentale.

Après Fatmeh (voir Le Théâtre du Blog) et Leila se meurt, voilant et dévoilant les corps féminins, Ali Chahrour présente le dernier volet de sa trilogie sur les rituels chiites du deuil, où il introduit la part du masculin: «La femme, prêtresse du deuil, convoque les hommes afin qu’il appréhendent le chagrin et la douleur de la perte. »

Ali Chahrour danse avec Ali Hout et Abed Kobeissy, les deux musiciens du groupe électro-acoustique beyrouthin Two or the Dragon. Ils évoluent avec une certaine raideur, accompagnés par le rythme des tambourins et celui, lancinant, de cordes frottées à l’archet. Cette composition allie sons traditionnels et modernité, en accord avec une chorégraphie contemporaine enracinée dans une culture ancestrale.

 A la brusquerie des hommes, s’opposent les gestes sinueux d’Hala Omran; avec une indéniable présence et un chant puissant, l’actrice tente d’arracher les trois guerriers à un univers viril qui les conduit inévitablement à leur perte. Car les héros sont fragiles et leurs corps s’affaissent. D’abord, dans la déploration, brisée par le chagrin devant le cadavre de son fils,  elle réapparaît ensuite en majesté, torse nu, dominant la scène. Femme, mère, déesse, force de vie : sera-t-elle capable de l’arracher à la mort ? De faire renaître l’espoir ? Pourra-t-il se relever et humer les fragrances ? « C’est, dit le chorégraphe, une performance dansée et une cérémonie où la mort, dans son caractère primitif violent, émerge de la profondeur de la terre pour devenir un rite pour la vie. »

Face à la violence qui sévit autour de lui, Ali Chahrour, en transcendant déploration, violence et colère, signe une création à la fois sensible et forte qui nous remue et sonne comme un cri d’alarme, comme un vibrant appel à la réconciliation…

Mireille Davidovici

Première en France vue au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes le 6 juin.
June events, se poursuit jusqu’au 17 juin. T. 01 41 7 417 07. juneevents.

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« Art » de Yasmina Reza, mise en scène de tg STAN et Dood Paard

©Sanne Peper

©Sanne Peper

  

«Art» de Yasmina Reza, mise en scène de tg STAN et Dood Paard

Ces habitués du théâtre de la Bastille arrivent tranquillement,  sans se soucier du brouhaha d’un public qui leur est acquis. Les Tg Stan commencent par s’installer sur le plateau nu: ils mènent la carriole de Mère Courage, le chariot des comédiens, en l’espèce; une remorque solide portant le fameux tableau blanc qui mettra le feu aux trois protagonistes  imaginés par Yasmina Reza.

Résumons : Serge, médecin aux revenus confortables, se fait un plaisir de montrer à son ami Marc le tableau qu’il vient d’acheter, d’un peintre dont l’œuvre a une très forte cote. Et l’ami éclate de rire devant un simple panneau blanc, payé une fortune ! Cette première goutte d’acide va ronger l’amitié entre les deux hommes, et l’arrivée du troisième avec ses ennuis familiaux n’arrangera rien, au contraire : le conciliateur reçoit toujours les coups et les tartes à la crème. Et puis, à trois, les jeux d’alliance, de retournement et de trahisons sont infinis, et tellement jouissifs.

Art a été jouée dans le monde entier, avec un inépuisable succès. À la création, en 1994, ce qu’on appelait pas encore le buzz avait tourné autour de l’art contemporain : escroquerie, imposture…, avec une évidente connivence entre le public, Serge, le riche dermatologue acquéreur du tableau en question, et Marc, l’ingénieur qui traite l’objet de «merde blanche». L’époque a changé : l’art contemporain ne fait plus scandale, dans les mêmes conditions de température et de pression, à milieu social équivalent. Et on s’est remis à croire à l’existence d’une nature humaine. Du coup, l’analyse psychologique prend le dessus : les amitiés sont fragiles, avec le temps, on ne grandit pas au même rythme que ses amis, les chemins s’écartent. On pense furieusement (merci à nos amies les Précieuses) à la pièce de Nathalie Sarraute, Pour un oui ou pour un non (1981).

Pour un détail (à 200.000 francs quand même), le «Dieu du carnage » (titre d’une pièce plus récente de Yasmina Reza, dont Roman Polanski a tiré un film  en 2011), fait irruption à la grande jubilation de l’auteur, des acteurs Stan Kuno Bakker, Gillis Biesheuvel et Frank Vercruyssen, (impeccables) et du public. Bref tout le monde est content.

En grand virtuose de l’improvisation et du jeu avec les spectateurs, de la balle au bond et  de l’aparté, le collectif s’en donne à cœur joie. On peut penser le pire des êtres humains, se dire sur scène toutes les vacheries qu’on s’interdit  dans la «vraie vie». Un peu de pessimisme, surtout déversé avec un humour si généreux…ça fait tellement de bien en ces temps angoissants,

Christine Friedel

Théâtre de la Bastille, Paris jusqu’au 30 juin. T. 01 43 57 42 14

 

Feu pour feu de Carole Zalberg, mise en scène de Gerardo Maffei

 

Feu pour feu de Carole Zalberg, mise en scène de Gerardo Maffei

IMG_703Carole Zalberg a publié en 2014, Feu pour feu qui a obtenu la même année, le prix Littérature Monde. C’est le récit d’un homme à la dérive, seul survivant, avec sa fille, Adama, d’une famille décimée : “Ma vie, dit le père, depuis le jour où tout ce que j’avais jamais aimé en dehors de toi, fut détruit, a été ton embarcation. Uniquement cela. Tout cela”. Dans un monde de chaos et d’abandon, il répète qu’il a «deux cœurs au travail». Mais, en cherchant à protéger sa fille plus que tout au monde, il va finir par la perdre.

Un texte épique, riche en métaphores, qui nous renvoie tout de suite à la souffrance des migrants  fuyant leur pays en guerre,  et rejetés par le monde capitaliste et victimes du racisme. Le metteur en scène a privilégié le côté politique de l’œuvre : «Ils sont censés s’intégrer, mais à quoi ? Aux obscénités de nos démocraties corrompues, aux valeurs occidentales qui ne correspondent désormais qu’à une misérable dégradation spectaculaire-américaine de toute culture ? »

Fatima Soualhia-Manet joue Adama,  perchée sur un sommier métallique à deux mètres du sol. Ce frêle esquif, comme battu par les flots, tangue et grince. Elle, en totale instabilité, sur un côté du plateau couvert d’un tapis de plumes, met toute son énergie et tout son sens du tragique à défendre un texte difficile…

Gerardo Maffei a eu la mauvaise idée de modifier la voix de la comédienne qui, du coup, se révèle peu audible et, de plus, lui fait adopter des accents stéréotypés de jeune de banlieue! Il y a cependant quelques moments de grâce quand elle se met à danser. Cela nous permet enfin d’aller au-delà des mots et de respirer un peu…

En fin de compte, un spectacle très peu théâtral, malgré le jeu de Fatima Soulhia-Manet, dans un dispositif scénique qui ne l’aide en rien…

 Julien Barsan

Théâtre de Belleville,  94 rue du Faubourg du Temple, Paris XIème. T. 01 48 06 72 34, jusqu’au 9 juillet.

Le texte est publié  aux éditions Actes Sud.

 

 

Magical Dream, écriture de Xavier Mortimer, Alex Goude et Michael Goudeau


 

Xavier-Mortimer-2Magical Dream, écriture de Xavier Mortimer, Alex Goude et Michael Goudeau. musique de Maxime Rodriguez et Xavier Mortimer, direction artistique et chorégraphie de Johan Nus

Magicien, jongleur, danseur, mime, musicien et compositeur, le Français Xavier Mortimer s’est d’abord fait connaître avec La Symphonie des bulles, un numéro original de jonglerie, magie et musique. Mais L’Ombre Orchestre (2005) révélera un singulier travail associant ces mêmes disciplines à des projections vidéo.

Vite devenu une valeur montante, cet artiste complet et attachant, possède des atouts majeurs: pluridisciplinarité, originalité et précision technique. Il a ainsi développé, au fil des années, de formidables numéros  qu’il a présentés dans de nombreux galas en France puis à travers le monde comme Complainte pour un diabolo, Le balai volant, Miroir…Miroir, Le Dompteur de Mains, et Garçon !… bien frappé.

En 2010, il crée Magic Maestro ! où il poursuit un travail à la fois magique et musical avec son compère Philippe Leygnac. L’année suivante, après sa participation à l’émission La France a un incroyable talent,  le Cirque du Soleil lui offrit le personnage principal de Sneaky dans Michael Jackson One, qu’il jouera à Las Vegas jusqu’en 2016 …

The Magical Dream est une compilation de tous ses numéros mais réalisés ici avec Belle, sa partenaire (Lauren Matter) dans une histoire avec un bon scénario. Au début, une vidéo nous le montre au lit, en train de rêver. Un gros ballon blanc entre dans sa chambre et l’engloutit. Une fois à l’intérieur du ballon, il s’échappe par la fenêtre, atterrit dans un camionnette et se dirige vers le Sin City Theatre du Planet Hollywood.

Puis un vrai ballon arrive de la salle sur la scène; percé de l’intérieur, il laisse en sortir  le magicien en pyjama qui lance: «Bienvenue dans mon rêve!» Excellente séquence qui pose tout de suite un univers et une histoire placés sous le signe du rêve, avec un passage de la fiction à la réalité très bien amené.

Miroir… Miroir

Une main gantée sort alors d’une valise, et, sur une chaise vide, Belle apparaît, après qu’un drap ait été placé dessus. En pyjama, lui se change alors rapidement sous le drap et apparaît en costume de ville. Il se regarde dans une psyché, répond au téléphone, prend un journal pendant que son reflet, portant un bonnet, réapparaît dans le miroir à son insu. Ce double joue avec lui,  tire sur son écharpe et lui vole portable et lunettes, remue son journal dont il déchire alors une page puis lui dérobe aussi portefeuille et argent. L’écharpe du double, tirée de l’écran, apparaît alors dans le journal, ainsi que les billets de banque!

 Le magicien voit alors dans la psyché son double qui lui tend ses clés et lunettes; commence alors un combat avec main mordue, décapitation et interversion des têtes. Ce qui provoque un changement de personnage qui passe ainsi du virtuel au réel, le double prenant provisoirement la place du vrai Xavier Mortimer, qui, lui, va se retrouver prisonnier du miroir !

Pris au piège de la bi-dimensionnalité, il fait un « shifumi », un jeu très semblable à notre pierre/papier/ciseaux, avec la main gantée qui bouge toute seule et lui donne ses clés pour sortir du miroir. Une splendide réalisation dans la tradition des numéros interactifs avec écran, initiée par Horace Goldin dans les années 1910, fondé sur un solide scénario et une excellente connaissance des répertoires qui l’ont précédée. Mais avec une psyché qui remplace ici judicieusement  l’écran, et qui renvoie au mythe d’Orphée et à sa traversée du miroir. On voit ici la réalité entrer dans une autre dimension…
Xavier Mortimer a retravaillé son numéro de base en y ajoutant, à la fin, une intrusion dans cette réalité,  et sa libération, pour faire suite à son histoire.

Téléphones portables

Donc enfin libéré, il reçoit un coup de téléphone, décroche et tombe sur une messagerie vocale : «Tapez sur la touche 1, puis sur la touche 2. Le  portable disparaît alors et réapparaît plusieurs fois, puis se dédouble et se multiplie sous la frappe répétée des touches. Pour finir, un vrai  combiné apparaît !

Le magicien développe ici une situation empirique avec un des objets les plus utilisés au monde.   Nous pouvons nous reconnaître, quand il utilise son portable, et le message vocal automatique- très savoureux-est à peine exagéré! Un travail proche du Hongrois Soma avec Phone act , un numéro de manipulation primé à la FISM 2009.

Peinture lumineuse

 Le magicien balaie la salle avec le pinceau lumineux d’une lampe-torche, saisit ensuite la lumière avec ses doigts, et la lance sur un écran à l’avant-scène. Ainsi projetée, elle se matérialise en rond, puis en cercle, avant de se transformer en virgule dorée, pour réaliser différentes chorégraphies sur ordre de Xavier Mortimer. Les formes se transforment en cerceau, puis en vraies balles avec lesquelles il se met alors à jongler.

Apparaît ensuite sur l’écran la silhouette de Belle, qui se matérialise en vrai, puis disparaît dans la lumière de la lampe-torche: magnifique effet lumineux d’une simplicité d’écriture remarquable. Dans une vraie symbiose entre les images projetées et le magicien-danseur qui dessine dans l’espace des formes lumineuses évanescentes, avec apparitions/disparitions, en utilisant la persistance rétienne…

Prémonition en silence

Le magicien-mentaliste tient un grand carnet à spirale où sont écrites indications et questions pour conduire le numéro de A à Z mais sans  prononcer une seule parole. Au fil des pages du carnet, montrées au public,  il l’invite à lancer deux balles dans la salle, et à choisir un spectateur au hasard, ainsi qu’une célébrité. Puis il révèle la prédiction, avec une photo de cette célébrité, un bébé de six mois (vieux gag vu maintes fois!). Nous pouvons lire ensuite sur une page : «Je n’ai pas ouvert la bouche durant tout le numéro… »

Il prend alors un papier dans sa bouche où est écrit le nom exact de la personnalité choisie, et, au dos, le nom de la spectatrice qui a participé à ce numéro de lecture de pensée, original et muet,  avec une belle fin.

La Danse des ombres

Belle se met à danser puis disparaît derrière un grand paravent blanc et en ressort, une serviette de bain autour de la taille, puis disparaît à nouveau dans une baignoire. Xavier Mortimer revient et commence à jouer de la clarinette. La musique fait apparaître son ombre qui se multiplie; trois autres musiciens jouent alors avec lui, de l’accordéon, du tambourin et du tuba.
Il pose sa clarinette en équilibre sur son nez, la fait léviter et tourne à 360° sur lui-même,  les ombres qui se changent en confettis blancs,  se retrouvent sur sa veste…

Bulles de bain

Belle revient chanter en  playback dans sa baignoire, pendant que le double de Xavier Mortimer apparaît dans la psyché et propose un cocktail à l’assistante (qui se matérialise alors  réellement). Après avoir fait des bulles avec elle, il transforme une bulle de savon en balle transparente. Le magicien jongle avec trois autres balles, en contact avec son corps, puis les fait disparaître une par une, et retransforme de nouveau en bulle la dernière balle.

Belle sort alors de la baignoire et parle de son rêve où elle a croisé Captain America. Ses vœux sont réalisés dans la psyché avec le double de Xavier Mortimer qui se transforme en super-héros américain. Un  tableau inspiré du premier numéro qu’il inventa, La Symphonie des bulles.

Ballons ukulélé

Le vrai Xavier Mortimer arrive avec un paquet de bonbons, en prend un dans sa bouche, et le gonfle comme un ballon à sculpter, puis  ensemble avec un autre bonbon  construit une petite guitare. Puis les ballons éclatent, et un vrai ukulélé apparaît ; il joue alors avec, une mélodie d’Elvis Presley  d’une voix aigüe, rappelant les saynètes comiques de Norbert Ferré; le ukulélé réalise alors un 360° sur lui-même.

Ombres chinoises

Il passe derrière le paravent avec sa partenaire et, sur le Love me tender d’Elvis Presley, danse avec elle, jusqu’à ce qu’une guitare ailée ne les perturbe. Belle revient devant le paravent, tandis qu’il pratique des ombres chinoises classiques comme le profil du chien et d’autres plus étranges, comme l’allongement de ses doigts.

Garçon !… bien frappé

 Puis, il sort de l’écran en tenant deux cymbales et produit une multitude de billets, un grand foulard blanc (qu’il place sur son avant-bras), un nœud-papillon, deux verres et une bouteille de vin blanc, puis un tablier: il ressemble à un  garçon de café… Il passe alors derrière le paravent; son ombre se transforme alors en plongeur qui disparaît. Un magnifique numéro chorégraphié qui détourne des éléments musicaux pour transformer progressivement un musicien en garçon de café en prise à des apparitions contre nature, avec nombre d’effets sonores. Un mélange des genres et une association d’idées innovants…

Le balai volant

Belle revient sur scène et le double de Mortimer sort du miroir et ramasse avec un balai, les billets tombés au sol du précédent tableau. Mais le manche se défait, ne veut plus réintégrer sa brosse, et se met alors à léviter, puis à tourner autour du magicien; il passe même entre ses jambes grâce à des acrobaties et finit par revenir sur sa brosse. Une revisitation du numéro classique de la canne volante, mais avec un objet usuel anodin avec effets de lévitation accentués, grâce à un travail chorégraphique de premier ordre.

Le Dompteur de mains

 Belle sirote un cocktail sur un divan, et le magicien lui joue un air d’harmonica sur une musique de RnB. La main gantée du début sort de la valise qu’il va  poser sur le divan. Mais cette  main en profite pour boire le cocktail de Belle (on voit le niveau du verre descendre!) et commence à gifler et à étrangler Xavier Mortimer, lui attrape les parties (clin d’œil à Michael Jackson)  et joue un air à l’harmonica qui fait apparaître dans la valise ouverte, deux autres mains gantées …

Une excellente adaptation du tour mythique de Kevin James, Severed Hand (La Main coupée).

Fer à repasser

 Belle tache par mégarde le pantalon du magicien, le nettoie,  prend un fer à repasser pour le sécher mais elle brûle son partenaire et l’assomme accidentellement. Placé sur une table à repasser et couvert d’un drap,  Xavier Mortimer disparaît alors entièrement sous la vapeur du fer avec lequel Belle le repasse. Elle aussi disparaît ensuite derrière le drap et, entre temps, le magicien a pris sa place. Remarquable adaptation d’Iron illusion, présenté, entre autres, par Yunke, avec des objets qui font sens ici, dans cette dramaturgie d’effets magiques.

Jumprope

Nouvelle illusion mise au point par Xavier Mortimer en 2016, qui avait eu un grand succès sur Internet. Présentée à l’extérieur en pleine lumière, avec une corde à sauter, rendant «impossible» l’utilisation de filins, cette lévitation originale est  introduite par une vidéo où on voit le magicien encore enfant, voulant impressionner Belle. Mais l’illusion est ici gâchée par le manque de hauteur de la petite salle où le magicien ne peut décoller que d’un mètre…

Salut des artistes avec le double de Xavier Mortimer, de la main gantée et de Belle qui part avec la corde derrière le paravent, rejointe par  le vrai Mortimer. On voit alors leurs ombres, accompagnées par la guitare volante, disparaître au loin, comme Charlot et sa « gamine » à la fin des Les Temps modernes.

Cet univers onirique et chargé de poésie étonne parmi les autres spectacles de magie de Las Vegas, tous fondés sur un enchaînement de numéros où triomphent performance et mise en scène.  Xavier Mortimer a en effet une autre façon de penser un spectacle: il le conçoit en effet  comme un tout, comme une histoire, avec un début et une fin. Alors qu’aux Etats-Unis, un magicien joue en général son propre rôle et provoque des effets… Mais ici,  il interprète un jeune homme dépassé par les événements et qui subit la magie comme dans une logique de rêve, et surréaliste par moments.

Importer son univers personnel avec un spectacle déjà bien rodé en Europe, dans un pays qui possède une autre culture, était un risque… et un vrai pari artistique  pour Xavier Mortimer, également auteur de la musique avec Maxime Rodriguez… Les Etats-Unis n’ont pas en effet l’habitude de ce genre d’univers décalé, et il a dû faire quelques concessions, en y introduisant une assistante en robe d’un jaune outrancier et à la voix stridente, dans la tradition des spectacles américains, avec une partenaire assez superficielle ! Et Lauren Matter qui joue Belle la fille de rêve, tient d’une héroïne caricaturale, blonde et un peu simplette, jouant mal et dansant approximativement! Premier ou second degré? Lui a-t-on fait travaillé son personnage pour contraster (mais de manière grossière!) avec celui de Xavier Mortimer ? En tout cas, cette erreur rend le spectacle un peu bancal…

La dynamique poétique du rêve  se trouve en effet à chaque fois perturbée par Belle, et on redoute ses apparitions, alors que  le magicien est toujours juste (avec un bémol, tout de même quand il se met à parler). Dommage! The Magical Dream ressemble plus en effet à un condensé du remarquable travail de cet artiste, inspiré et talentueux, qui gagnerait sans doute à s’affranchir des stéréotypes américains. Mais son aventure commence seulement là-bas, et il devrait avoir raison des dictats imposés…

Sébastien Bazou

Spectacle vu au City Theatre, Planet Hollywood, à Las Vegas, le 13 mars. www.artefake.com


 

 

Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation

 

Une aventure théâtrale, trente ans de décentralisation, un film documentaire de Daniel Cling

3L06339_original-e1496191695100 Daniel Cling a réalisé de nombreux films documentaires qui traitent de l’idée de transmission comme entre autres, Je ne suis pas un homme pressé, sur la transmission du savoir en architecture, ou Héritages, enquête-témoignage sur l’histoire de la Déportation, vécue au sein des familles.
Il nous propose ici comme une sorte de concentré de l’histoire qui date déjà de soixante-dix ans, de cette décentralisation théâtrale en France, issue à l’origine de l’aventure à Pernand-Vergelès en Bourgogne de Jacques Copeau, après son départ du Vieux-Colombier…il y a déjà presque un siècle !
Philippe Mercier fut de cette aventure de 1957 à 1971, à la Comédie de l’Ouest, au théâtre de Bourgogne et au Théâtre National de Strasbourg. Il sait faire parler avec une grande  finesse, les témoins et protagonistes encore de ce monde, ou depuis décédés.  Et c’est d’autant plus émouvant que nous les avons presque tous connus, à un moment ou à un autre de leur long parcours  théâtral. Il y a aussi nombre de passionnants documents d’époque: extraits de films, affiches, etc.

D’abord Robert Abirached, en excellent historien de cette période introduit très clairement le choses. Mais il y a aussi Jean Dasté, le gendre de Jacques Copeau, qui fut longtemps directeur de la Comédie de Saint-Etienne, Sonia Debeauvais qui  travailla longtemps avec Jean Vilar mais aussi Pierre Debauche, le directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre, le Général de Gaulle (Eh !Oui) qui joua un rôle considérable, en donnant tout pouvoir à André Malraux, il y a cinquante ans, pour créer les premières Maisons de la Culture à Bourges et à Amiens.

Et Gabriel Garran à Aubervilliers, Hubert Gignoux à Strasbourg, Georges Goubert avec son complice Guy Parigot à la Comédie de l’Ouest, et Jacques Lassalle en banlieue parisienne. La grande Jeanne Laurent au Ministère de l’Education nationale, qui nomma en 1951 Jean Vilar à la tête du T.N.P.  (il nous souvient qu’en mai 68, lors d’un des nombreux débats au théâtre de l’Odéon,  elle était dans la salle et fit une très juste remarque à propos d’une intervention. Quand on lui demanda qui elle était,  quand elle dit son nom,  tout le public se leva pour l’applaudir !

On voit aussi dans ce film, Gabriel Monnet à Bourges, Roger Planchon à Villeurbanne, Bernard Sobel à  Gennevilliers,Guy Rétoré qui fut longtemps directeur du Théâtre de l’Est Parisien, situé en lieu et place du tarmac puis de l’actuel Théâtre de la Colline mais aussi André Steiger qui co-diriga la Comédie du Centre-Ouest puis le Théâtre Populaire de Lorraine, Jacques Fornier à Beaune en Bourgogne, Pierre Vial, garnd comédien et grand pédagoque notamment au Conservatoure puis à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot,  qui fut aussi directeur de la Comédie de Saint-Etienne, avant d’être aux côtés d’Antoine Vitez que l’on voit aussi dans ce film, et Jean-Pierre Vincent, qui, a 33 ans, prit la direction du Théâtre National de Strasbourg et qui donna une grande place à son Ecole et à la création.

Des oublis ? Pas tant que cela.. mais on aurait aimé qu’il y eut une petite place pour Roger Lafosse disparu en 2011, qui, avec son festival Sigma, et cela dès les années soixante, fit découvrir aux Bordelais toute une avant-garde artistique : Jan Fabre, les Pink Floyd, Pierre Henry avec sa Messe pour le temps présent, Pierre Boulez,  le Grand Magic Circus de Jérôme Savary, le Living Theatre, Meredith Monk, etc.  C’était cela aussi la décentralisation…

Daniel Kling a eu la bonne idée de juxtaposer la parole de tous ces metteurs en scène et directeurs, auxquels la décentralisation  doit beaucoup, encore très jeunes puis…un peu moins. Et cela donne une belle couleur  à tout ce film, parfois empreint d’une certaine nostalgie. Comment ne pas être ému, quand on voit les visages ravis de ce public ouvrier vraiment pauvre, assis sur des chaises en bois, en train de regarder avec ferveur un spectacle de Jean Dasté, du côté de Saint-Etienne  (photo ci-dessus)…

Les Français de l’époque, au sortir de cette épreuve que fut l’effroyable seconde guerre mondiale, avaient sans doute un besoin évident de se retrouver et d’être ensemble,  et seul le théâtre pouvait leur donner cela…. Une chose qui nous a aussi frappé: la qualité de jeu des comédiens, eux aussi pas bien riches mais très engagés sur les plans artistique et politique, ne ménageant pas leur peine et vivant souvent au jour le jour, de la seule recette…

Ne ratez surtout pas ce beau film passionnant et bien monté par Anne-Marie C. Leduc qui sortira sans doute aussi en DVD. En une heure et demi, il nous offre une sorte de précipité de  cette grande aventure artistique et humaine que fut la “décentralisation théâtrale”. Malgré tous les défauts qu’on lui a trouvés, elle apporta en effet dans nombres de banlieues parisiennes et  de moyennes ou petites villes de province, à tous ceux qui en étaient forcément exclus pour des raisons de prix et d’éloignement, le bonheur de voir de bons spectacles classiques ou contemporains, et bien joués. Et cela, grâce à la volonté de quelques pionniers, qu’ils aient été directeurs de troupe, metteurs en scène, techniciens, acteurs ou élus comme Jack Ralite, maire d’Aubervilliers (voir une intervention de lui dans Le Théâtre du Blog).  Le théâtre actuel leur doit beaucoup à tous …

Philippe du Vignal

Cinéma Utopia à Avignon, 4 Rue des Escaliers Sainte-Anne, pendant la durée du festival.

 

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