Nature morte dans un fossé de Fausto Paravidino

 

Nature morte dans un fossé de Fausto Paravidino, traduction de Pietro Pizzuti, mise en scène de Céline Lambert

 4005644592Une petite ville, quelque part au nord de l’Italie. Une jeune fille est retrouvée dans un fossé, battue à mort, après une soirée très arrosée en boîte de nuit… Qui est l’assassin ? L’inspecteur Cop enquête. Derrière le destin tragique de cette sage adolescente et de sa famille bien comme il faut, s’agite le monde interlope de le drogue et de la prostitution.

 Cet homme de théâtre italien est maintenant bien connu en France et cette pièce, publiée en 2006, a été montée plusieurs fois, notamment par  Patrice Bigel (voir Le Théâtre du Blog), le collectif DRAO, Guillaume Doucet et François Chevalier; La Maladie de la famille M. a été créée au Vieux-Colombier à Paris en 2011.

Fausto Paravidino sait écrire pour les acteurs-il en est aussi un lui-même-comme en témoignent les seize monologues  de Nature morte dans un fossé.. On entend, tour à tour, les témoins et les protagonistes du meurtre.  «J’aime, dit Fausto Paravidino, un théâtre plus curieux des individus que des thématiques, et faire des mises en scène non pour édifier, mais pour raconter… » Le suspense, porté par une écriture au cordeau, tient en haleine le spectateur, d’autant plus que la metteuse en scène n’ a pas d’autre choix que de faire des gros plans sur les apparitions successives des personnages.

Un  choix qu’a constamment fait ici Céline Lambert, mais en accompagnant l’enquête de Cop avec des vidéos qui montrent les différents lieux où la police a enquêté et reconstituent la vie de la victime. Ce contrepoint, parfois étouffant, bloque l’imaginaire porté par le texte. Pourquoi nous montrer avec insistance, le corps tuméfié de la victime, alors que l’inspecteur de police le décrit en détail ? A quoi servent les plans sur la station-service AGIP ou sur la maison des parents ? Ou sur les escaliers… dont tel ou tel personnage, essoufflé, mime l’ascension ?

Heureusement, les comédiens relèvent tous le défi avec brio, en particulier Melchior Carrelet en  amoureux veule et nerveux, Mehdi Harad dans le rôle d’un petit dealer minable surnommé Pusher, et Isabelle Couloignier, émouvante en Bitch, une jeune émigrée d’Europe de l’Est, piégée comme bien d’autres par la prostitution. Raphaël Beauville, fil rouge de ce récit à six voix, a tout du flic de série B…

L’énergie de cette jeune équipe, le soin apporté à la réalisation (film, musique, décor) donnent naissance à un spectacle d’une heure quarante sans aucun temps mort.  Ce qui permet d’apprécier encore mieux l’écriture de Fausto Paravidino.

 Mireille Davidovici

Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, Paris XVIIIème. T. : 01 42 33 42 03, jusqu’au 11 juin.
Et du 7 au 30 juillet, à 16h30, Théâtre Le Pandora  3, rue Pourquery de Boisserin, Avignon. T.04 90 85 62 05.

Le texte de la pièce est  paru chez L’Arche éditeur.

 


Archive pour juin, 2017

Des Hommes en devenir

 

Des Hommes en devenir, d’après le roman de Bruce Machart, mise en scène, adaptation d’Emmanuel Meirieu

 

Bruce Machart connaît bien ses personnages qui vivent tous à Huston (Texas), ville dont il est lui-même originaire. Ils s’appellent : Ray, Tom, Vincent, Sean, Dean… et leur nom s’inscrit sur l’écran transparent tendu à l’avant du plateau, quand, à tour de rôle, ils se succèdent au micro, pour nous confier un épisode marquant de leur vie.

dhd_balmino2_dr_e_meirieu

 La femme de Ray, un auteur pour le magazine Reader’s digest, vient de le quitter et il raconte une histoire de chien écrasé sur le périphérique : «Là, dehors, l’homme s’était arrêté, il était là, à genoux sur l’asphalte, effondré au bord de l’autoroute, en train de pleurer sur un chien qu’il aimait, plus que tout (…). Ça a créé quelque chose de bizarre en moi, comme si on m’avait ouvert la poitrine, que ma poitrine était exposée à l’air libre (…) et le bruit de tout ça se mélangeait dans ma tête (…) avec la prière que j’étais en train de formuler, cette prière qui dit :« MON DIEU, MON DIEU, JE VOUS EN PRIE, FAITES QU’UN JOUR, MOI AUSSI, J’AI AUTANT À PERDRE !» Xavier Gallais campe ici un personnage  nerveux, au plus près de l’émotion. Sur son visage, qu’on observe parfois projeté en gros plan, le pathos-pas très loin-est retenu, comme chez les  acteurs qui le suivront. 

Jérôme Derre joue avec une grande humanité Tom, le directeur d’une scierie  qui a perdu un de ses fils et sa femme et  Jérôme Kircher interprète, lui, un modeste aide-soignant hospitalier, dont la femme vient d’accoucher d’un bébé mort né. Bébé que Dean, un chauffeur-livreur transporte à la morgue avec compassion, lui qui a perdu son intégrité physique lors d’un grave accident. Xavier Gallais,  revenu sur scène, méconnaissable, enveloppé de bandages aura le dernier mot du spectacle. Franchissant le quatrième mur, il s’approche du public pour délivrer son message : «Sachons qu’être un homme accompli, c’est faire en permanence l’expérience du manque. »

Emmanuel Meirieu , dont nous avions apprécié la belle adaptation de Mon traître d’après Sorj Chalandon (voir Le Théâtre du Blog), ne nous déçoit pas ; avec une sobre mise en scène et une direction d’acteurs efficace, il sait capter les émotions des personnages. Plus que leur tristesse-infinie-ressort leur courage, face aux pertes irrémédiables qu’ils ont subies. Une compassion chaleureuse que les comédiens, tous excellents, nous font partager avec générosité. Aidés en cela par les lumières et vidéos signées Seymour Laval et Emmanuel Meirieu.

Le dispositif  scénique souligne avec subtilité le jeu tout en finesse des interprètes. Comme Stéphane Balmino à la guitare, qui nous réserve par ailleurs l’apparition chantée d’un personnage secondaire de ce remarquable roman.  Cinq témoignages indispensables pour ne pas désespérer de l’espèce humaine. Il reste encore quelques jours à Paris.

Mireille Davidovici

 

Théâtre Paris-Villette 211 avenue Jean Jaurès Paris XIXème jusqu’au 10 juin.
Et du 10 au 14 octobre Théâtre de la Croix Rousse à Lyon ; du 8 au 11 Novembre, La Criée à Marseille; les 17 et 18 novembre, à Châteauvallon-Scène nationale (83); les 21 et 22 Novembre, Théâtre de l’Agora-Scène nationale d’Evry et de l’Essonne; du 24 au 26 novembre, L’Aire libre à Saint-Jacques-de-la-Lande (35) ; le 28 novembre,  L’Onde à Vélizy-Villacoublay  (78) ; le 1er décembre, L’Arc, au Creusot (71) ; les 19 et 20 décembre, Maison de la Culture de Tournai (Belgique).

 

Le roman,  traduction de François Happe, est paru aux  Editions Gallmeister

Enregistrer

Enregistrer

Le Cœur, installation de Christian Boltanski

Le Cœur, installation de Christian Boltanski

xz1p05lhbqaw1dkiwdh1 Chaque année, la péniche la Pop arrimée Quai de la Loire propose de découvrir  une œuvre d’art “dont le son est l’un des éléments constitutifs, voire l’enjeu central de sa conception”. Comme l’an passé, avec Kollaps de Claude Lévèque, une installation créée en 99 au Consortium à Dijon. Soit une plongée dans le noir absolu avec ce que cela peut comporter de perturbation des sens: sur un sol en mousse qui déséquilibrait la marche, on devait aussi se soumettre à la présence des autres, puis à un vent violent, et enfin subir le bruit assourdissant de trois hélicoptères au décollage!

L’installation de Christian Boltanski se voit aussi dans le noir absolu. On connaît ses obsessions de cet artiste, considéré actuellement comme l’un des plus importants d’Europe, et qui avait été invité à investir le pavillon français à la Biennale de Venise 2011. La mémoire, l’enfance et surtout la mort, l’attente de la mort: celle des autres et la sienne… Des thèmes essentiels dans son œuvre qu’il a traités au moyen de la photo, du cinéma et de la vidéo.

Nous nous souvenons encore avec émotion des Objets de la vieille dame exposés sous vitrine vers 1975 et qui avait fait s’évanouir une de nos étudiantes! Ses œuvres récentes participent aussi de cette même obsession assumée de la mort comme  Les Archives des cœurs  dans l’île de Teshima au Japon, ou La vie de C.B ou Le Pacte avec le diable de Tansmanie, Australie. Commencée en 2010, et dont le point final sera la disparition de son auteur, sa vie est filmée en continu par quatre caméras dans son atelier à Malakoff. Les images de ces vidéos sont ensuite retransmises dans une caverne en Tasmanie et stockées sur DVD.

Mais David Walsh, un milliardaire qui a gagné une immense fortune au jeu et acheteur de cette œuvre-performance, n’a pas le droit d’en faire quoi que ce soit, du vivant de Christian Boltanski qui a choisi en effet de lui vendre en viager sur huit ans. La forme de ce contrat étant du jamais vu dans le monde artistique,  mais aussi  sa durée  dans le monde de l’immobilier!  « Si je meurs dans trois ans, dit-il, il est gagnant. Si je meurs dans dix ans, il est perdant. Il m’a assuré que je mourrai avant huit ans, puisqu’il ne perd jamais. Il a peut-être raison. Je m’occupe peu de ma santé. En tout cas, je vais essayer de survivre. On peut toujours se battre avec le diable ».

Pour le moment, ce diable australien (55 ans) verse donc à l’artiste, le viager prévu. Et le MONA, son musée souterrain en Tansmanie attire toujours de nombreux visiteurs, avec une importante   et reconnue collection d’œuvres d’art contemporain, comme entre autres le fameux Cloaca de Wim Delvoye, cette machine à fabriquer scientifiquement de la merde à partir d’aliments qu’on lui injecte.  Il y a aussi, Pulse Room de Rafael Lozano-Hemmer qui, curieusement, rappelle cette installation de Christian Boltanski, avec des pulsations cardiaques matérialisées par une ampoule clignotante parmi d’autres. Et Monanisme, un expo permanente consacrée au sexe et à la mort.

 Quant au diable français (72 ans), il se porte toujours bien, et dans un an, si on sait compter, il aura gagné ce pari. Lequel, sur le plan financier? On ne sait pas trop, mais qu’importe… En tout cas, cette installation fascinante, déjà un peu ancienne et prêtée par son propriétaire, est d’une rigueur et d’un minimalisme tout à fait remarquables…

Une fois que l’on a  descendu quelques marches dans cette péniche-ancien pétrolier, on entre sur la gauche et aussitôt, on est plongé dans un univers absolument noir, où  on découvre ensuite de nombreux petits miroirs rectangulaires accrochés au murs. Et, au plafond, une ampoule à incandescence, héritière très contemporaine de celle qu’en 1879, Thomas Edison mit au point après des milliers d’essais! Elle nous éclaire un peu autant qu’elle éblouit à chaque pulsion et au un rythme très invasif, presque insupportable, du bruit très amplifié, très prégnant des battements du cœur de Christian Boltanski.

Dans ce noir absolu, ce bruit que fait ce muscle essentiel à notre fonctionnement exprime la vie, et le  message visuel lancé par ces éclairs blancs de lumière répétitive, signifie l’angoisse liée à toute existence humaine. A mi-chemin entre les arts plastiques et la scène… Le personnage e Thomas Edison avait déjà fasciné Bob Wilson  et il en avait fait un spectacle!  Cela rappelle aussi que l’œuvre de Christian Boltanski a souvent eu à voir avec le théâtre, notamment au plan scénographique cimme cette très belle Installation de vieux vêtements au Grand-Palais à Paris et il avait aussi exposé autrefois une série des marionnettes au Théâtre du Ranelagh.

Allez voir/écouter cette magnifique installation, (entrée gratuite) mais attention: n’y emmenez pas votre vieille cousine: effet angoissant garanti, et claustrophobes s’abstenir.

Philippe du Vignal

La Péniche Pop, face au 32-34 quai de la Loire, Paris XIXème. Métro Jaurès. T : 01 53 35 07 77, du mercredi au dimanche de 13h à 19h, jusqu’au 30 juin.

 

 

 

Biennale de Venise: événements collatéraux et off (suite)

 

Biennale de Venise: événements collatéraux et off (suite)

 

a bonsai of my dreamA Bonsai of my dream  de Wong Cheng Pou

Une visite récréative s’impose au Pavillon de Macao où sont exposées dix-sept petites sculptures. Bonsaï, mot japonais dérivé du chinois penjing (paysage miniature présenté dans une coupe) désigne, à l’origine, un jardin chinois traditionnel miniaturisé.

Les moines lettrés de la Chine ancienne, reclus, méditaient devant cette représentation symbolique de l’éternité et de l’harmonie entre l’homme et la nature et Wong Cheng Pou s’en inspire : «Mon travail s’inscrit en regard du développement de Macao où les espaces sont de plus en plus restreints, et la vie, de plus en plus tendue. Je construis un petit jardin que je rêverais de pouvoir cultiver au sein de ma ville».

Ce sculpteur peuple ses paysages de personnages mythologiques issus du Shan Haï Jing (Le Livre des montagnes et des mers), des êtres fantasmagoriques mi-humains, mi-animaux. Il nous renvoie à l’enfance de l’art asiatique, à ses racines profondes, et nous propose un parcours, à la fois ludique avec de petits bonshommes aux corps bizarres, et propice au recueillement avec cette tête de Bouddha qui change de physionomie grâce à un simple jeu de lumière…

Pavillon de Macao Arsenale, Castello, 2126/A (Campo della Tana), jusqu’au 14 août – www.icm.gov.mo ; www.mam.gov.mo

 

Songs for Disaster Relief de Samson Young

Ce compositeur s’interroge, dans ces «chants pour soulager du désastre», sur les aspects politiques de la musique. Son installation se «propose de revisiter les chansons caritatives à succès », comme We are the World, ou Do They know it’s Christmas. Avec le but de collecter des fonds pour lutter contre la famine en Ethiopie.

La première, écrite par Michael Jackson et Lionel Richie, enregistrée par Quincey Johns et le groupe américain USA for Africa en 1985, devint un succès mondial. Moins connu en France,  Do They Know It’s Christmas? (Savent-ils que c’est Noël ?), composé par Bob Geldof et Midge Ure ( 1984) et interprété par le collectif Band Aid, a battu pendant des années les records de ventes au Royaume-Uni … L’artiste de Hong-Kong détourne ces deux tubes en les plaçant dans un environnement insolite et poétique, et les fait entendre autrement :  dans l’espace d’une installation composée de dessins, films d’animation, objets et textes projetés… Un court métrage montre une chorale chinoise entonnant We are the World. Sans émettre un son, les chanteurs articulent ces paroles bien connues : poignant…

Un retour émouvant à l’objectif caritatif de ces chansons des années 1980, que le succès commercial a dévoyées. Songs for Disaster Relief propose un parcours amusant dans la mémoire collective pour partager ces moments  généreux  qui aujourd’hui ne semblent plus de mise. A la fois ludique et nostalgique.

 Pavillon de Hong Kong, Campo della Tana, Castello 2126-30, jusqu’au 26 novembre

 

I'm bird

« I’m bird » de Chimeddorj

Lost in Tngri, exposition collective d’artistes mongols

 Le titre Perdu dans les cieux renvoie à la situation d’un pays dont la civilisation nomade est confrontée à la modernité, avec son cortège de maux : pollution, déculturation, pillage des ressources naturelles. De vastes terres devenues, aux yeux des cinq artistes, des paradis perdus et souillés.

Une drôle d’armée en bronze nous accueille à l’entrée : des fusils tordus, juchés sur des pattes de grues montent la garde. En Asie, cet oiseau migrateur symbolise le bonheur et l’éternel retour. Le sculpteur  Chimeddorj a conçu I’m Bird un jour où il vit, à Oulan-Bator, une foule de jeunes Mongols se presser devant l’ambassade de Corée pour obtenir des visas de travail. Ses soixante inquiétants échassiers de bronze traduisent une inquiétude : jusqu’à quel point la conquête à marche forcée de mondes nouveaux va-t-elle détruire l’ancien ?

Même préoccupation chez Bolortuvshin, avec sa belle et sinistre installation : Raped (Violé). Sur un grand mur blanc, elle a disposé des restes d’animaux, de vieux tuyaux, des bidons de plastique, au sol, le désert s’étend… La jeune femme a été frappée, en traversant une région reculée de son pays, par les dégâts causés par l’exploitation minière illicite.

De même, Munkhbolor dans Karma of Eating témoigne avec ses crânes de chèvres peinturlurés et disposés dans des autels comme des fétiches shamaniques, de la désertification engendrée par les trop nombreux troupeaux élevés pour le commerce du cachemire. .

Eglise Santa Maria della Pietà, Calle della Pietà, Castello 3701, jusqu’au 26 novembre.

 

sylvester Khubayi

Sylvester Khubayi

Seeing Ourselves: Questioning our geographical landscape and the space we occupy from yesterday, today and tomorrow”  exposition collective pavillon du Zimbabwe

Quatre artistes répondent à la question : «Qui sommes nous ? Qu’en est-il de notre paysage géographique et de notre territoire d’hier, d’aujourd’hui et de demain?» Ce qui semble d’abord les préoccuper : l’hémorragie migratoire qui affecte leur pays. Depuis les peintures colorées et pointillistes de Charles Bhebe, au magnifique cortège d’escargots en céramique, sculptés par Sylvester Klubayi : les coquilles de ces lents voyageurs transportent des cargaisons humaines. Belle métaphore.

Eglise Santa Maria della Pietà, Calle della Pietà, Castello 3701

 

palais Pisanie conservatoire de musique

cour du Palais Pisani

Body and Soul. Performance Art – Past and Present exposition collective d’artiste du body art.

On a vite fait le tour de cette exposition au premier étage de l’Ecole de musique et consacrée à huit performeurs, dont certains anciens du body art dans les années 1960, comme la Française Orlan. Ici, avec L’Opéra de Pékin (2014), elle interroge cet art dominé par les hommes qui interprétaient les rôles féminins. Cette fois, elle n’intervient pas directement sur son corps mais l’a scanné pour fabriquer son avatar vidéo : la «reine des masque »  exécute des figures acrobatiques. Tout aussi ancienne dans le «body art»,  l’Autrichienne Valie Export, connue pour avoir exhibé ses parties génitales dans des performances théâtrales et cinématographiques, revendique ici sa féminité avec DELTA. Ein Stück ( DELTA. Une pièce) (1976/77) évoquant le triangle dans tous les sens du terme.

 
La Polonaise Katarzyna Kozyra se penche, elle, sur la question du genre. La Française Nicola L , avec The Blue Cape of evolution rend hommage au critique d’art Pierre Restany. Carolee Schneemann (Etats-Unis), qui a beaucoup travaillé sur le corps et qui vient de recevoir le Lion d’or 2017 pour l’ensemble de son œuvre, mêle dans une vidéo  images de la guerre du Viet Nam et scènes intimes. Cru et troublant.

Les nouveaux venus dans le paysage se concentrent sur des questions plus sociales et politiques, comme Derrick Adams (Etats-Unis), qui, à partir d’images d’archives de ses prédécesseurs Joseph Beuys, Adrian Piper, ou Bruce Nauman, tente un exercice d’admiration. L’Américaine Aisha Tandiwe Bell se penche sur nos identités fragmentées – elle est elle-même d’origine tanzanienne et jamaïcaine- et elle a réalisé Tricked out Trap ( Pièges déjoués),  des sculptures composites avec installations sonores et vidéo : «Je dénonce, dit-elle, tout ce qui nous piège, notamment le sexe, la race et la classe». John Bonafede (Etats-Unis), dans Faces (Visages), a filmé des danseurs au plus près, avec gros plans sur leurs visages, qui, pareils à des masques,  laissent voir leurs émotions, tensions, souffrances… 

Rien de passionnant dans ces œuvres gentiment contestataires qui ont un petit goût de réchauffé. En revanche le Palais Pisani qui les abrite mérite qu’on s’attarde un peu dans la cour. Loin des meute de touriste, bercé par les instruments des élèves et les répétitions d’orchestre, on peut y admirer ses hautes façades à colonnades du XVIe siècle un peu délabrées et y voir une œuvre amusante : avec son long corps de métal, une sorte de robot cyclopéen nous observe et son œil unique s’anime, sa pupille devient un cœur avant qu’elle n’éclate en un lâcher de papillons bleus. Lui font face des bustes de plâtre de style égyptien, têtes décharnées, vertèbres apparentes, mais rien de sinistre dans ce bel environnement…

Conservatoire de Musique Benedetto Marcello, Palazzo Pisani, San Marco, 2810 (Campiello Pisani), jusqu’au 26 novembre.
http://bodyandsoulvenezia.com

Mireille Davidovici

Oeuvres vues à la Biennale de Venise, Arsenale, Giardini  mais aussi dans de nombreux lieux de la ville, jusqu’au 26 novembre. Attention: certains pavillons «off» et «off off» ferment avant cette date. www.labiennale.org

 

La Colline Théâtre National 2017-2018

La Colline Théâtre National 2017-2018

 

 

©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Il n’y a plus de saisons ? Eh bien, si, revendique Wajdi Mouawad. Dorénavant, il y en aura quatre par an, et, à l’exception du mois d’août 2018 pour cause de travaux (aïe, première entorse), le théâtre continuera à vivre même l’été. Foin de la domination de l’année scolaire. Qui dit saisons, dit  extérieur, verdure: Gilles Clément serait chargé de végétaliser le bâtiment, et fêtes dans le quartier : il y en aura une à chaque solstice et à chaque équinoxe.

Les saisons retrouvent leurs symboles, mais renouvelés : l’automne pour la germination des graines semées par les auteurs, l’hiver pour la joie des enfants, le printemps de la jeunesse, évidemment. Et le Père Lachaise voisin ne sera pas oublié : il y aura aussi une fête pour ceux qui n’ont plus d’autre nom que « regrets éternels », l’été, à la « morte saison », celle où Perséphone redescend aux enfers.

L’automne fera donc fête aux auteurs, de plateau et de papier : pour 2017, Valère Novarina, Jan Lauwers, Annick Lefèbvre, du Québec (les dieux facétieux du théâtre vivant, le soir de la présentation du programme, ont fait bafouiller et hoqueter Skype, la haute technologie a échoué, c’est un signe). Il y aura eu trois soirs dans les yeux de David Grossman et la « partition gestuelle et documentaire » réalisée par Mohamed El Khatib avec les supporters du RC Lens (foot, pour ceux qui l’ignoreraient) : le meilleur public du monde, dit-il.

Et puis le maître de maison, « heureux personnellement, malheureux collectivement », comme beaucoup d’entre nous : Le Chant de l’oiseau amphibie, né d’une « rencontre avec l’idée absolue de l’Autre ». « Ecrire la douleur de l’ennemi », son ultime ligne rouge.
Logiquement, vient l’hiver, et ainsi de suite, avec une grande fête pour les trente ans de la Colline, en janvier prochain, et du théâtre pour les enfants : c’est Noël ! Grandes pointures pour continuer la fête : Robert Lepage, la Schaubühne, Elfriede Jelineck et une belle bande d’autrices, Christine Angot, Alexandra Badea, Claudine Galea… D’un automne à l’autre, la fête continue, avec un printemps dédié à la jeunesse et emmené par Wajdi Mouawad avec ses Victoires.

On arrête là : il suffit de se mettre en appétit et de lire le programme dans L’ Almanach 2017-2018 distribué au public, bel objet mais peu commode. Il faudra le feuilleter par amour mais consulter internet pour les informations. Grand format, beau papier, photos de Sarah Moon (artiste associée à la Colline), conception graphique de Pierre di Sciullo, il est en lui-même une manifestation du respect de l’art et du public. Un luxe, mais pas le marché du luxe ; et si un théâtre national ne nous l’offre pas, qui le fera ?

Tel quel, le programme de la Colline n’est pas très différent de ce qu’il était « avant » : digne d’un théâtre national. Mais Wajdi Mouawad lui donne son style  fraternel et tourmenté par ce qui se cache, par la langue de “l’autre“, par ceux qui n’entreront pas ici, ou qui finiront bien par y entrer.

Il croit au « théâtre élitaire pour tous » selon la célèbre formule d’Antoine Vitez, et à la carte Colline, plus souple qu’un abonnement. Il n’a pas peur de prendre l’utopie pour ce qu’elle vaut : un outil nécessaire mais à jeter et à remplacer s’il ne fonctionne pas, un ventilateur de l’imagination.

L’artiste directeur fera lui-même trois créations dans l’année, et prend la Colline au mot : de là-haut, on doit voir loin. Un pari, le défi du temps long à une époque dominée par le court terme. Les poètes ont toujours raison ? Le sceptique dirait : «Faut voir », l’optimiste : «On y va». Et avec un auteur qui a su rendre le lyrisme populaire, on a envie d’y aller…

Christine Friedel 

Théâtre National de la Colline, 1 rue Malte-Brun Paris XXème. T. 01 44 62 52 52

 

 

 

La Nuit Unique, mise en scène du Théâtre de l’Unité

la nuit unique

©Stéphanie Ruffier

La Nuit Unique, mise en scène du Théâtre de l’Unité

 

Nous sommes au royaume du vrai-faux. Ou du faux-vrai. Comme Alcandre dans la grotte platonicienne de L’Illusion comique de Corneille ou le Roi Basile dans La Vie est un songe de Calderon, le Théâtre de l’Unité nous convie à une expérience philosophique grandeur nature. A peine un spectacle : la vie-même.
Cela débute à vingt-trois heures, dans le grand hangar de Lieux Publics et traite de la porosité troublante entre nos existences, nos fantasmes et le théâtre. William Shakespeare l’affirme dans La Tempête et toute son œuvre l’illustre : « Nous sommes faits de l’étoffe de nos rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil. » Pour le confort, ce soir-là, la paille, testée à Calais, a été troquée contre des hamacs en plastique rouge, soit des rangées d’une centaine de berceaux en forme de lèvres.

 L’idée était née lors d’une édition des Ruches, ces ateliers-laboratoires qui ont lieu chaque printemps à Audincourt , tout près de Montbéliard (voir Le Théâtre du Blog) : et si on organisait un voyage au bout de la nuit ? Ce serait, comme en train, une sorte de rêve éveillé, entrecoupé de voix, d’images, d’assoupissements et d’éveils… Les premiers tests s’avèrent concluants : les cobayes, même profondément endormis, n’en sortent pas moins ravis. Ainsi est née cette Nuit Unique, étrange machine à rêves qu’ Hervée de Lafond et Jacques Livchine rodent cette année.

 C’est bien à un transport en commun que nous sommes conviés : une traversée nocturne et collective. Des hôtesses en livrée rouge, qui nous rappellent les Brigades d’Intervention Théâtrale de ce même Théâtre de l’Unité, installent en douceur les passagers. A chacun d’entre nous, sont distribués: un abricot, une bouteille d’eau et un doudou pour viatique. Nous sommes prévenus que nous pourrons nous endormir et que cela ne nous sera pas reproché.

Permission paradoxale : c’est là le coup de génie de l’Unité. Les spectacles fleuves, tout festivalier connaît. Récemment à Avignon, des mises en scène comme celles de Thomas Jolly (Henry VI, en dix-huit heures) et Julien Gosselin (2.666, en onze heures trente), nous avaient déjà accoutumés aux représentations d’une très longue durée. Ici, il s’agit d’autre chose, d’une recherche du discontinu, du perlé, d’une exploration des différents cycles du sommeil. Le public cultive une présence-absence, un être-là… sans être las. Et, comme dans la philosophie de Martin Heidegger, la faucheuse rôde. C’est aussi un «être vers la mort» dans un univers où, quoiqu’il advienne, avec ou sans vous, le spectacle continuera …

 Dès les prémices, surgit une question : qu’est-ce la nuit, pour vous ? Les réponses  sont lues : une parenthèse, un désir, un apaisement, une autre temporalité, un moment poétique… L’on s’aperçoit vite que la demande pourrait tout aussi bien concerner notre rapport au théâtre. Que venons-nous y chercher? Un repos, un apaisement, une échappée belle, une communion, un (r)éveil ?

Difficile de raconter cette longue nuit, faite tour à tour, de fulgurances et d’effilochements. Chaque heure, égrainée par un tintement de cloche, a sa couleur. Les thèmes collent au plus près de nos vies avec l’amour, la mort, le rêve, le cauchemar, les obsessions: omniprésents. Deux univers surtout reviennent de loin en loin et contaminent l’ensemble. Premier fil rouge : la nostalgie du Vietnam chez Hervée de Lafond: son enfance, la torture de sa nourrice, la mort du frère (puissant moment), le retour anniversaire. Ils défilent sur le grand tapis central. Très loin ou très près.

Sur une tablette, apparaît une vieille photographie, avec ses visages en noir et blanc. Dans l’obscurité, un odeur des nems réveille une cinquantaine de voyageurs et des images émergent avec force : drapeaux rouges de la révolution à Hô Chi Minh, file de nénuphars surmontés de chapeaux pointus … Et puis, il y a l’exhibition de l’intime : la marotte de Jacques Livchine qui met littéralement en scène l’obscénité, au sens étymologique du terme, l’extime, dirait-on en littérature : entrelacs d’amours,  bizarreries personnelles, et attirances pour l’autre, la femme désirée, désirante, celle qui joue avec la limite…

L’intime, donc, convoqué avec son lot d’accumulations à la Jacques Prévert ou à la Raymond Queneau: liste hilarante des courses de Catherine Fornal, celle des médicaments et des oublis, litanie touchante des amants de Lucile Tanoh… On devine la personnalité des neuf comédiens-musiciens, à travers un subtil tissage de réel, de fiction et de biographique.  Des univers portés et traversés par le chant, la musique, les textes de théâtre, de poésie et les langues étrangères.

Les Chochottes: Garance Guierre et Léonor Stirman, duo à l’indéniable talent comique qu’on a vu dans Le Parlement (avant-dernière création du Théâtre de l’Unité) sont ici plus lyriques et plus graves. Fantazio, à la contrebasse, assure un humour grinçant. Les mots-fusées d’Alejandro Jodorowsky, Blaise Cendrars, Henri Michaux, Arthur Rimbaud… surgissent.
Charlotte Maingé et Ludo Estebeteguy font renaître de grands dialogues tragiques. Grâce à un beau  travail des lumières, s’enchaînent de façon exquise de faibles apparitions fantomatiques et de grandes fresques cinématographiques. Superbe persistance rétinienne de ces Elvire nues en grand équipage, ces robes de mariées qui s’agitent, ces explosions du rouge de la révolte…

 Bien sûr, tout n’est pas égal dans ces huit longues heures, et on n’entend pas tout. La position couchée est parfois inconfortable mais embarquement immédiat: un voisin de hamac s’endort pendant la berceuse russe du premier quart d’heure mais sera très attentif au petit matin. Les bras profonds de Morphée retiennent beaucoup d’autres entre quatre et cinq heures… Qu’ils sont touchants ces visages offerts… Tout tient à l’équilibre fragile du lointain et du très proche, des solos et des scènes de chœurs qui emportent. Parfois, nous distinguons comme une transhumance dans les alpages, là-bas, derrière les murs. Ou, comme dans Les Chambres d’amour, un ancien spectacle du Théâtre de l’Unité, on nous chuchote des mots au creux de l’oreille. On baigne littéralement dans la poésie de la vie. Mais on n’oublie jamais tout fait sa prose : les corps se manifestent avec les affreux et incessants couinements des hamacs en plastique,  une des plaies de la nuit.

 Cela se termine dans la solitude, comme dans le Transsibérien : la relation spectateurs-artistes est cultivée mais il y a peu de communication horizontale et les voisins de hamac resteront des inconnus. A six heures : réveil et occasion de partager le grand rangement (quelle sidération de voir s’effacer si vite toute trace de notre passage !). Suivra un petit déjeuner où l’on peut partager le pain, avec les compagnons d’une nuit.
 Pour certains, le spectacle a été vécu comme une réminiscence de l’enfance : on se souvient, petit, quand on s’endormait dans une fête d’adultes battant son plein. On ne comprenait pas tout, mais on se laissait bercer par un flux chaotique de mots, d’images et de sons. Eclats de rires, bribes de conversation, mélodies.
Pour d’autres, c’est tout simplement notre monde en miniature : baigner dans son absurdité, ses saillies, ses micro-événements, son grand courant et ses voies impénétrables. Une chose certaine : une belle performance des comédiens ! (« Je suis au bout du nem » clame Fantazio près du final.)

 On ne s’ennuie jamais dans la houle de ce bain nocturne qui convoque la rêverie : on peut s’absenter, au sens propre et au figuré. Surtout, comme un ricochet, l’expérience se diffuse en vaguelettes dans le quotidien qui suit. On passe la journée à mieux percevoir les belles images, le sublime et le grotesque de chaque instant. Tout chante à l’oreille. Les couleurs du jour sont rehaussées et les mots triviaux se font poème.

Et si on vivait plus de façon plus intense ? Une voix me hante, qui m’a chuchoté au petit matin : « Depuis hier soir, je songe à vous éperdument. Un désir insensé de vous revoir, de vous voir tout de suite, là, devant moi, est entré soudain dans mon cœur. ( … ) Ne le sentez-vous pas, autour de vous, rôder, ce désir, ce désir venu de moi qui vous cherche, ce désir qui vous implore dans le silence de la nuit ? »… l’ai-je rêvée ?

Stéphanie Ruffier

Spectacle vu le 23 mai, à Lieux publics, 225 Avenue des Aygalades, Marseille XVème. T: 04 94 03 81 28.
Les 20, 21 et 22 juillet au Festival Chalon dans la Rue. Location : le 10 juillet, à partir de 13h.

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Une Vie de Pascal Rambert

 

Une Vie texte et mise en scène de Pascal Rambert

Une vie © C. Raynaud de Lage, coll. CF_0547

©Christophe Raynaud de Lage

Le critique d’art lui demande pourquoi il peint de façon obsessionnelle tant de visages et de sexes ? Chose incompréhensible et enjeu de toute sa recherche esthétique, admet l’interviewé. Arrive alors sur le plateau une belle et élégante figure maternelle défunte, toute vêtue de noir avec voilette et talons hauts. (Cécile Brune parfaite dans cette incarnation passéiste). «Tu sais, dit-elle, très  pédagogue, les êtres vivent dans les phrases. »

La quête intime du peintre consistera dès lors à harceler à son tour cette mère envahissante, à la fois tant aimée et honnie, qui l’a couvé et bridé. Quand a-t-il été conçu? A l’hôtel Le Grand Plaza à Rome, lui dit cette mère qui avoue de rares instants de jouissance. Et le fils de s’appesantir sur des détails obsessionnels.

Ce peintre reconnu s’est finalement replié sur le figuratif puisque, pour lui, seule la forme est révolutionnaire, et non le  thème. Et il a choisi de peindre la vie, plutôt que dénoncer la guerre. En renonçant même à représenter les hommes, et en préférant peindre des lieux plantés de végétaux. Et il donne à ses tableaux des noms poétiques comme Bosquet près d’un lac, Pivoines au jardin… L’idée d’un jardin intérieur l’a toujours en effet préoccupé et sa mère a dans les bras un magnifique bouquet de belles pivoines. Le jardin est dans l’imaginaire des hommes, une représentation d’un paradis perdu, et la vision idéale d’un monde peuplé d’animaux et végétaux.

Le frère surgit à son tour sur le plateau, habité par un sentiment de haine-amour furieux (excellent Alexandre Pavloff). Un mépris mutuel et réciproque ancré dès la petite enfance de ces frères, surtout chez le surnommé Frère Amer.  Et qui trouve son origine dans le grand appartement de la rue de Lille à Paris, où les fils, dont la mère a toujours préféré le peintre au prêtre, entendent leur mère gémir de solitude.

L’art et la vie, comment faire la différence? Méditation sur le temps qui passe: u moment théâtral fort et Denis Podalydès prend un malin plaisir à jouer l’artiste, en se prêtant volontiers au jeu amusé des sacro-saintes interviews, mimant la folie puis un retour à soi plus assagi.

La vie s’organise comme un jardin, entre paysage naturel et ordonnancement, création personnelle dans un art complexe de l’espace et du temps. Une Vie met à nu la parole vivante d’une jeune fille aimée (Jennifer Decker), et l’ami infernal et dangereux, le Diable, qu’incarne avec un esprit facétieux Pierre-Louis Calixte.

Pascal Rambert met habilement en scène des apparitions surgies du passé, au-delà des regrets et déceptions…

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-Colombier-Comédie-Française, rue du Vieux-Colombier, Paris VIème  jusqu’au 2 juillet. T : 01 44 39 87 00/01.

 

Cendrillon, une création théâtrale de Joël Pommerat

Cendrillon, une création théâtrale de Joël Pommerat, d’après le mythe de Cendrillon, mise en scène de Joël Pommerat – Pour tous à partir de 10 ans.

IMG_703

 La cendrillon si mal nommée, une jeune fille qui assure les travaux pénibles d’une maison, désigne un terme populaire par synecdoque avec le nom de l’héroïne du conte de Charles Perrault, où elle reste près de l’âtre, obligée de faire la cuisine.

 Pour représenter cet esclavage de tous les temps, Joël Pommerat n’y est pas allé avec le dos de la cuillère: il a ôté tout le clinquant de ce conte trop conventionnel à ses yeux… Ainsi, le personnage est ici celui d’une souillon mais qui s’est choisie comme telle : négligée, solitaire et abandonnée de tous, puisque, depuis la mort de sa mère, son père s’est trouvé une autre  compagne. Et quelle compagne ! Une caricature de belle-mère, mauvaise et égoïste.  Catherine Mestoussis s’amuse à jouer ce monstre de méchanceté au féminin,  auprès d’un père veule (Alfredo Canavate)  qui a malgré tout, quelques timides signes d’affection…

Et les filles ont aussi le manque d’élégance et la grossièreté  maternelles. Le mal vient  d’ailleurs. Quand la mère de Cendrillon mourut, elle était encore une enfant : une situation exceptionnelle de douleur et d’iniquité pour un être à l’éveil de sa vie. Vivante, elle se rendait coupable de traverser le temps, alors que sa mère était déjà rattrapée par la mort. La Très Jeune Fille se décide alors à porter une croix qu’elle pense mériter, se donne l’obligation de penser à la disparue pour qu’elle revive, et une sonnerie horaire de sa montre rappelle  son devoir de fidélité au souvenir de cette  femme tant aimée.

 Mais l’enfant a mal interprété son désir quand elle lui demandait sur son lit de mort,  de penser à elle, beau sentiment affectueux, quand seulement elle en ressentirait le besoin . Erreur d’interprétation ou maladroit quiproquo, cela a condamné la petite fille à l’expérience de l’enfer et à subir l’apprentissage du mal que dispense un autre, dépourvu d’humanité et de générosité.

 La scénographie et les lumières efficaces d’Eric Soyer opèrent leur magie, et un dépaysement emporte public jeune et moins jeune dans l’imaginaire enfantin. La matière vaporeuse du songe est presque palpable, quand les images vidéo de Renaud Rubiano, projetées sur les trois murs de la boîte noire scénique montrent des nuages qui passent dans un firmament bleu, tandis que traduit l’histoire en langage des signes un narrateur. Il y a aussi une narratrice à l’accent italien, de beaux comédiens engagés dans une belle et rigoureuse aventure scénique: rien ne manque pour que s’accomplisse l’avènement radieux du mystère théâtral. Alors même que les personnages du conte, à part Cendrillon et sa fée, incarnent la noirceur des êtres dans toute leur insignifiance et leur étroitesse d’esprit. Cette appellation de Cendrillon révèle la vanité  chez cette belle-mère acariâtre, ses belles-sœurs envieuses, et son père assez lâche, quand ils pensent mais en vain, modeler le monde à leur guise… Et, comme le disait Jacques-Bénigne Bossuet, dans son Oraison funèbre de Henri de Gornay : «(Les hommes) vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant, où l’on ne trouve plus ni rois ni princes ni capitaines, ni tous ces augustes noms qui nous séparaient les uns des autres, mais la corruption et les vers, les cendres et la pourriture qui nous égaient. »

Et l’on rit à l’arrivée nocturne au bal princier, du trio infernal: la belle-mère et ses deux méchantes filles, courtisanes de pacotille, ridicules sous un accoutrement anachronique… Heureusement, Cendrillon, interprétée avec fougue par Deborah Rouach, son prince (Caroline Donnelly) et la fée (Noémie Carcaud) font toujours renaître ici la beauté et l’humanité.

 Un conte revisité avec acuité, hors de toute complaisance et de tout conformisme.

 Véronique Hotte

Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 Boulevard Saint-Martin, 75010 Paris jusqu’au 6 août. T. : 01 42 08 00 32

Betroffenheit, concept et scénario de Jonathon Young

 

betroffenheit

© Wendy D

Betroffenheit, concept et scénario de Jonathon Young, chorégraphie et direction de Crystal Pite (en anglais surtitré en français.

Le mariage entre texte et danse a souvent été tenté avec plus ou moins de bonheur. Ici, la talentueuse Crystal Pite, ancienne interprète de William Forsythe et chorégraphe associée du Nederlands Dans Theater, y réussit partiellement dans  un spectacle de deux heures avec entracte.

Betroffenheit signifie traumatisme : celui qu’a vécu Jonathon Young, l’excellent acteur de l’Electric Company Theatre, qui  interprète ici son propre rôle. Ses démons intérieurs vont réapparaître et certains tableaux dans l’obscurité, très évocateurs, font penser à l’attentat du World Trade Center et on entend, répétés, des fragments de phrases : «Combien de morts ?… Mon Dieu ! …».

Le traumatisme se révèle, dès la première partie,  avec l’irruption de trois danseurs et deux danseuses, comme sortis d’un cabaret burlesque, grotesque et terrifiant dont certaines images rappellent Orange Mécanique de Stanley Kubrick ou All That Jazz de Bob Fosse.
Jonathan Young devient, littéralement, une marionnette  dans cette succession de danses belles et violentes mais parfois beaucoup trop illustratives. Avec une mécanique scénique parfaite, sont ici convoqués tous les artifices du spectacle à l’américaine avec jeux d’ombres, manipulation magique d’objets, rire du public entendu en voix off …

La deuxième partie permet d’apprécier mieux le talent des danseurs de Kidd Pivot grâce à une chorégraphie plus libre et dont le langage ne nécessite pas d’explication de texte. Les corps se cherchent, se trouvent, se touchent ; un duo se développe dans la pénombre et  un solo termine la pièce.

Les lumières mouvantes enveloppent les danseurs qui sont toujours sur le fil du rasoir. La danse se suffit alors à elle-même mais le texte, redondant, souligne grossièrement ce que le spectateur peut ressentir…

Jean Couturier

Programmation du Théâtre de la Ville au Théâtre National de la Colline rue Mate-Brun Paris XXème du 29 mai au 2 juin.

theatredelaville-paris.com                   

Jan Fabre et Bob Wilson à la Biennale de Venise 2017

Jan Fabre et Bob Wilson à la Biennale de Venise 2017

 

Instauré par la municipalité de la Sérénissime dès le printemps 1895, la Biennale s’ouvre alors très vite aux étrangers, avec certaines restrictions : les artistes invités ne présentent qu’une seule œuvre et les autres soumettent leur candidature à un jury. D’abord hermétique à la modernité, cette manifestation va, après le Première Guerre mondiale exposer des œuvres contemporaines , celles de Cézanne en 1920, d’Henri de Toulouse-Lautrec et d’Edgar Degas, en 1924…

 Mais c’est surtout dans l’après-guerre que les plus grands artistes contemporains y sont représentés, de  René Magritte à Pablo Picasso, d’Otto Dix à Giorgio Morandi, et des œuvres de la collection Peggy Guggenheim.

1964 :introduction du pop art américain en Europe et depuis les années soixante-dix, la Biennale s’organise autour d’une thématique; cette cinquante-septième édition, Viva Arte Viva propose, selon la commissaire Christine Marcel, « une Biennale conçue avec les artistes, les artistes et les artistes…  Avec  les formes qu’ils proposent, les questions qu’ils posent, des pratiques qu’ils développent et des formes de vie qu’ils choisissent (…) Du Pavillon des artistes, et au Pavillon du temps et de l’infini avec de nombreux livres, une douzaine d’univers racontent la complexité du monde et la variété des positions et des pratiques… »  
Cette année, au delà de leurs œuvres,  on pourra appréhender des univers d’artistes, grâce à des  « tables ouvertes » , rendez-vous autour d’un déjeuner avec un artiste, ou  Je déballe ma bibliothèque, avec consultation de leurs livres préférés, au pavillon Stirling, dans les Giardini.

 Installés dans les Jardins publics, créés par Napoléon à côté du magnifique Arsenal, les pavillons des divers pays, certains d’une architecture remarquable, sont accessibles  mais à un prix d’entrée élevé. Mais on trouve aussi des expositions libres d’accès, et  dans de très beaux lieux, aux quatre coins de la ville.De quoi satisfaire gratuitement tous les goûts. Si la commissaire maîtrise encore l’appellation d’«événement collatéral» , elle ne peut en dire autant du off, ni du «off off» en nette augmentation, comme aux festivals de  Cannes ou à d’Avignon.

Il suffit donc de parcourir Venise pour tomber, par exemple sur une exposition de Bob Wilson, au bout de du quai Zattere ou de pousser le portail d’une église vide, exceptionnellement ouverte pour découvrir le travail mené par Jan Fabre avec les artisans de Murano.

 

Glass and Bone Sculptures 1977-2017 de Jan Fabre

IMG_3134 Ici, l’artiste belge s’inspire en même temps de la tradition des maîtres flamands qui mélangeaient des os concassés avec des pigments de couleur, mais aussi du savoir-faire des verriers vénitiens. Il a délibérément choisi de mettre en perspective verre et os, durs et fragiles à la fois: « Mon idée philosophique et poétique de combiner verre, os humains et animaux, est né du souvenir de ma sœur, qui, enfant, jouait avec un petit objet de verre. Cela me fait penser à la flexibilité de l’os humain par rapport à celle du verre. Certains animaux et tous les êtres humains sortent de l’utérus comme le verre en fusion sort du four. Tous peuvent être façonnés, pliés et formés avec un degré surprenant de liberté ».

Au long de sa carrière, Jan Fabre a joué à mettre en scène ces deux matériaux; avec déjà en 1977, The Pacifier , une sucette en os, entourée  d’éclats de verre. Puis avec Pietas , présenté lors de la Biennale de Venise en 2011, à la Scuola Grande di Santa Maria della Misericordia, reproduction à l’échelle 1:1 de La Pietà de Michel-Ange, où le visage de la Vierge est remplacé par une tête de mort.

Cette année, il investit le cloître de l’Abbaye Saint-Grégoire qui, rénové et devenu un lieu privé, s’ouvre au public tous les deux ans, à l’occasion de la Biennale. Sur le puits central, trône un gigantesque scarabée de verre, et dans les salles attenantes,  s’amoncellent des os de verre d’un bleu Bic, couleur que l’artiste affectionne pour dire l’heure bleue du crépuscule, avec le passage de la lumière à l’ombre. La dialectique entre os et verre, dureté et fragilité, opacité et transparence, vie et mort, joue à plein dans cette abbaye médiévale.

Comme le verre, les os se brisent, signe de la précarité humaine. Au premier étage, le long de la galerie et dans la pénombre, des dizaines de crânes humains dans ce même verre bleu Bic dévorent des squelettes de petits animaux… Un impressionnant et ironique alignement auquel répond dans une des salles, The Catacombs of the Dead Street Dogs, un cimetière des chiens errants, dans une ambiance de carnaval mortuaire. Cynique !

La mort ici se tient à une distance à la fois élégante et comique. Une très belle installation dans un lieu où il fait bon s’attarder.

 Abbazia di San Gregorio, Dorsoduro, 172, Venise, jusqu’au 26 Novembre; organisateur : Galleria d’Arte Moderna e Contemporanea, Bergame www.gamec.it

 

IMG_3151THE DISH RUN AWAY WITH THE SPOON /everything you can think of is true de Robert Wilson

Habitué de la Biennale, et Lion d’or de la sculpture en 1993, l’homme de théâtre, développe une large palette de langages artistiques. On a pu apprécier son univers lors d’une exposition au Louvre en 2013. Rien de tel ici où il répond à un commande de la firme Illy pour les vingt-cinq ans de sa collection de tasses à moka.
En effet, depuis 1992, le négociant en cafés a demandé à une centaine d’artistes, dont Jeff Koons, Joseph Kosuth ou Michelangelo Pistoletto, de décorer la tasse en porcelaine, créée par Matteo Thun, emblématique de la maison.
Bob Wilson s’est amusé à mettre en scène cette vaisselle au milieu d’un bestiaire exotique :  un tigre, une panthère, des singes, une meute de loups rouges rouges. Des petits lapins prennent le thé sur l’air de Tea for Two. Le ton ludique de cette installation rachète le contexte commercial de l’opération mais montre aussi les limites des opérations sponsorisées, qui menacent de se multiplier, face à la pénurie des financements publics. N’est-ce pas ce que nous signifie la petite fille  en robe rouge qui, debout au bord d’une falaise, une tasse à la main, ricane, tout en risquant de tomber dans le vide ?
Belle métaphore ou mauvais présage ? Mais l’ambiance maritime de Zattere vaut le détour.

 Magazzini del Sale Zattere, Dorsoduro 262,Venise jusqu’au 16 juillet.

Mireille Davidovici

Biennale, 57ème exposition internationale d’art Contemporain,. Arsenale, Giardini et de nombreux lieux dans Venise, jusqu’au 26 novembre.
Attention: certains pavillons du «off» et du «off off» ferment avant cette date.  www.labiennale.org

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...