Le Sec et l’humide

 

Festival d’Avignon :

 

Le Sec et l’humide de Jonathan Littell, mise en scène de Guy Cassiers

 

(C)Christophe Raynaud de Lage

(C)Christophe Raynaud de Lage

Après avoir créé Les Bienveillantes l’an passé, d’après le roman éponyme de Jonathan Littell, qui critiquait la malveillance existentielle, Guy Cassiers  avec sa compagnie Toneelhuis d’Anvers, poursuit sa quête de sens, en revenant avec  un spectacle fondé sur un texte du même auteur franco-américain, où sont analysés langage et métaphores des écrits fascistes, dont La Campagne de Russie 1941-1945 du Belge Léon Degrelle (1906-1994) à Malaga, journaliste et directeur de presse engagé dans la mouvance catholique belge, il fonda le parti nationaliste Rex, proche des milieux catholiques, qui devint vite un parti fasciste.  Puis il se rapprocha d’Hitler et des nazis pendant la guerre , puis collabora de près eux quand ils occupèrent son pays.

D’un côté, la volonté ordonnée, sèche et nette des Allemands et des sympathisants belges de la cause nazie,, et de l’autre, la présence débraillée, désordonnée, poisseuse et humide, du monde russe qui peut contaminer ses adversaires allemands. La mise en scène participe d’une lecture académique par le comédien Filip Jordens, dont la voix déraille et quitte peu à peu ses repères, en se confondant étrangement avec celle de l’inquiétant Degrelle.

L’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) a donné à Guy Cassiers la possibilité d’effectuer des expériences sur le son et la voix, grâce à des enregistrements historiques conservés dans des archives. Le spectacle suit ainsi le fil de l’épopée de Léon Degrelle en Russie et le récit de sa fuite vers l’Espagne. Mais, de façon irréversible, la frontière entre narrateur et sujet finit par disparaître.

A mesure qu’il avance dans son exposé, l’identification du chercheur à Léon Degrelle va grandissant, dans une confusion croissante entre l’Histoire et le présent : le narrateur se met finalement lui-même en scène, en devenant l’objet de son récit. Avec, d’un côté, la verticalité fière de l’idéologie fasciste et de l’autre, la boue communiste.

 Le travail sur la langue et la voix, à travers les outils d’exploration développés par l’IRCAM, se révèle être une extraordinaire aventure acoustique : pouvoir restaurer la voix d’un personnage, à partir d’échantillons originaux, pour ainsi recréer le vivant. A elle seule, la langue peut façonner une vision fasciste du monde, réalité et identité. En même temps, se déconstruit sous nos yeux la relation naturelle entre un corps et une voix : on ne distingue plus le conférencier objectif, de Léon Degrelle : ici, l’historien se laisse absorber sans retour par son sujet jusqu’à l’identification. Avec un jeu des ambiguïtés et identifications involontaires sur le plateau.

Les photos et images d’archives, nettes et cadrées, laissent la place à des portraits indistincts des deux intervenants :confusions et amollissement des formes « coulées » à la Francis Bacon, déformation, transformation, disparition, fuite.

 Avec les images  vidéo comme avec le son, Guy Cassier a travaillé à une belle déconstruction et Filip Jordens s’amuse à se faufiler entre voix et identités physiques. Ce spectacle rigoureux ouvre sur l’imaginaire, danse entre musique, voix et corps, et donne à voir et à entendre les glissements politiques et pertes dangereuses d’identité dont nul ne sort absolument indemne, hier comme aujourd’hui.

 

Véronique Hotte

 

Védène, les 9, 11 juillet à 15h, et  les 10 et 12 juillet à 15h et 18h.

 


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