A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert

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Festival d’Avignon

A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, d’Hervé Guibert, adaptation de Jeanne Lazar et Arnaud Vrech, mise en scène d’Arnaud Vrech

 Emporté par le sida en 1991, cet écrivain aura marqué Avignon avec Vole mon dragon, mis en scène par Stanislas Nordey. Ce récit autopbiographique qu’est  A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie met en lumière le moment où Hervé Guibert découvre sa séropositivité, qu’il partage avec Muzil, son ami philosophe Muzil Michel Foucault.

On y croise aussi Marine, actrice célèbre (tout le monde aura reconnu Isabelle Adjani)  qui doit démentir au Journal Télévisé des rumeurs de maladie la concernant… Le docteur Chandi qui traite Hervé Guibert est aussi présent. On en est aux débuts du sida, avec la panique qu’il entraîne, dans la méconnaissance de la maladie. Un ami lui promet un traitement miracle, encore expérimental… Arnaud Vrech ne cherche pas à dramatiser le propos, et on arrive même à rire, comme dans les scènes avec la vraie/fausse Isabelle Adjani que joue Jeanne Lazar aux baskets avec des semelles garnies de petites lumières . La mise en scène possède un aspect léger et drôle mais aussi des déplacements et une scénographie hiératiques, de nombreuses et lentes traversées de plateau, et une diction un peu appuyée et récitante chez Clément Durand et Johann Weber. Et on a quelque mal à  à savoir ce qu’a cherché à dire Arnaud Vrech, au-delà de l’hommage rendu à un auteur plus très présent aujourd’hui et qui manque…

 Julien Barsan

Le spectacle a été joué le 18 et 20 juillet  à Présence Pasteur, Avignon. Le texte est publié chez Gallimard (1990).

 


Archive pour juillet, 2017

Ibsen huis d’après Henrik Ibsen, adaptation et mise de Simon Stone

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Festival d’Avignon 

 

Ibsen huis daprès Henrik Ibsen, adaptation et mise de Simon Stone

 L’acteur, metteur en scène et auteur australien est invité ici pour la première et a rencontré un franc succès avec un montage de pièces d’Henrik Ibsen. Il avait déjà fréquenté le dramaturge norvégien (1828-1906), avec  Le Canard Sauvage, reçu avec enthousiasme au Holland Festival en 2013.

A partir de la même pièce, il réalise The Daughter, son premier long-métrage, sorti en 2016. Simon Stone aime travailler à la lisière de la performance cinématographique et nous convoque à une sorte de saga familiale en forme de feuilleton, à partir des personnages de plusieurs pièces d’Ibsen.
 Il construit l’histoire des Kerkman sur cinq générations et en trois actes : Le Paradis, Le Purgatoire, L’Enfer. Sur cette la famille, pèse une malédiction engendrée par une mère, et transmise à ses fils et leur descendance… Henrik Ibsen a toujours été attentif aux drames familiaux et son théâtre semble pour Simon Stone une source inépuisable d’inspiration: « Cette pièce, dit-il, est un nouvel objet, écrit pour les acteurs. Les thèmes et les personnages émanent de l’univers d’Henrik Ibsen. Les sources sont plus utilisées comme des atmosphères et donnent le ton moral de la pièce, son orientation possible. »

On peut retrouver au fil des séquences, le personnage de Solness le constructeur  dans Cees, la figure centrale de la pièce et celui par qui tout le mal arrive, et les parents du Petit Eyolf en Jacob et Lena. Mais aussi des transfuges des Revenants ou d’Un ennemi du peuple, d’Une maison de poupée, et du Canard sauvage. Mais on n’a pas besoin de connaître ces œuvres pour suivre, à cheval sur deux siècles, et principalement des années 1960 à aujourd’hui, le destin tragique de cette tribu.

 Les multiples actions se situent dans leur maison de vacances de  style design années 1960, un écrin transparent ( la scénographie est signée Lizzie Clachan), toute en verre et en acier sur un plateau tournant. Le public plonge ainsi dans l’intimité d’une famille et assiste aux affrontements des couples, des frères, des cousins, des parents et des enfants. Les séquences s’enchaînent, de la cuisine à la chambre, jusqu’au grenier, et d’une période à une autre. La tournette permet aussi leur simultanéité.

 Peu à peu, la complexité des relations s’éclaire, et on s’amuse à reconnaître qui est qui, les acteurs interprétant plusieurs rôles. Un événement en recoupe un autre qui a lieu, en fait… vingt ans plus tard. Cette maison Ibsen est un foyer névralgique, témoin des conflits, traumatismes et abus qui ont perduré dans cette famille. Mais aussi le lieu métaphorique du mal, de la faute initiale,  soigneusement enfouie par lâcheté, hypocrisie et compromission.

Et comme, pour Ibsen, rien ne peut laver les péchés de la mère et de la famille, un foyer qui se construit sur le mensonge et la corruption, est voué à sa perte. Malgré le temps qui passe et les générations qui se succèdent, la famille reste prisonnière du système et de ses dysfonctionnements. S’ensuivent alors une lutte sans fin des personnages contre un destin abimé, leurs tentatives pour guérir des blessures du passé et recommencer à zéro.

 Pendant trois heures quarante-cinq entr’acte compris, les onze comédiens du Toneelgroep d’Amsterdam, la troupe d’Ivo Van Hove, endossent chacun deux ou trois personnages. Tous excellents, ils nous emmènent, malgré les abondants surtitrages,  dans cet univers aux apparences paradisiaques qui s’avèrera cauchemardesque.

Dans la deuxième partie, les fantômes se mêlent aux quelques survivants. Nous sommes en 2017 et Caroline, victime de son oncle Clees  (Hans Kesting, le Richard III de Kings of War, monté par Ivo van Hove), qui escroqua son père et la viola petite fille, essaye en guise de résilience, de transformer la maison maudite, en foyer pour femmes battues ou en centre d’accueil pour les migrants. En vain.

 Même bien mises en scène et bien jouées, ces irruptions dans le présent immédiat ne nous ont pas vraiment convaincus, d’autant qu’elles tirent en longueur. Était-il nécessaire de coller autant  à l’actualité pour faire passer le message ? Simon Stone écrivait lui même : «Il est très difficile de prendre du recul sur cette notion, puisque nous sommes en perpétuelle adhésion avec le présent. Nous réécrivons alors le passé, pour mieux saisir ce qui nous arrive. »

 Malgré tout, Ibsen Huis restera un moment de théâtre mémorable, longuement salué par le public.

 Mireille Davidovici

Le spectacle (en néerlandais surtitré) a été joué au lycée Saint-Joseph, à Avignon, du 16 au 20 juillet.

Stadsschouwburg Amsterdam, du 8 au 17 février 2018.

 

 

 

On aura tout conception Christiane Taubira et Anne-Laure Liégeois.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

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On aura tout conception de Christiane Taubira et Anne-Laure Liégeois.

 Olivier Py a programmé pour la troisième fois, ce qu’il nomme un feuilleton théâtral autour d’un thème,  et d’un ou plusieurs artistes, pour une série de représentations ou de lectures offertes au public, gratuitement et sans réservation. L’an dernier, Thomas Jolly  avait connu un beau succès avec son Histoire du théâtre. Cette année, c’est Christiane Taubira, ancienne Garde des Sceaux et Anne-Laure Liégeois, ancienne directrice du Centre Dramatique National de Montluçon.

Mieux vaut arriver plus d’une heure à l’avance dans la cour de la Médiathèque Ceccano, à l’ombre (si l’on peut dire) des oliviers. Difficile de connaître la thématique centrale de ce projet. Pour Christiane Taubira, «à chaque jour, son sujet mais certains se regroupent en série. Les droits des femmes, les conquêtes sociales, les libertés publiques, les violences d’État occupent plusieurs séquences, et chaque sujet pourrait durer deux mois ! Une autre branche s’appelle: Sécularisation du pouvoir et laïcisation de la société. Ces catégories se rapportent à une série de conquêtes de libertés. »

Un petit plateau simple avec quelques chaises, des micros et un grand tableau où sont inscrits les auteurs des textes qui seront lus. Tableau qui n’était pas là au début des représentations mais Anne-Laure Liégeois a fini par céder à la demande du public. Alors qu’avant, des cartons avec le nom des auteurs étaient juste accrochés aux dossiers des chaises.

Nelson-Rafaell Madell, un des quatre jeunes comédiens professionnels lit, juste après les nombreuses sonneries de cloches à midi, un extrait d’Erzuli Dahomey, déesse de l’amour  (voir Le Théâtre du Blog). L’adresse est directe, franche…  Lui succèdent des élèves du Conservatoire National d’Art Dramatique mais aussi des «citoyens amateurs de théâtre», comme ils sont ainsi nommés dans le programme. Avec aujourd’hui, des textes de remarquables auteurs comme Franz Fanon, Édouard Glissant, Aimé Césaire, Toni Morrison, Oulaudah Equiano, et…Christiane Taubira.

Au début,  on arrive encore à suivre mais on s’y perd assez vite ! Sommes-nous toujours avec Léon-Gontran Damas, ou bien déjà avec Édouard Glissant ? C’est vraiment dommage car les textes mériteraient d’être bien cités pour que l’on puisse avoir envie de s’y replonger. Après les applaudissements, des feuilles manuscrites sont collées sur le tableau avec les références plus précises…

Parfois, le ton pris par les lecteurs et la sonorisation donnent l’impression d’assister à une  messe !  Un comble pour un spectacle qui se veut laïc. On connaît tous le goût de Christiane Taubira pour les grands textes et les poètes, et beaucoup de Français ont rêvé  qu’elle devienne ministre de la Culture. Elle parle sans notes, et aime citer Aimé Césaire ou Léon-Gontran Damas. Presque une rock star, et on l’attend-denombreux spectateurs  sont venus pour elle, ou du moins grâce à elle-mais… aujourd’hui du moins, pas de Christiane Taubira.

 Sa présence changerait tout: en effet, on l’a vue danser après le spectacle, on l’a entendue rire et se réjouir d’être présente et on imagine alors une toute autre communion… Mais elle ne viendra pas et  résonnent donc moins ces textes forts qui nous sont envoyés pêle-mêle en pleine figure et qui nous invitent à réfléchir. On a l’impression d’un spectacle un peu amputé… Dommage !

 Julien Barsan

Spectacle vu le 21 juillet au jardin de la médiathèque Ceccano, jusqu’au 23 juillet à midi. Entrée libre.

 

 

Bêtes de scène, mise en scène, conception et scénographie d’Emma Dante

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©Christophe Raynaud de Lage

 

Festival d’Avignon

Bêtes de scène, mise en scène, conception et scénographie d’Emma Dante

Originaire de Sicile,  déjà connue de la critique mais remarquée par le public en 2014 au festival d’Avignon avec Le Sorelle Macaluso, Emma Dante revient avec une pièce sans texte, sans décor, avec peu de musique et les costumes que les comédiens portent au quotidien. Cette œuvre leur a demandé un an et demi de répétition, à raison d’une semaine par mois, ce qui leur permit de bien se connaître.

Le nu au théâtre crée souvent une tension entre artistes et spectateurs qui prend selon le propos, des allures diverses: du racolage voyeuriste à une esthétique provocatrice. Le public est toujours troublé, comme l’a été la metteuse en scène aux premières répétitions. Son réflexe a d’abord été de cacher leurs parties génitales, ce que font les  acteurs au début du spectacle. A cause de son éducation, elle y a vu un péché mais ne renonça pas à exposer cette nudité des corps, festive et jubilatoire qu’apprécie le public, à en juger les saluts chaleureux.

Ces êtres humains transformés en «bêtes de scène» ont, pour seuls liens avec l’extérieur, des objets venus des coulisses, comme un seau d’eau, des ballons, une poupée qui parle, un fleuret, des balais etc … provoquant jeu, conflits,  amitiés, et parfois des gestes quotidiens. La nudité est ici mise en valeur avec simplicité et met en évidence les actes les plus infimes de la vie.

 Pour Emma Dante, en tee-shirt à l’effigie de la Vierge à sa conférence de presse, n’entend pas pour autant délivrer  de message : «C’est une communauté de nouveaux-nés, ils n’ont pas d’inhibition, ils sont purs, et leur nudité représente ici l’innocence sans tache, comme un besoin de retourner à l’état sauvage pour pouvoir à nouveau se mettre à raisonner».

Comédiens et spectateurs ressortent de cette représentation, un peu changés, peut-être plus heureux, en ayant retrouvé le plaisir ludique de l’enfant, comparable à celui  que nous offre le théâtre. Ne sommes-nous pas tous, public ou artistes, de grands enfants quand nous entrons dans une salle de spectacle  ? Une création d’une heure, qui est aussi un très bel hommage au théâtre.

Jean Couturier.

Gymnase Aubanel jusqu’au 25 juillet, puis en tournée en Italie,  et à Théâtre Joliette-Minoterie de Marseille, les 18 et 19 janvier 2018  et au Théâtre du Rond-Point à Paris, du 6 au 25 février.

festival-avignon.com

                

Néant, une performance solo de Dave St-Pierre.

 

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 Néant, une performance solo de Dave Saint-Pierre

 A l’initiative de Jan Fabre, la compagnie de Dave Saint-Pierre avait été invitée en 2009 au cloître des Célestins, avec Un peu de tendresse bordel de merde. Cette année, il revient seul, et dans le off à un horaire matinal. «Ils disent que je suis une vieille recette», avoue-t-il,  au  début de son spectacle…

Il n’a rien perdu de son côté provocateur, et nu, protégé par une house à vêtement, il invective aussitôt le public. La tendresse n’a pas non plus disparu,  et il nous rend à la fois heureux et ému. «Parce que dans la vie de tous les jours, dit-il, je suis parfois un homme, parfois un animal, plus souvent qu’autrement une déficience entre les deux. Mon esprit oscille toujours entre raison et insanité. Toujours cette bataille entre exercer un protocole exemplaire ou l’impulsion de juste cracher au visage».

Cet artiste sans concession se présente sous une double apparence. D’abord, nu, coiffé d’une perruque blonde frisée et, avec une voix de personnage de dessin animé, il fait son numéro, dialogue avec le public, caricature Jan Fabre et Olivier Dubois. Une fois sa perruque retirée, il  paraît frêle et fragile, prenant une pose, «de performance muséale», comme il dit.

En fait, on assiste là, à un geste artistique, miroir d’une réalité fracturée. Pendant ce temps, Alex Huot, son collaborateur, réalise et projette en vidéo des dessins de lui, style Roland Topor… D’un tableau à l’autre, tel un clown blanc, en équilibre instable et nu, Dave Saint-Pierrre oscille entre une humanité fragile qu’il veut représenter, et une animalité instinctive et cruelle enfouie,  qu’il libère avec jubilation. «Si vous prenez des photos pendant le spectacle, prévient-il, je le ferai aussi et je vous retracerai sur Facebook».

Personne n’osera donc capter son image. Sa douce folie nous met en joie et nous ressortons de là, un peu plus sensible peut-être … en ayant l’impression d’avoir assisté à une sorte de messe païenne,  intime et inoubliable.

 Jean Couturier

Théâtre de l’Oulle 19 place Crillon, Avignon, à 10 h 30, jusqu’au 30 juillet, relâche les 17 et 24 juillet.

theatredeloulle.com

www.compagniedavestpierre.com          

De Meiden (Les Bonnes) de Jean Genet, mise en scène de Katie Mitchell

 

Festival d’Avignon

 © Jan Versweyveld

© Jan Versweyveld

De Meiden  (Les Bonnes) de  Jean Genet,  traduction de Marcel Otten, mise en scène de  Katie Mitchell, en néerlandais et polonais (surtitrés  en français)

Le crime des sœurs Papin, au Mans fit les choux gras de la presse populaire dans l’entre-deux-guerres et passionna les psychanalystes dont Jacques Lacan mais aussi des auteurs, des cinéastes dont Claude Chabrol, et des poètes comme Jean Genet qui en tira un «long suicide déclamatoire ».

Deux sœurs, Claire et Solange, employées de maison, vivent en vase clos dans un monde de fantasmes, et rêvent de tuer leur maîtresse. Au préalable, elles ont écrit des lettres de dénonciation, pour envoyer Monsieur en prison. Mais leur plan va échouer et se retourner contre elles:  «Elles sont des rêves qui rêvent d’engloutir leur rêveur», en a dit Jean-Paul Sartre. En une ultime cérémonie funèbre où elles s’imaginent en héroïnes du peuple,  elles sombrent dans le délire, entre schizophrénie, paranoïa et désespoir.

Katie Mitchell situe l’action aujourd’hui, dans une vaste suite parentale à Amsterdam, conçue par la scénographe Chloé Lamford,  avec un dressing et un couloir menant à la salle de bains. Claire et Solange, ici, sont Polonaises, à l’instar de ces bonnes, émigrées économiques, sous-payées et recluses dans la clandestinité, subissant l’écrasante supériorité de leurs maîtres. Leur destin fatal résonne cette fois avec la situation précaire  de milliers de femmes.

Quand le rideau s’ouvre, on les surprend en l’absence de leur maîtresse, en train de se déguiser en Madame: ce faisant, elles intervertissent aussi leur identité : Solange joue Claire, et Claire, Madame. Claire, assistée de Solange, qu’elle rudoie en l’appelant Claire, emprunte les robes, la voix, le maquillage, la perruque blonde et les attitudes de Madame.

Solange parodie la servilité de sa sœur, encaisse les coups et fait mine de l’étrangler. Au cours de ce rituel, elles jouent à se maltraiter, et à maltraiter Madame,  jusqu’à simuler le meurtre. Oubliant parfois leur jeu de rôles, elles passent spontanément du néerlandais au polonais. (surtitres  en français)

Madame apparaît, dans ses clinquants atours, et s’avère être un homme, quand les domestiques commencent à la dévêtir. L’ inversion des sexes s’affiche franchemene. Pour Katie Mitchell, il s’agit plus de soutenir une réflexion sur l’exploitation patriarcale, que de parler de la domination des femmes par les femmes. : «La féministe en moi, se refusait à raconter l’histoire d’une femme opprimant d’autres femmes»…

Cette artiste britannique renommée, qui a fait ses classes à la Royal Shakespeare Company et travaille dans le monde entier, veut nous raconter la dialectique avortée du maître et de l’esclave, et l’impossible retournement du rapport de force entre dominants et dominés. Jean Genet a toujours proscrit tout placage politique: il ne s’agit en aucun cas, affirmait-t-il, d’un «plaidoyer sur le sort des domestiques», mais bien plutôt d’une «architecture de vide et de mots ». Katie Mitchell s’emploie à situer la pièce dans un contexte européen bien précis, en faisant de Claire et Solange, des émigrées surexploitées.

Rien d’hystérique ni de paroxystique dans cette mise en scène qui se déroule dans l’univers feutré de la bourgeoisie néerlandaise Tout est finement réglé, de la présence discrète de la musique de Paul Clark, aux costumes léchés, un rien vulgaires,  de  Wojciech Dziedzic, dans des lumières de James Farncombe.

Les minutieuses séances à répétition d’habillage/déshabillage des uns et des autres renvoient au double travestissement des deux sœurs, et du masculin au féminin. L’apparition d’un homme, sous les traits de Madame, renforce la confusion des genres, mais aussi celle des rôles. Jusqu’au passage à l’acte: Claire meurt à la place de Madame, en ingérant la tisane destinée à sa patronne. Sans parler de la confusion des langues; elle passent parfois du néerlandais au polonais….

Subtilement dirigés, Thomas Cammaer, vulgaire et beau, incarne une Madame majestueuse et mondaine. Marieke Heebink est une Claire à double face, servile et modeste en domestique, plus hautaine en Madame mais toujours cruelle envers sa sœur, sa rivale en amour. Chris Nietvelt, avec sa silhouette frêle et longiligne, reste d’un bout à l’autre, une créature effacée. Tout ici est juste, et les intentions de la metteuse en scène, très claires.

Mais dans cet univers, il y a quelque chose d’amorti, d’étouffé qui met entre parenthèse la prose flamboyante  de Jean Genet  et le «long suicide déclamatoire» qu’il voyait dans sa pièce. On reste donc un peu sur sa faim malgré la grande qualité de cette  création…

 Mireille Davidovici

De Meiden, L’Autre Scène du Grand Avignon, à 15h 00, les 18, 20, 21 juillet, et à 22h00, le 17 juillet. En néerlandais et en polonais surtitrés.T: 04 90 14 14 14.

 voir aussi Five Truths, de Katie Mitchel, variations autour du personnage d’Ophelie dans Hamlet Maison Jean Vilar, de 11h 00 à 20h 30, jusqu’au 26 juillet. T : 04 90 86 59 66.

Les Bonnes de Jean Genet est publié aux éditions Gallimard.

 

Le Récital des postures, conception et interprétation de Yasmine Hugonnet

 

Festival d’Avignon

 

Le Récital des postures, conception et interprétation de Yasmine Hugonnet

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Photo: Anne-Laure Lechat

Bientôt elle se dénude, et ses vêtements disparaissent comme par magie. Prenant toujours soin contrôler la position de sa chevelure, elle découvre petit à petit son visage, puis la totalité de son corps, tandis que la lumière monte en intensité. Suivent une série de poses et de mouvements qui ouvrent l’imaginaire de chacun. Nous pouvons y voir une Isadora Duncan sans ses voiles, ou  un Vaslav Nijinski dans l’Après-midi d’un faune, sans son collant.

L’érotisme de ces postures passe au second plan, tant nous admirons leur plasticité dans l’espace. Le public assiste, dans un silence quasi-religieux, à la naissance de ce corps qui porte les traces d’un vécu de femme. La dernière partie de cette pièce réserve une belle surprise : une technique de contrôle vocal, que l’artiste a découvert seule, en observant son jeune enfant s’essayer à ses premières vocalises .

 Pendant cinquante minutes, cette mise à nu,  séduit. Quand Yasmine Hugonnet nous demande, vers la fin du spectacle, de ne pas résister et de laisser notre attention danser, elle  nous invite à un voyage sensible qui rappelle les magnifiques sculptures, plus vivantes que nature, d’Antoine Bourdelle ou d’Auguste Rodin, dont les musées  pourraient accueillir cette performance.

 En se dénudant, Yasmine Hugonnet devient plus réceptive à son propre corps, le comprend et le contrôle mieux. Elle nous offre un beau spectacle qui fait partie de la programmation Suisse en Avignon toujours de qualité

 Jean Couturier

 Hivernales, 18 rue Guillaume Puy,Avignon, jusqu’au 19 juillet, puis en tournée.

www.yasminehugonnet.com

hivernales-avignon.com

 

The Great Tamer, conception, composition visuelle et mise en scène de Dimitris Papaioannou

©Julian Mommert

©Julian Mommert

Festival d’Avignon

The Great Tamer, conception, composition visuelle et mise en scène de Dimitris Papaioannou

 Une des révélations de ce festival… Formé dans une école de Beaux-arts, Dimitris Papaioannou appréhende la création par l’image et le dessin. Il a d’abord été peintre, sculpteur, réalisateur de bandes dessinées, avant de se tourner vers le spectacle. Et son travail, une recherche entre danse expérimentale, théâtre physique, art du mouvement garde la trace de cette formation initiale en arts plastiques.

Célèbre pour avoir orchestré la cérémonie  d’ouverture des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, il n’est pas inconnu en France où il a été chaleureusement accueilli par la critique, avec Still Life , en 2014, au Théâtre de la Ville à Paris. Il y traitait du mythe de Sisyphe, en héros de l’absurde. On retrouve dans The Great Tamer, ces corps entremêlés d’hommes et femmes, au fil d’actions toujours  recommencées. Mais ici, cela va beaucoup plus loin.

 Sur un grand praticable gris, fait de planches amovibles et tuilées les unes sur les autres, des hommes  en noir apparaissent. L’un d’eux se dénude et s’allonge tel un gisant. Un autre le recouvre d’un linceul blanc qu’un troisième s’applique à faire voler d’un courant d’air pour dévoiler le corps…

L’action se répète ad libitum, et de plus en plus vite… On retrouvera cette image plusieurs fois au cours du spectacle. Des membres des bustes d’hommes et de femmes surgissent du sol et s’accolent pour former des monstres à plusieurs têtes, bras et jambes multiples. D’étranges créatures déambulent, sortent de la terre et y replongent, figures issues de la mythologie, des poupées  d’Hans Bellmer, ou des toiles de Chirico. Cadavres exquis.

D’images en images, toujours surprenantes et d’une grande beauté, s’esquisse un univers instable où évoluent des personnages à la recherche d’un équilibre sur un sol  qui ne cesse de se déconstruire, se boursoufler, d’avaler les êtres et de les rejeter. «Il s’agit de creuser et d’enterrer, dit le metteur en scène. Puis de révéler. Il s’agit de parler de l’identité, du passé, de l’héritage et de l’intériorité. »

La mort rôde du début à la fin. Ces excavations viennent à l’origine d’un fait d’actualité : un jeune garçon qui s’était suicidé, avait été retrouvé mort, enfoui dans la boue. Mais l’humour traverse ce lent et long voyage onirique, teinté de mélancolie, grâce à des figures du cirque : le clown, l’acrobate, grâce aussi à des citations parodiques de célèbres œuvres picturales. Comme la Leçon d’anatomie de Rembrandt qui devient un dépeçage macabre, suivi d’une orgie cannibale. Le metteur en scène joue aussi sur les conventions théâtrales, par exemple quand, allusion à Hamlet, un crâne roule en bas du plateau, image ultime…

 Cette création est aussi une véritable prouesse technique. La scénographie de Tina Tzoka avec un plateau qui s’ouvre et se referme, la précision gestuelle des onze danseurs au milieu de chausse-trappes, le rythme maîtrisé de l’ensemble où alternent brèves apparitions et images répétitives, forcent l’admiration. Une heure quarante pour le plaisir des yeux et pour l’intelligence.

Dimitris Papaioannou présente son travail au Festival d’Avignon pour la première fois,  et c’est un grand spectacle, drôle, émouvant, virtuose, accueilli avec enthousiasme par le public. Il faut courir le voir, s’il reste des places. Sinon, on pourra le retrouver au Théâtre de la Ville/ La Villette à Paris en mars prochain.

 Mireille Davidovici

 La Fabrica, Avignon, jusqu’au 26 juillet.

Du 28 au 30 septembre, Séoul Performing Arts Festival. Du 5 au 7 octobre Culturscapes Grèce, à Bâle. Du 8 au 10 novembre Dansens Hus à Stockholm et du 16 au 19 novembre, au National Performing Arts, à Taipei.

Et en 2018, les 2 et 3 mars au  Centre Culturel Bêlem, à  Lisbonne. Du 20 au 23 mars Théâtre de la Ville/La Villette à Paris; et le 29 mars au Théâtre de la Ville de Luxembourg

 

 

 

Vive les animaux, spectacle forain d’après Vinciane Despret, mise en scène de Thierry Bedard.

 

 vive les animaux

 

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 Vive les animaux, spectacle forain d’après Vinciane Despret, mise en scène de Thierry Bedard.

 A l’ombre des grands arbres, près du chapiteau de Villeneuve-en-Scène, le public prend place devant un stand de tir forain. Ambiance joyeuse: il est impatient de découvrir cette mise en scène consacrée aux animaux, déjà très nombreux, installés dans le stand : peluches colorées et animées, plus vraies que nature, comme si les betes avaient revêtu leur costume de scène pour participer à la conférence à elles dédiée.

Une jeune femme saisit le micro et se présente: philosophe, passionnée d’éthologie (étude scientifique du comportement des espèces animales incluant l’humain dans leur milieu naturel ou expérimental), elle nous invite à suivre sa conférence sur la question : Que veulent les animaux ? Que pensent-ils ? En effet selon Robert Magiorri, « La réflexion sur l’animal a connu ces dernières décennies, un essor et un approfondissement considérable. ».

Au cours du spectacle, déjanté à souhait mais aussi très instructif, grâce au texte savant de Vinciane Despret, philosophe et éthologue qui réfute de nombreux a priori sur l’espèce animale, le personnage de l’Ethologue, (Sabine Moindrot)  et son assistant-régisseur, (Julien Cussonneau) forment un duo jubilatoire qui mène avec humour une conférence surprenante.

Habituellement, le rapport entre l’homme et les animaux, est observé du point de vue de l’homme, être doté d’une intelligence et de capacités supérieures à celles de l’animal, quelle que soit son espèce : « Mais que l’homme soit un animal politique à un plus haut degré qu’une abeille quelconque, ou tout autre animal vivant à l’état grégaire, cela est évident. » écrivait déjà Aristote (330 av. J.C.) dans La Politique).

Mais ici, à travers l’analyse scientifique, Vinciane Despret rétablit une égalité,  quand elle étudie et compare le comportement des hommes vis-à-vis des animaux, et non l’inverse. Et le metteur en scène a eu la formidable idée d’avoir donné aux animaux, autant un rôle d’acteur que de  spectateur. (voir aussi Le Théâtre pour chiens du Théâtre de l’Unité il y a une dizaine d’années…)

  Un des aspects comiques du spectacle:  les animaux, tour à tour, s’animent en gesticulant , accompagnés de bruits qui en disent long. Ils surprennent et déstabilisent pour notre plus grand plaisir, la conférencière et son assistant régisseur, soudain saisis d’étonnement et d’incompréhension. Ici, les animaux sont juges et partie. Instants extravagants plein de dérision et de ridicule ! Peu à peu, le public réalise que l’homme ne serait pas le propre de l’homme, le seul maître de l’univers. Idée assez révolutionnaire !

Ce spectacle, l’air de rien, aborde dans le rire et l’ironie, les questions de la hiérarchie des espèces, et celles du racisme. La notion de politique apparaît ici comme fondamentale. En effet les analyses scientifiques sont dépendantes de l’épistémè de l’époque. Et aujourd’hui au XXIème siècle, notre regard sur les animaux se différencie de celui porté au XXème…. Il suffit de penser à Charles Darwin par exemple. « Vive les animaux » ou comment vivre avec l’animal, et observer en même temps, les questions politiques qui s’ensuivent, et peut-être ainsi améliorer les conditions animale et humaine.

Evénement scientifique, théâtral et musical. On retrouve ici Jean Grillet, fidèle artiste de la compagnie, chanteur et musicien multi-instrumentiste, qui,  avec sa guitare, fait exploser cette conférence brillante et rock’n roll.  Dans les créations de Thierry Bédard, comme Slum (2013) ou Un Rire capital (2014), en effet, la musique, souvent amplifieée, intervient presque toujours.

Thierry Bédard a conçu une remarquable dramaturgie qui lui permet de mettre en profonde relation toute l’intelligence du texte et sa dimension politique. Il laisser ainsi vibrer le son dionysiaque d’un objet ici singulier et théâtral. Vive les animaux, tout un programme !

Elisabeth Naud

Festival Villeneuve en Scène, jusqu’au 22 juillet à Villeneuve-lez-Avignon (Gard). T : 04 32 75 15 95.

 

 

 

Sosies texte et mise en scène de Quentin Defalt

 

Festival d’Avignon

Sosies texte et mise en scène de Quentin Defalt

 Auréolé du prix Théâtre ADAMI 2016, la compagnie Teknaï arrive avec son tout dernier spectacle. Après nous avoir fait voyager dans la GrandGuerre avec Les Vibrants (voir Le Théâtre du Blog), c’est vers un chemin très différent que nous emmènent les trois comédiens de ce spectacle de sosies qui sera monté par Sandrine, fan et sosie de Céline Dion.

Après la perte de son frère dans un accident de moto, son mari a décidé de réaliser son rêve en finançant le spectacle qu’elle a toujours voulu faire. Sandrine a recruté Franck, sosie de Francis Cabrel, surtout à cause de la moustache : il a bien essayé de «faire Patrick Dewaere » mais ça n’a pas pris ! On retrouve aussi Jérôme, né le jour de la mort de Michel Berger, et qui fait croire que ce sont les cheveux de Michel Berger qui poussent sur sa tête.

Un ton donné dès la première scène, après un extrait du journal télévisé d’Antenne 2 annonçant la mort du chanteur, et on retrouve notre sosie de Michel Berger entonnant Le Paradis blanc  et ses fameux cris de baleines,  avec des râles  repris par les deux autres qui rejouent la partie de tennis fatale à Michel Berger !

Quentin Defalt ose l’humour, parfois noir, mais creuse aussi ce phénomène du sosie, parfois révélateur d’un grand trouble intérieur, d’une blessure ou d’une recherche d’identité. Il  a voulu « faire théâtre » de la folie de se prendre pour un autre, et de faire de l’illusion, un art de vivre. Une folie d’apparence joyeuse, mais qui laissera  apparaître des désordres plus sombres pour ces «gens d’à-côté». Ce phénomène de sosie, qui paraît aujourd’hui un peu daté ou ringard, reste un trouble psychique qui peut aller jusqu’aux délires chroniques et  à certains états confusionnels.

Au début, on rit, on se moque un peu d’eux, et puis, en les découvrant dans leurs univers respectifs grâce à des petits films, on les découvre autrement, comme des humains et non des pâles copies. Et on remue tous au moins la tête à un moment,  sur une des chansons réinterprétées par Juliette Coulon, Gaëtan Peau ou Thomas Poitevin, parce qu’elles font partie du patrimoine ! Ils ont su trouver le bon positionnement, et, en fait, jouent un personnage mais aussi un personnage qui en joue un autre. Ils évitent parfaitement les pièges de l’imitation, de l’outrance ou du ridicule.

Un bel ovni, et un de ces trop rares spectacles où le rire apporte aussi autre chose : une réflexion sur l’identité et la difficulté d’assumer d’être soi-même.

 Julien Barsan

 Le Nouveau Ring Avignon, jusqu’au 30 juillet à 14 heures (relâche le 28 juillet) T.09 88 99 55 61

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