Festival Scènes de rue à Mulhouse

 

Festival Scènes de rue à Mulhouse

hqdefaultLes Filles du renard pâle de Johanne Humblet et Violette Legrand

Une funambule Johanne Humblet, issue de l’École du cirque de Bruxelles et de l’Académie Fratellini, s’installe sur son fil pour quatre heures ! Un peu crispés sur nos chaises dans un café, nous l’observons en-dessous du fil, danser, sauter, s’allonger avec une maîtrise incroyable.

La voix de la chanteuse Violette Legrand rythme ses évolutions, et le public retient  son souffle devant cette performance, mais, bon au bout d’une heure… nous partons à la découverte des vingt-cinq autres spectacles de ce festival !

Poilu, Purée de guerre de Nicolas Moreau

Beaucoup trop de monde pour que nous puissions bien percevoir les tribulations de ce poilu de la guerre de 14 ! Debout derrière de petits gradins, nous parvenons quand même à capter quelques bribes des paroles de Nicolas Moreau. Il reconstitue un champ de bataille, explosions et chairs déchirées, avec des pommes de terre, et nous entraîne dans les tranchées avec de simples cagettes. Mais, lassés de voir si peu de ce théâtre d’objets, nous le quittons  pour les autres spectacles qui ont lieu dans les rues de Mulhouse.

Zéro Killed  par Carnage Productions, mise en scène de Stéphane Filloque

Nous sommes convoqués devant un immeuble délabré menés par un groupe de neuf comédiens. Soit  quarante cinq minutes en immersion dans un univers clos, avec dehors, le chaos social. « Imaginez-vous faire partie d’un groupe de cent personnes qui demandent l’asile, mettez-vous dans la peau de quelqu’un de vulnérable face à une porte close, regardez-vous entrer à la hâte pour être sur d’être «admis», jouant des coudes, sans solidarité, de peur que … Vous y êtes, mais rien est joué , votre sort est entre les mains d’un groupe de dix jeunes gens, ce ne sont pas des soldats, des guerriers, mais ils sont armés et qui garderont-ils ? Quels sont leurs  critères ? »

 Ici, c’est marche ou crève, et la loi du marché dans des enclaves clandestines urbaines. Ils pénètrent dans cet immeuble, en ouvrent peu à peu les fenêtres et nous admonestent : « On est vingt, on a deux toilettes ». Une jeune femme descend du toit en rappel. On nous fait entrer par petits groupes dans des pièces délabrées où on nous délivre des discours obscurs, et on nous offre des chewing-gums.

Dans la première pièce, une fille ensanglantée se lave : « Mon domaine, c’est la beauté ! ». Elle ramasse sa lingerie, et nous changeons de pièce pour voir un tableau encore plus improbable, sur la période romantique allemande. Un homme la menace d’un revolver, elle s’enfuit, nous la suivons dehors. Il y a ici une forte présence dans ces tableaux sur la vie de réfugiés, et une fois sortis dans la cour, nous respirons enfin… soulagés du poids de ces migrations douloureuses.

Carnage Productions né en 1989, regroupe «une quinzaine d’imbéciles tous dévoués au ridicule et à l’humour cultivé, à force d’observation du monde qui les entoure». Stéphane Filloque revient à Mulhouse avec cette nouvelle création collective, inspirée des stages de survie sociale qu’il pratique depuis de nombreuses années.

 Las Vanitas par la compagnie Chris Cadillac.

Singulier, ce spectacle suisse, avec Cécile Druet, Sophie Lebrun, Mélanie Vinolo qui, d’emblée, ne s’avouent pas toutes comme faisant partie du jeu ! Une belle jeune femme en robe longue, au volant d’une voiture blanche, en ouvre la porte, fume une cigarette  et va danser avec un spectateur. Puis, elle  court sur place et s’écroule en hurlant : « Non, je suis en détresse ! ».

Une autre se détache du public,  et annonce deux thématiques, la fermeté et le cauchemar ! «Vous m’avez trouvée comment ? La féminité en tant que mère de famille ! » Et une troisième fille glousse en disant : «Le spectacle, c’est toi, c’est nous ! (…) C’est quoi ce délire, c’est le chaos (…) On me demande de venir sur scène, c’est quoi, ce routage de gueule ? (…) Je ne suis pas complètement prise au sérieux, alors que j’ai mis de la profondeur dans cette entreprise !».

D’abord déconcertés, nous nous laissons aller peu  à peu : ces Vanitas se donnent à fond dans un spectacle qui nous a souvent fait beaucoup rire. Mais  une partie du public a décroché…
 
Edith Rappoport

Le festival Scènes de rue à Mulhouse (Alsace) a eu lieu du 12 au 16 juillet.


Archive pour juillet, 2017

Prison Possession, de et par François Cervantes

 

 

©Melania Avanzato

©Melania Avanzato

Prison Possession, de et par François Cervantes, à partir d’une correspondance avec Erik Ferdinand

François Cervantes témoigne ici d’une expérience épistolaire avec des détenus : soit l’écriture d’un homme seul, comme habité  par l’autre. En janvier 2012, l’auteur, metteur en scène et comédien, visite la prison du Pontet, près d’Avignon : les détenus, dit le bibliothécaire, demandent des recueils de poésie ou des autobiographies ; certains vont jusqu’à découvrir ici la fascination de la lecture et ses pouvoirs. L’un d’eux lui écrit un jour: «Je tiens un livre comme si j’avais ma vie entre mes mains, je ne peux plus le lâcher, je veux connaître la fin. »

 Ainsi, commencent des échanges de lettres avec des détenus isolés dans une société qui les exclut : ils savent qu’ils suscitent une incompréhension réelle: «La prison coupe les liens qui relient un individu aux autres et au monde. Un homme est amputé du monde, et le monde est amputé d’un homme. Et couper ces liens, ce la revient à couper ses pensées. »

 En même temps, l’acteur redécouvre le folklore du courrier postal, les enveloppes en circulation, les jolis timbres à coller, le mystère des écritures tracées  à la main.Entre l’écriture de l’émetteur et la réception de la lettre-différée-par le destinataire, s’ouvre un abîme, une attente, une possibilité d’ouverture, une espérance en travail.

 Il s’agit d’un simple lien, merveilleux (ni amitié, ni fraternité) dont l’importance est extrême, et à laquelle chacun des deux partenaires donne son plein consentement.  François Cervantes revient sur son enfance où il lui était difficile, de parler à ses proches : «J’apprenais à écrire pour apprendre à parler. »

 Erik, un détenu s’exprime à travers la parole de l’auteur qui livre ici son texte sur le plateau: même solitude et même isolement. L’un vit la situation à l’extérieur pour la transcender grâce à l’art de se dire et d’écrire, et l’autre ne peut échapper au gouffre immense qui le saisit. Toutefois, Erik, conscient de l’aventure qui le happe de façon inattendue, vit dans un néant sans fond, absent à lui-même par la force des choses. Puis il ressuscite à sa manière, dans le regard de l’auteur qui le place sur une scène pour qu’il puisse être entendu enfin comme individu.

 Le prisonnier mis à l’isolement ne se sent plus vivre, ni appartenir à la société des hommes : la peine est trop lourde d’être ainsi coupé de son prochain. La réception des lettres de François constitue pour Erik ce à quoi, seul, démuni de tout, il peut accéder en dernier recours, un partage d’humanité. François Cervantes dispense patiemment la parole réfléchie et distante d’Eric, l’expression d’une sensibilité à fleur de peau, une clarté éloquente, l’instinct de la présence de l’autre avec qui pouvoir parler, en toute liberté, gratuité et bonté.

 Un spectacle tendu et sincère pour un échange avec cet autre qui est soi-même.

 Véronique Hotte

Gilgamesh Belleville, boulevard Raspail, Avignon (ancien Flunch) jusqu’au 28 juillet, à 12h25, relâche les 11, 18 et 25 juillet  (à partir de 13 ans). T : 04 90 89 82 63

 

Nous n’irons pas à Avignon

Nous n’irons pas à Avignon :

Depuis plus d’une dizaine d’années, Mustapha Aourar, «maraîcher ferroviaire», comme il dit, de la gare de Vitry, organise pendant le festival d’Avignon, des représentations de spectacles singuliers qu’il sait dénicher avec efficacité. Cette année, vingt-et-un, et des plus originaux, sont présentés du 9 au 23 juillet.

Crois-moi par la compagnie Wendimni, danse et chorégraphie de Jérôme Kaboré, musique de Fanny Lasfargues

Un spectacle à la fois soutenu par la mairie de Cachan et le centre de développement chorégraphique La Termitière de Ouagadougou, (Burkina Faso).
Une quinzaine de calebasses éparses sur le plateau, un homme allongé sur un cube, et une guitariste jouant des congas pour rythmer ses mouvements.  Il se renverse, se tortille lascivement puis se lance parmi les calebasses,et les brise en sautant dessus.

Il roule, il vole, agile et désespéré. Les mouvements du corps et les sons s’entremêlent puis la musique s’éteint peu à peu. Le danseur et la musicienne s’enfuient.

compagniewendinmi@gmail.com

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Solo burlesque et gestuel de Maria Cadenas, compagnie Troisième Génération.

Une pâtissière roule sa pâte, se trémousse sur l’établi. Elle renverse un bocal qui se casse, elle ramasse les morceaux, recherche le poisson pour le remettre dans les débris. Elle balaye vaguement et prépare des patates, les met au four qui se met à fumer dangereusement. Il y a un orage, il pleut, elle déploie un parapluie qu’elle pose par terre, retourné. C’est insolite et plutôt joyeux.
www.mariacadenas.com

4be7f8_f1993070c414438099c49cb80129fc2b~mv2_d_4476_3255_s_4_2Un Steack, d’après Jack London, conception et interprétation de Gabriel de Richaud, voix et jeu de Guillaume Hincky.

Étrange ce cinéma pour l’oreille ! Nous sommes assis dans des  transatlantiques, et on nous distribue des écouteurs pour écouter le redoutable match qu’un vieux champion de boxe, affamé, doit livrer contre un jeune adversaire, pour nourrir sa famille. Il n’a mangé que du pain mais sa femme et son enfant, eux rien du tout ; et il  faire à pied les deux miles pour se rendre au match.  Nous suivons les échanges de coups, il va triompher, mais rate le coup final, et son jeune partenaire l’abat. Les yeux fermés, on peut rêver à ce terrible match, en se remémorant les lectures de notre jeunesse de Jack London.

http://www.ismenelab.com

Djeudjoah Quest-ce que tu Fela ? de Koffi Kwahule, mise en scène de Malik Rumeau et Léonce-Henri Nlend

Inspiré par la vie de Fela, ce spectacle avec Charlotte Wassy, Georges-Olivier Sosso Mondo et Léonce Henri Nlend, évoque la répétition d’un concert où l’on voit une fille chanter son lieu de naissance dans une petite ville des Etats-Unis.  Mais disent-ils : « On ne sera jamais prêts » !
Et voilà que les flics débarquent, arrêtent le musicien qui vient d’avaler sa drogue pour éviter les perquisitions. Peine perdue, ils vont faire ce qu’il faut, pour pouvoir retrouver des traces de drogue dans ses selles ! «`Je n’aspire à rien du tout, juste à chanter ! »

Les trois compères s’en donnent à cœur joie, dans l’évocation des tribulations professionnelles, amicales et amoureuses de Fela et de ses démêlés avec la police.

http://www.labandedeniaismans.worpress.com

Edith Rappoport

Spectacles vus le 12 juillet,  à Gare au Théâtre, 13 rue Pierre Semard, Vitry-sur-Seine. T: 01 55 53 22 22

 

Meet me halway chorégraphie d’Edouard Hue

 

Festival d’Avignon:

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

 Meet me halway chorégraphie d’Edouard Hue.

Sur le plateau nu, d’abord dans le noir, puis très lentement éclairés, deux corps apparaissent au sol. Placé au milieu du plateau, un danseur réalise un mouvement circulaire dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et placé au milieu, il tourne sur lui-même et la danseuse, elle, frôle les spectateurs. Leurs déplacements, lents et doux, rappellent la récente entrée de la Batsheva Dance Company, en mai dernier, (voir Le Théâtre du Blog).

Bientôt, Erin O’Reilly, se rapproche d’Edouard Hue, sans jamais le toucher. Leurs corps se frôlent, se respirent l’un l’autre, dans une belle harmonie maîtrisée. Comme dans le  ballet nuptial des grues huppées de Mandchourie, la douceur animale se fait alors violence, et instinctivement, les corps semblent se reconnaître, puis après une courte fusion, se repoussent et engagent un combat cruel, une métaphore de la vie!  

 A mesure que ce couple se fait puis se défait, Félix Héaulme rejoint le duo, avec cette même lenteur. Son intervention, moins lisible, semble faire éclater ce pas-de-deux, et le vouer à l’échec. Les corps, avec des gestes remarquablement maîtrisés, redeviennent des électrons libres,

La musique de Charles Mugel accentue le coté hypnotique de cette pièce rigoureuse de cinquante minutes qui  demande une attention soutenue au spectateur. Edouard Hue, après avoir travaillé avec Olivier Dubois et la Hofesh Shechter Company, est devenu chorégraphe de la compagnie  franco-suisse Beaver Dam, et a reçu, en 2016, le prix du public, au Fukuoka Dance Fringe Festival vol.9, au Japon, pour ce spectacle. Allez découvrir parmi la riche programmation en danse du Théâtre Golovine, ce jeune artiste dont il faudra suivre le parcours.

Jean Couturier

Théâtre Golovine  1 bis rue Sainte-Catherine, Avignon, jusqu’au 30 juillet à 18h 30, relâche les 17 et 24 juillet.

www.beaverdamco.com www.theatre-golovine.com          

Le voyage de Dranreb Cholb, texte et mise en scène de Bernard Bloch

 Avignon

Le voyage de Dranreb Cholb, texte et mise en scène de Bernard Bloch

photo bernard Bloch

photo bernard Bloch

Il fallait le faire. Bernard Bloch, «seul juif (athée) d’un groupe de trente-sept catholiques progressistes», est allé en Cisjordanie et en Israël dans le cadre d’un voyage organisé par Témoignage Chrétien. Avec eux, il a passé assez facilement les innombrables  « check points » : ils n’étaient pas Palestiniens, ni « Arabes » et lui n’était pas juif, sinon clandestinement.

 De mur en mur, tous méritant des lamentations, de Ramallah à Bethléem et à Hébron, d’un lieu sacré et tragique, à un autre lieu sacré et tragique, Bernard Bloch a éprouvé ce que c’est que de «voyager (ou penser) contre soi-même». En Israël, ensuite, il a rencontré une partie de sa famille, parmi les fondateurs de l’Etat hébreu : nouveaux chocs, nouveaux étonnements. Rien n’est simple ni schématique. Écouter, parler, observer, ressentir : des vérités complexes se font jour.

De tout cela, Bernard Bloch a fait un récit, puis un spectacle. Il joue lui-même, de dos, comme un appui solide, comme une source d’émotion contenue pour Patrick Le Mauff. Les témoignages qu’il a recueillis, il nous les restitue à l’écran : dix comédiens amis ont prêté leur visage et leur voix au guide palestinien du groupe, à des curés, à un ancien militaire, à une cousine…

Aucun pathos, évidemment, aucun effet, sinon l’essentiel : donner à entendre des paroles vraies. Paradoxalement, cette distance nous les rend très proches. On rit même, quelquefois, comme toujours, quand on touche un point sensible de la vérité. Pas d’illustration non plus : la route est la route, que le bus roule en Cisjordanie ou ailleurs. Et surtout pas de sensationnel : laissons cela aux médias.

Faisons un rêve, dit Bernard Bloch : si, de ce creuset de toutes les guerres, des néofascismes et des terrorismes, naissait la Fédération d’Isratine/Palestaël ? Commençons par le commencement : parler, écouter, ressentir, penser et « voyager contre soi-même ». Ainsi Bernard Bloch, sans la moindre complaisance ni illusion, sans crainte d’affirmer son humanisme, nous donne un spectacle lumineux.

Christine Friedel

Le Cabestan jusqu’au 30 juillet à 20 heures cinquante. T. 04 90 86 11 74
Dix jours en terre ceinte de Bernard Bloch, éditions Magellan & Cie (2017).

Cap au Pire de Samuel Beckett

 

Festival d’Avignon

Cap au Pire, de Samuel Beckett, traduction d’Edith Fournier, mise en scène de Jacques Osinski

title« Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. »Un homme tout seul, Denis Lavant, poussé dans le dos par un tulle, derrière lequel apparaissent et disparaissent insensiblement, de minuscules constellations, des lueurs… Bloqué à l’avant par le public, emprisonné dans un rectangle de lumière, il parle et  va chercher ses mots tout au fond des mots eux-mêmes, tout au fond de son corps. À la recherche de l’os des mots, à la recherche du rien. Denis Lavant est un acrobate, et son immobilité –à peine lève-t-il parfois la tête avec lenteur- est celle d’un virtuose : compacte, bourrée d’une énergie qu’il ne libère enfin qu’au salut, en une danse du bras  détendant le ressort du corps. Pas un instant, il ne perd l’ampleur, la profondeur et le poids de sa quête du mot, dit, et dé-dit.

Ce faisant, avec son metteur en scène, l’acteur fait exactement ce qu’écrit Samuel Beckett. Ce qu’il vaut mieux faire, en général. Il donne corps au texte mais est aussi le corps du texte. « Encore. Il est debout. Voir dans la pénombre vide comment enfin il est debout. Dans la pénombre obscure source pas su. Face aux yeux baissés. Yeux clos. Yeux écarquillés. Yeux clos écarquillés. Cette ombre. Autrefois gisant maintenant debout. Ça un corps ? Oui. Dire ça un corps. Tant mal que pis debout. Dans la pénombre vide. »

Fouiller dans le texte, et pour le spectateur, fouiller en lui-même, s’immerger dans le texte et le sentir se vider autour de vous comme un siphon : vivre ce spectacle avec Denis Lavant, dans la mise en scène rigoureuse de Jacques Osinski,  ressemble à une aventure.

Cap au pire est une nouvelle, Worstward Ho, dont le titre est justement emprunté au récit d’aventures Westward Ho !  Samuel Beckett, épuisé, s’aventure dans un récit qui se défait, d’ombres qui s’effacent, d’un amenuisement presque ultime. Jusqu’à l’os. On pense à l’image de l’homme qui se dévore lui-même : et qui va manger la bouche ? «Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.»  Et, attention à la ponctuation: elle importe, elle marque chaque marche de l’escalier qui descend vers l’infini, vers le rien, et qui se dérobe.  

Voilà, une fois de plus un Samuel Beckett irrésumable (terme non homologué, mais qui peut s’appliquer à l’homme qui a écrit L’Innommable).  Le résumé est maigre en effet mais le texte, dans sa pauvreté volontaire, dans son ascétisme, d’une richesse inépuisable. Ironie du sort : aucune librairie d’Avignon, ni même de Marseille, n’était, en cette première semaine du festival, en mesure de nous procurer le texte. Beaucoup de spectateurs auraient aimé s’y replonger, y revivre ce qu’ils ont connu au théâtre…

Et ce petit livre, de soixante-deux pages  finalement trouvé à Marseille, eût remplacé avantageusement la critique. Le Théâtre des Halles, une fois de plus, a  été bien inspiré d’accueillir Cap au pire au: une soirée passionnante, poignante, digne, sidérante (et encore quelques riches adjectifs qui auraient agacé  Samuel Beckett), et à ne manquer sous aucun prétexte… si vous avez la chance d’obtenir une place.

Christine Friedel

Théâtre des Halles, à 22h jusqu’au 29 juillet. T. 33(0)4 90 85 52 57

 

Ramona, texte, mise en scène, marionnettes et scénographie de Rezo Gabriadze

 

 

Festival d’Avignon

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Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Poète aux langages divers: écriture, dessin, sculpture, fabrication, peinture et composition musicale, Rezo Gabriadze, en artiste accompli, travaille dans un théâtre qu’il a fondé, en 1981, à Tbilissi (Géorgie). Le domaine du maître recouvre l’art de la marionnette et le théâtre d’objet : les figurines colorées évoluent parmi des objets pittoresques qui les caractérisent. Dans un monde où l’humour et sourires, jugements piquants et moqueries bienveillantes redonnent vie à l’enfance disparue, encore bien présente.

Chez Rezo Gabriadze, la relation est étroite entre l’inanimé, susceptible de mouvements, et l’intériorité. Dans ce tissu de rêves et dans une féérie presque palpable, il reste la mémoire de la réalité de l’Union soviétique, avec un excès d’autorité et une étroitesse d’esprit. Le chef de gare en uniforme, glaçant, avec un marteau tyrannique à la main, n’inspire pas la sympathie et provoque l’effroi, quand il surgit brutalement dans des apparitions régulières et suscite l’horreur.

 Dans une gare de l’Union des Républiques soviétiques (URSS), se démène Ramona, locomotive optimiste, curieuse et vive, qui s’éprend d’un solide engin d’acier, Ermon. Rezo Gabriadze  s’est inspiré d’une note de Rudyard Kipling :  «Les locomotives, avec les moteurs de bateau, sont les machines les plus promptes à éprouver des sentiments.» Le marionnettiste entretient ici une relation privilégiée avec la locomotive et le chapiteau de cirque, symboliques témoins d’un monde enfui.

Une occasion pour lui de déployer les mouvements intérieurs de ces cœurs en peine,  celui de la locomotive Ramona, figure radieuse, trop solitaire, selon son goût à elle, et qui aimerait bien que le train Ermon croise son chemin. Heureusement, placé sur la trajectoire des deux amants éloignés, un cirque et sa troupe d’acrobates, avec toute la magie des saltimbanques, entoure cette histoire d’amour ferroviaire que contrarient les missions d’un train viril, alors que la sage locomotive est assignée à résidence,  près de sa gare d’origine, empêchée de se mouvoir en adulte.

 La scénographie relève des petites merveilles que l’on dispense avec  trop de parcimonie : des trains passent en sifflant, petites chenilles aux fenêtres éclairées dans la nuit noire, lignes de vagues lumineuses qui montent et descendent, dans des «montagnes russes», en pleine Géorgie. Nous  redevenons des enfants avec plaisir, et suivons du regard tous les trains stridents du monde qui sillonnent les espaces géographiques,  et nous invitent au rêve et au voyage,  que nous soyons jeunes ou non. Ramona, l’héroïne, est particulièrement mise à l’honneur, gracieuse et féminine, et le train Ermon donne la preuve de son activité tendue.

Les acrobates-hommes ou femmes-marionnettes miniaturisées, semblent voler dans les airs et la tente du chapiteau coloré du cirque, est tendue, comme il se doit, grâce à des pieux et des fils visibles. Il suffit que, silencieux et suivant le timbre  d’une voix enregistrée, les manipulateurs nous offrent tout l’art délicat et subtil des marionnettes à fil. Accompagné par la voix off et par les musiques et les chants, les scènes s’enchaînent et la narration agit au plus près des sentiments, et nous  offrent des images claires, dans une exploration judicieuse, gratifiante et infinie, entre passé et présent…

 Véronique Hotte

 Maison Jean Vilar, Avignon, jusqu’au 17 juillet, à 16h et 19h.

 

 

 

 

 

Standing in time de Lemi Ponifasio

 

Festival d’Avignon

Standing in time de Lemi Ponifasio

 La dernière création de cet artiste samoan et néo-zélandais s’inscrit dans le cadre d’un travail commencé il y a quelques années avec des femmes de la communauté MAU (« Ma destinée» en samoan). Tenir debout dans le temps résonne tel un cri de résistance, comme pour répondre à la question du metteur en scène: «Pourquoi ces femmes ont-elles disparu du paysage social ?» Il nous convie à une pratique scénique fort éloignée du spectaculaire et des provocations mercantiles, et fait écho à des gestes ritualisés ancestraux, aux fonctions sacrées du théâtre.

 Un grondement permanent, murmure du fond de l’univers, se répand dans l’espace de la cour du lycée Saint-Joseph. Ici, le rituel, occupe une place majeure. Point de prompteur pour suivre la traduction des chants maoris. Avec des mots scandés par des cris discrets ou plus sonores, des sortes de prières proférées par huit femmes- des prêtresses ?-en longues robes noires.

La musique est ici celle de la voix, et de son mystère et de sa théâtralité. Proche d’un chœur, ces femmes (toutes maories, sauf une Indienne du Chili), qui sont, au début assises côté cour sur un banc et serrées les unes à côté des autres, font face côté jardin, à une autre femme, ronde et d’âge mur, la Terre-Mère peut-être…

Au sol, juste quelques pierres, armes de défense ou vestiges de luttes passées et encore à venir. Noir et blanc, ténèbres et lumière… Ce spectacle  mêle avec grâce danse, chant et son, avec un hommage d’une grande beauté, poignant et sans détour, rendu à la femme, à ses pouvoirs et aux persécutions qu’elle a subies depuis la nuit des temps. Magnifique et graphique, le moment où les femmes jouent avec leur instrument, le « poi » : une boule blanche accrochée avec une cordelette à leur tenue noire. Autre point fort, la venue et la mise en place de la cérémonie sacrificielle, lente et progressive, réussissent à imposer une tension dramatique rare et dérangeante.

Le public se trouve quelque peu désemparé, et sans plus aucun repère, tombe   vite sous l’emprise poétique de ce monde étrange et originel, violent mais dont il perçoit une vérité. Ce spectacle cosmique nous libère de notre esprit parfois trop rationaliste, et formaté pour consommer.

Il réussit à traverser notre conscience pour laisser se manifester en nous, une perception plus dionysiaque et sacrée de l’existence. Ici tradition et contemporain se donnent la main comme pour regarder autrement notre destinée. Pour Lemi Ponifasio, l’important est de créer, pour une « réhabilitation de la civilisation ».  

 Elisabeth Naud

Le spectacle s’est joué au lycée Saint-Joseph, jusqu’au 10 juillet.Image de prévisualisation YouTube

 

 

 

Séisme de Dunclan Macmillan mise en scène d’Arnaud Anckaert

 

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Séisme de Dunclan Macmillan, traduction de Séverine Magois, mise en scène d’Arnaud Anckaert

©Bruno Dewaele

©Bruno Dewaele

Arnaud Ankaert qui a souvent monté avec sa compagnie, partenaire de la Comédie de Béthune, des pièces d’auteurs anglais contemporains, entre autres Orphelins de Denis Kelly, Consolation de Nick Payne… Revolt. She said. Revolt again d’Alice Birch ( voir Le Théâtre du Blog).

Il  récidive ici avec une remarquable mise en scène d’une histoire d’amour, celle d’un jeune couple que le doute sur leur mode de vie le taraude au quotidien.Elle voudrait bien un enfant et lui aussi mais ils ont les yeux rivés sur l’impact en bilan carbone que provoquerait un habitant de plus sur cette planète déjà bien encombrée et polluée…  Et si cet enfant naît, quel sera son avenir, dans un monde déséquilibré en proie au terrorisme international et aux catastrophes écologiques à répétition dont ils ont l’obsession, alors que son avenir professionnel à lui, musicien, n’a rien d’évident. Comment devenir de bons parents, en continuant à être amoureux l’un de l’autre? Comment  aussi ne pas transmettre ce que l’on a de pire en nous ? 

En fait tout se passe chez eux comme s’ils préféraient rester dans leur petit présent, modeste sans doute mais qui leur convient bien. “Le passé me tourmente, disait déjà le bon Corneille dans Le Cid, et je crains l’avenir.” Tout cela est dit et bien dit avec un bel humour mais aussi avec une grande tendresse par ces deux jeunes puis moins jeunes représentants de l’humanité, surtout vers la fin qu’on ne vous dévoilera pas. Nous pouvons vous assurer que les  spectateurs, y compris les professionnels, étaient très émus. Ce qui devient quand même assez rare dans le théâtre contemporain!

Dunclan Macmillan y va par petites touches, finement avec certaines ellipses dans le temps et l’espace,  mais avec un dialogue d’une redoutable efficacité. Dans la lignée de ses prédécesseurs, Arnold Wesker, et surtout bien entendu, Harold Pinter. «Mon envie était de créer  en France cette petite pièce jouée en Angleterre et en Allemagne, dit Arnaud Anckaert. Avec des mots simples et directs, l’auteur fait le portrait d’une génération pour laquelle il n’est pas indispensable de se conformer au modèle de leurs parents, et donc ne pas faire d’enfants. Mais sans doute la vie est-elle la plus forte. »

 Mounya Boudiaf et Maxime Guyon, jeunes comédiens sortis de l’Ecole du Nord à Lille, ont une sacrée présence et savent créer une réelle empathie avec le public. Diction et gestuelle parfaites, ils restent debout sur quelques m2 pendant une heure vingt, souvent adossés au panneau du fond, solidement dirigés par Arnaud Anckaert. 

Allez-y… si vous trouvez une place. Vous ne le regretterez pas. C’est une des bonnes surprises du off  dont la progression cette année est évidente, très loin des machines souvent interminables et compliquées (et chères) du in ! Ici, entre autres, dans une salle confortable, vous avez droit pour quelques euros avec la carte du off, à un spectacle de grande qualité et avec de très bons acteurs. Que demande le peuple? D’accord, c’est à 13 h mais que cet horaire ne vous dissuade surtout pas d’y aller…

 Philippe du Vignal

Artephile rue du Bourg-Neuf jusqu’au 28 juillet à 13h, relâche les 12, 19 et 26 juillet.

 

 

 

Les Parisiens, texte et mise en scène d’Olivier Py

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Festival d’Avignon

Les  Parisiens, texte et mise en scène d’Olivier Py

«Tout Paris», soit le petit monde de la culture, se transporte en Avignon pour le festival. On ne dira pas «de quoi Paris est-il le nom ?», la formule ayant trop servi. Néanmoins : Paris est la capitale de la France, donc le pouvoir, face aux malheureux citoyens et à la France profonde abandonnée, mais aussi le snobisme, la branchitude, les bobos face aux «vrais gens».

Paris est l’intrigue, la corruption, le délit d’initiés, la «com.» qui se substitue à l’art, etc… Et parce que tout cela est un peu vrai et très réducteur, donc faux, Olivier Py livre en bloc «les parisiens» aux rancœurs régionales. Allez ! On vous dévoile les dessous de ce que vous soupçonniez, en pire encore ! Grand jeu de chamboule-tout. Et je sais de quoi je parle : « J’en suis, dit-il, en Lorenzaccio des sphères d’un certain pouvoir, je dis tout, vous n’avez plus rien à dire. »

Donc, revenons à nos Parisiens. Olivier Py les a tirés des six cents pages et des quatre-vingt personnages de son roman éponyme, plutôt du côté de la comédie. «Pourquoi avoir adapté votre roman ? Parce qu’il était impossible de l’adapter», répond le provocateur. En tout cas, dans ce patchwork de comédie, farce, drame et tragédie lyrique, on voit la satire du monde politico-culturel, les petites mondanités et grandes trahisons autour de la nomination d’un directeur d’opéra.

Où est le désir qui meut tout cela ? Pouvoir, prestige et sexe. Ange noir et ange solaire, Lucas et Aurélien conduisent tout ce monde dans les labyrinthes de la jouissance et des tourments. L’un, “cap au pire“ vers sa proche déchéance pour payer une dette obscure, finissant avec une jambe coupée (à nous, Arthur  Rimbaud !), l’autre,  un «jeune metteur en scène prometteur»,  joyeusement cynique, si l’on peut appeler cynisme le fait de dire la vérité pourvu qu’elle fâche,  et d’aimer la vie et le moment.

Olivier Py n’épargne rien à ses personnages ni au public, des diverticules intestinaux  et circonvolutions cérébrales. Comme des pratiques sexuelles les plus jouissives et les plus humiliantes. Dans culture, il y a cul, disait Jean-Luc Godard, et dans Godard, il y a gode, et dard… Personne n’est choqué, cela fait partie du drame parfois, et de la farce, souvent : nous, public, rions comme des enfants,  aux «caca-boudins» qu’on nous envoie, avant de faire silence devant ce qui approche l’effroi, quand même. Là encore, Olivier Py désamorce le scandale : tout faire péter et tout de suite; après, la table est rase.

Dieu et la jouissance se rencontrent dans cette entité énorme toujours au cœur des écrits d’Olivier Py: la joie. Nous aurons donc aussi notre moment de catéchisme et de considérations philosophiques, avec l’exaltation du théâtre comme unique lieu de liberté. De cela au moins, les comédiens ne se privent pas : tous d’une vaillance, d’une vitalité extraordinaire, cavalent entre les sièges des spectateurs, grimpent sur le beau décor de Pierre-André Weiz, en se donnant corps et âme à la scène, dans  leur éclatante nudité.

Mireille Hersmeyer, dans le double rôle d’une mondaine qui croit tirer les ficelles ( mais les tire-t-elle vraiment?) en tailleur poussin très pompidolien, puis dans celui d’une grande tragédienne en fin de carrière, déploie toute sa force et toute son exceptionnelle fantaisie. Philippe Girard incarne avec une puissance glaciale, un éventail de pères et patrons dominateurs et, pour le coup, cyniques, puis, avec la même force en plus tendre, un frère Dominique qui vous mènerait presque à «ne pas écarter l’idée de Dieu ».

Dans le style Py, il faut en faire trop pour en faire assez : Jean Alibert, Mustapha Benaïbout, Laure Calamy, Céline Chéenne,  Emilien Diard Detœuf, Joseph Fourez, François Michonneau donnent leur énergie et une vraie fantaisie à ce bordel (littéral). On regrettera au passage qu’en voulant montrer sa solidarité aux prostitué-e-s, Py les réduise à une caricature convenue.

Et au bout du compte ? Passons sur le coup de crayon-et de patte-contre les critiques qui attendraient d’avoir l’avis de tous, avant de décider du leur. L’ensemble est drôle et méchant, avec des ratés, des longueurs (surtout en deuxième partie),  des ressassements, des formules: «Paris est une réponse à l’absence de Dieu» (!!!), passons…

Mais l’auteur/metteur en scène a un sens aigu du dessin dans ce roman à clés: laissons-les. Et restons sur ce constat : ce qui fait le théâtre, ce sont les comédiens. Le séducteur Py ne nous aura pas pervertis. Omniprésent au milieu des puissants et des gigolos qu’il décrit, entre logorrhée et ambiguïté, il sait encore régner.

 Christine  Friedel

Festival d’Avignon. La Fabrica, 15h, jusqu’au 15 juillet. T.33 (0)4 90 14 14 14

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