Maldoror/Chant 6 de Lautréamont, mise en scène de Michel Raskine

Festival d’Avignon

 Maldoror/Chant 6 de Lautréamont, mise en scène de Michel Raskine

 

©Vankat Damara

©Vankat Damara

Le Chant six de ce petit roman de trente pages, conclut l’œuvre solitaire et flamboyante d’Isidore Ducasse, un poète de vingt-trois ans. «Sous le nom de comte de Lautréamont, dit Michel Raskine, il nous laisse à jamais un livre qui brûle les doigts et enflamme les cœurs, Les Chants de Maldoror

 Rimbaldien dans l’âme, Ducasse/Lautréamont invente le personnage de Maldoror, fascinante incarnation du Mal. Ici, cette langue poétique ciselée et ironique, correspond à la fabrique même du théâtre. Avec sérieux et humour, gravité et facétie, Damien Houssier, Thomas Rortais et René Turquois, font le récit de la trajectoire incandescente de Mervyn, un jeune anglais de «seize ans et quatre mois»,  dans le nouveau Paris nocturne de 1869, entre la place Vendôme et le Panthéon.

Maldoror écrit ainsi à Mervyn : «Jeune homme, je m’intéresse à vous. Je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles de l’Océanie. Mervyn, tu sais que je t’aime, et je n’ai pas besoin de te le prouver. Tu m’accorderas ton amitié, j’en suis persuadé. Je te préserverai des périls de ton inexpérience. Je serai pour toi un frère, et les bons conseils ne te manqueront pas (…) Jeune homme, je te salue, et à bientôt. Ne montre cette lettre à personne. »

 Mervyn, épris de rêve et de liberté, voyages et rencontres, lui répondra en effet. Et ce Chant six se termine par cette phrase provocatrice et quelque peu subversive : «Allez-y voir vous même, si vous ne voulez pas me croire. » Michel Raskine associe ce Chant six à un récit initiatique mais aussi conte noir, balade nocturne, chant à la fois d’amour et de haine, épopée lyrique, journal intime, chronique parisienne, roman français, scénario épistolaire, et feuilleton populaire.

 Maurice Blanchot analyse ainsi dans L’Ironie et le Vertige de Maldoror: un regard ironique sur une certaine littérature convenue, une parodie des intrigues invraisemblables du roman populaire, avec rebondissements et coups de théâtre mais aussi le persiflage de certains personnages typiques, anglo-saxons et aristos qui s’expriment avec beaucoup de componction et solennité, dans de luxueuses demeures.

Pour l’écrivain, «La lecture des Chants de Maldoror  tient  du vertige qui  semble dû à une accélération de mouvement, telle que l’environnement de feu, au centre duquel on se trouve, procure l’impression, ou d’un vide flamboyant ou d’une inerte et sombre plénitude. » Les noms des rues et quartiers de Paris résonnent, comme une musique d’aujourd’hui, identifiable à ses percussions sonores  et apporte un air de fraîcheur et d’avant-garde : rue Vivienne, gare de l’Est, fontaine Saint-Michel, pont du Carrousel, place Vendôme, Panthéon. Les  comédiens répètent à souhait la partition, s’échangeant les rôles, nuançant la tonalité vocale, variant l’apparence, pourtant fidèles à eux-mêmes.

 La tournée de reconnaissance pour qui connaît la capitale, s’accomplit à travers les trois répliques de Mervyn, Maldoror et Lautréamont, en costume-cravate et chemise blanche. Tourner autour de l’obélisque de la place Vendôme, décrypter dans la nuit, à l’aide de lampes frontales de spéléologue, une rue sur un plan parisien. Utiliser le dos d’un acteur comme support d’exploration et même image vidéo, les postures sont amusantes. Et, avec une gestuelle et une chorégraphie entre cirque et danse, la prose poétique de Lautréamont n’en finit pas de gagner en résonance musicale.  Un spectacle déclamatoire singulier, le beau chant d’un trio avec rires et angoisse sourde.

 Véronique Hotte

 Le Petit Louvre, du 7 au 30 juillet, relâche les 11, 18 et 25 juillet.

 

 

 


Archive pour juillet, 2017

Sur les ruines d’Athènes, mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

 


Festival d’Avignon

Sur les ruines d’Athènes, mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

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Après un coup de projecteur audacieux sur Berlin, la clôture de ce cabaret sur l’Europe imaginé par ces jeunes metteuses en scène du Birgit Ensemble, s’annonçait prometteuse. Les petites formes vues à Paris à la Péniche Pop (voir Le Théâtre du Blog) laissaient présager  un rythme enlevé et un discours politique incisif.
Las, à Avignon, Memories of Sarajevo a suscité quelques enthousiasmes mesurés,  mais  le dernier volet de cette tétralogie, consacré au naufrage financier de la Grèce, a bien déçu.

L’ouverture est pourtant dynamique, voire excitante.  Nous sommes invités au grand jeu de télé-réalité Parthenon Story. Nous pouvons même déclarer notre patrimoine et devenir ainsi super-électeurs. Pour le grand gagnant plébiscité par le public, il gagnera l’effacement de sa dette. Le rêve ! (On apprend d’ailleurs sur grand écran que l’ensemble de la salle est endetté à hauteur de quatre millions d’euros).

 Les candidats, à la dégaine de jeunes étudiants enthousiastes et candides, portent tous des noms mythologiques : Oreste, Cassandre, Iphigénie, avec nombreux clins d’œil à l’appui… Antigone voudrait financer l’opération des yeux de son père, Médée retrouver la garde de ses enfants, Ulysse rejoindre son petit village et investir dans un chalutier.

Le public, hilare, tape dans les mains et collabore à ce grand dispositif tapageur et laid que la télévision nous offre toujours avec un mauvais goût consommé. L’émission est juste un prétexte à faire de la réclame pour une huile d’olive, une banque et une chaîne de remise en forme grecs. Consommez, mais avec joie, s’il vous plaît ! Avec cynisme donc. Message clair ! Les deux présentateurs au sourire inamovible soutiennent le tout avec entrain.

Mais le jeu entre brutalement en collision avec la réalité politique la plus sordide. Au dessus du grand rideau doré où s’engouffrent les candidats, se trouvent nos représentants politiques. Il y a là le président du Luxembourg, celui de la Grèce, Papandréou, et le couple franco-allemand, Sarko et Merkel, lui plein de tics, et elle, radieuse et toujours prête à lancer les privatisations que les autres préfèrent nommer  avec pudeur «désengagement de l’Etat».

 Dominique Strauss-Kahn et Christine Lagarde font aussi des apparitions. L’infantilisation de la Grèce est mise en valeur. C’est parfois un peu drôle mais  souvent caricatural : « La crise grecque pour les nuls » a bien résumé une spectatrice. Scénographie très parlante: un temple corinthien en matière pauvre et clinquante indique avec clarté, une civilisation décadente et vulgaire. On pourrait s’accommoder de cette triste esthétique, mais le texte ne relève guère l’ensemble.

La belle idée de la confrontation de ces deux univers s’essouffle vite, et l’alternance : tractations politiques «historiques», et plateau de télévision ne convainc pas. Et on ne s’attache guère aux personnages. La vidéo fait écran, c’est sûr, mais le peu de matière biographique et l’absence de singularisation des personnages aussi. Et parfois, on s’ennuie franchement. Et les votes sur téléphone portable ne servent à rien : interactivité gadget.

Quant à Europe, la déesse qui fait des apparitions mystiques, elle semble plus carnavalesque que sacrée et, en coryphée, n’a rien de convaincant. Seule sa voix modifiée fait un peu illusion. Mais l’idée d’en faire la Passionaria de la révolte (elle s’immisce dans les rêves des candidats et sème l’insoumission), comme le final sont grotesques, et cela ne fonctionne pas. On nous sert, non d’un véritable ouzo pour trinquer ensemble autour de la grande idée de l’Europe, mais de l’eau à peine aromatisée,insipide !

 Le réveil citoyen et la communion n’auront pas eu lieu. Dommage ! On sent que le désir de vivification politique est sincère et que ces jeunes comédiens auraient beaucoup à donner…

Stéphanie Ruffier

 Gymnase Paul Giéra,  jusqu’au 15 juillet.

Memories of Sarajevo conception et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

 

Festival d’Avignon

Memories of Sarajevo, conception et mise en scène de Julie Bertin et Jade Herbulot

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Julie Bertin et Jade Herbulot

A Sarajevo déjà! Gavrilo Princip avait tué l’archiduc François Ferdinand d’Autriche,  ce qui marqua le début de la première guerre mondiale,  et ce conflit en Europe a surtout impliqué la Yougoslavie, la Serbie et la Croatie et commença, quand  l’armée serbe attaqua la Bosnie-Herzégovine le 6 avril 1992.

Après la dislocation de la République socialiste de Yougoslavie, les arrivées au pouvoir de SlobodanMilosevic en Serbie en 86, et de Franjo Tudjman en Croatie en 90, n’arrangèrent rien. En 1991, la Slovénie et la Croatie déclarèrent leur  indépendance, Après un rapide conflit en Slovénie vite éteint, l’armée populaire yougoslave  sous commandement serbe, et les serbes de Croatie, attaquèrent la Croatie. Mais la Bosnie ne voulut pas participer à ce conflit et déclara  son indépendance qui fut reconnue par la Communauté européenne. Comme la République Serbe de Bosnie dirigée par Radovan Karadzic.

Et entre 1992 et 1996, la capitale de Bosnie-Herzégovine, encerclée par l’armée serbe dut subir un siège insupportable de plus de mille jours, ce qui causa la mort de quelque 10 000 habitants, et la ville fut en grande partie détruite. Les accords de Dayton aux Etats-Unis  alors sous la présidence de Bill Clinton, et signés en décembre 1995 à Paris, mirent fin au conflit. Un système de gouvernance tripartite complexe conserva l’intégrité de la Bosnie,  avec une large autonomie aux entités croato-musulmane,  et serbes…

Voici très grossièrement résumée, l’histoire de cette tragédie compliquée que Julie Bertin et Jade Herbulot ont eu à cœur de raconter avec leur bande, issue comme elles, du Conservatoire national. Il y a dans ce gymnase surchauffé, une grande scène où Camille Duchemin a imaginé une belle et intelligente scénographie. Avec en bas, une rue avec façade d’immeuble, et en haut, une table de réunion pour les principaux dirigeants dirigeants concernés  qui se réunissent régulièrement sans trouver de solution  à cette interminable guerre.  « Comment, se demandent les metteuses en scène, embrasser cette histoire qui n’est pas tout à fait la nôtre en la transformant en récit ? ».

Nous avions vu en avril dernier, une sorte de préfiguration commune de Memories of Sarajevo et des Ruines d’Athènes dont nous parle Stéphanie Ruffier, à la Péniche La Pop à Paris. Très prometteuse, cette union de deux thèmes politiques, sous forme d’un cabaret avec quelques musiciens, avait quelque chose de ludique, et laissait augurer le meilleur mais nous avions  émis une réserve. En effet, avec une équipe plus importante, elles en préparaient les formes complètes mais autonomes pour le festival in d’Avignon. Nous précisions que si elles n’étaient pas trop longues, et si elles avaient la même force et le même humour, elles devraient faire un tabac.
 
Et malheureusement, ici, point de tabac, car aucune force, et pas de trace ou si peu d’humour, au rendez-vous! Certes le spectacle, bien fait, propre sur lui, a bien été organisé, et ces jeunes acteurs sympathiques ont tous une bonne diction, ce qui est quand même le minimum syndical. Mais pour le reste, quel ennui, quelle tristesse sur le plan théâtral, quelle platitude!

D’abord à cause d’une dramaturgie indigente; là où il aurait fallu le talent d’un bon scénariste et d’un bon dialoguiste, on ne trouve qu’un déroulé tiédasse et fastidieux du siège de Sarajevo, et des plus bavards, essentiellement sous forme de monologues ou de récits. Et, même quand on a suivi presque chaque jour, cette guerre interminable, on n’arrive mal ici à en comprendre le pourquoi  :  ici, trop vite mal expliqué mais aussi mal dramatisé. Et où les personnages principaux chefs de gouvernement ne sont que des silhouettes… assumées par des hommes ou des femmes, c’est selon.

Bref, un bon documentaire clair et précis aurait mieux fait l’affaire. On peut aussi se demander si en fait, ce n’était pas une  fausse bonne idée que de porter à la scène un tel conflit aussi compliqué… En tout cas, il n’y a aucune progression dramatique, et régulièrement, s’affiche en vidéo, le nombre de jours que dure le siège, ce qui n’arrange pas les choses. D’autant que cet interminable récit dure plus de deux heures! On est sidéré par ce défaut de dramaturgie-qu’on avait déjà remarqué dans le premier opus de cette tétralogie Berlin, qui avait par ailleurs de réelles qualités (voir Le Théâtre du blog) mais auquel on pouvait remédier. Et pourtant ces jeunes metteuses en scène ont été élèves du Conservatoire national. Là, on ne comprend pas!

En fait, ce qui était réussi et charmant, sous forme de cabaret un peu plus d’une heure, devient d’une rare prétention, et assez foutraque en plus de quatre heures, en deux épisodes! Dommage!  Notre amie Stéphanie Ruffier n’est pas non plus sortie bien joyeuse de la dernière partie…

Il y a pourtant une scène poignante, repérée aussi par un mien confrère, où les malheureux habitants de Sarajevo se réunissent dans les ruines d’un immeuble pour mettre en commun quelques portions alimentaires, et essayer de les faire cuire avec ce qui reste de morceaux de bois récupérés dans les appartements abandonnés. Tout d’un coup, dans cet océan d’ennui, il se passe enfin quelques chose de théâtral, et on sent toute la détresse de ces hommes et femmes, crevant de faim, désemparés depuis plus de deux ans  et qui, malgré tout,  arrivent à survivre. Ils parlent vraiment entre eux, loin de cette sèche et fastidieuse litanie d’événements.

La fin avec la réunion au sommet des principaux dirigeants impliqués dans le conflit comporte aussi quelques beaux instants. Mais, sur plus de deux longues heures, le spectacle ne tient pas la route, et nous n’avons donc aucune raison de vous le conseiller.

Philippe du Vignal

 

Gymnase Paul Giéra jusqu’au 15 juillet

Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad

 

Crédit photo : Michel Cavalca

Crédit photo : Michel Cavalca

 Festival d’Avignon

Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, adaptation de Joël Jouanneau, mise en scène de Michel Raskine

 Charlie Marlow, fonctionnaire missionné et narrateur d’Au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, donne un rythme énergique au récit, comme à la vitesse du bateau qu’il dirige. Une expérience existentielle et une aventure marine singulière qui transforment son narrateur sensible et inquiet, quant au sens absolu à donner à  sa présence  au monde. Récit de voyages et d’aventures, tel est ce conte métaphysique à travers lequel le personnage apprend à se connaître, en s’accomplissant dans une traversée des ténèbres, des mondes inconnus et ensauvagés que nient les conventions.

Le narrateur, anonyme, est remplacé par le fameux Charlie Marlow, qui raconte son voyage sur le fleuve africain, à la recherche d’un mystérieux marchand d’ivoire, Kurtz, qui se révèle un aventurier à l’aura poétique mystérieuse, au charme viril, dont le premier entend les récits envoûtants et sulfureux du second, avant qu’il ne meure. Joseph Conrad, le narrateur, ou Marlow ou Kurtz, a navigué en réalité au Congo de 1874 à 1894 sur les mers, comme matelot, officier puis capitaine.

Michel Raskine ajoute à la trilogie conradienne Le Bateau ivre (1871) du poète Arthur Rimbaud, que le lumineux Thomas Rortais scande et déclame avec panache ; il révélateur  la teneur sacrée dont témoignent toutes les aventures inouïes  dont un jeune homme à l’aube de sa vie, peut rêver : » Comme je descendais des fleuves impassibles/ Je ne me sentis plus guidé par les hauteurs / Des peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles/Les ayant cloués aux poteaux de couleurs/J’étais insoucieux de tous les équipages/ Porteur de blés flamands ou de cotons anglais… Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais … » L’acteur virevolte de cour à jardin, puis escalade trois praticables superposés qui figurent la structure altière ou la carcasse d’un bateau avec pont, étages et coursives. Le diseur à la tête juvénile apparaît ici ou là, et maître à bord, contemple la mer à l’infini et le public, menant la danse, sûr de ses mouvements.

Il tire un drap, drapeau de navire et citation rimbaldienne, et surgit une figure conradienne,  dans une pose méditative, en costume et bonnet noirs, chemise blanche.  Marief Guittier incarne alors cet homme des mers que le mystère enveloppe.

Diction rythmée et rapide pour une parole poétique assumée, la conteuse invite le spectateur à la suivre – lui, l’homme des grands espaces océaniques inexplorés :« Quand j’étais petit garçon, j’avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l’Amérique du Sud ou l’Afrique, ou l’Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l’exploration… » Le narrateur enfant se souvient des espaces blancs inconnus qui l’attirent, et l’un plus particulièrement qui deviendra un espace de ténèbres qu’il explorera à fond…A la fin, résonnent les paroles de This is the end par Jim Morrisson des Doors.

Un joli moment de théâtre qui fait la part belle à la poésie de l’existence rude.

Véronique Hotte

Jusqu’au 30 juillet à 18h, relâches les 11, 18 et 25 juillet. Le Petit Louvre, Avignon.

 

 

 

Le Sec et l’humide

 

Festival d’Avignon :

 

Le Sec et l’humide de Jonathan Littell, mise en scène de Guy Cassiers

 

(C)Christophe Raynaud de Lage

(C)Christophe Raynaud de Lage

Après avoir créé Les Bienveillantes l’an passé, d’après le roman éponyme de Jonathan Littell, qui critiquait la malveillance existentielle, Guy Cassiers  avec sa compagnie Toneelhuis d’Anvers, poursuit sa quête de sens, en revenant avec  un spectacle fondé sur un texte du même auteur franco-américain, où sont analysés langage et métaphores des écrits fascistes, dont La Campagne de Russie 1941-1945 du Belge Léon Degrelle (1906-1994) à Malaga, journaliste et directeur de presse engagé dans la mouvance catholique belge, il fonda le parti nationaliste Rex, proche des milieux catholiques, qui devint vite un parti fasciste.  Puis il se rapprocha d’Hitler et des nazis pendant la guerre , puis collabora de près eux quand ils occupèrent son pays.

D’un côté, la volonté ordonnée, sèche et nette des Allemands et des sympathisants belges de la cause nazie,, et de l’autre, la présence débraillée, désordonnée, poisseuse et humide, du monde russe qui peut contaminer ses adversaires allemands. La mise en scène participe d’une lecture académique par le comédien Filip Jordens, dont la voix déraille et quitte peu à peu ses repères, en se confondant étrangement avec celle de l’inquiétant Degrelle.

L’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) a donné à Guy Cassiers la possibilité d’effectuer des expériences sur le son et la voix, grâce à des enregistrements historiques conservés dans des archives. Le spectacle suit ainsi le fil de l’épopée de Léon Degrelle en Russie et le récit de sa fuite vers l’Espagne. Mais, de façon irréversible, la frontière entre narrateur et sujet finit par disparaître.

A mesure qu’il avance dans son exposé, l’identification du chercheur à Léon Degrelle va grandissant, dans une confusion croissante entre l’Histoire et le présent : le narrateur se met finalement lui-même en scène, en devenant l’objet de son récit. Avec, d’un côté, la verticalité fière de l’idéologie fasciste et de l’autre, la boue communiste.

 Le travail sur la langue et la voix, à travers les outils d’exploration développés par l’IRCAM, se révèle être une extraordinaire aventure acoustique : pouvoir restaurer la voix d’un personnage, à partir d’échantillons originaux, pour ainsi recréer le vivant. A elle seule, la langue peut façonner une vision fasciste du monde, réalité et identité. En même temps, se déconstruit sous nos yeux la relation naturelle entre un corps et une voix : on ne distingue plus le conférencier objectif, de Léon Degrelle : ici, l’historien se laisse absorber sans retour par son sujet jusqu’à l’identification. Avec un jeu des ambiguïtés et identifications involontaires sur le plateau.

Les photos et images d’archives, nettes et cadrées, laissent la place à des portraits indistincts des deux intervenants :confusions et amollissement des formes « coulées » à la Francis Bacon, déformation, transformation, disparition, fuite.

 Avec les images  vidéo comme avec le son, Guy Cassier a travaillé à une belle déconstruction et Filip Jordens s’amuse à se faufiler entre voix et identités physiques. Ce spectacle rigoureux ouvre sur l’imaginaire, danse entre musique, voix et corps, et donne à voir et à entendre les glissements politiques et pertes dangereuses d’identité dont nul ne sort absolument indemne, hier comme aujourd’hui.

 

Véronique Hotte

 

Védène, les 9, 11 juillet à 15h, et  les 10 et 12 juillet à 15h et 18h.

Candide Qu’allons-nous devenir?

 

Candide Qu’allons-nous devenir? d’Alexis Armengol d’après Voltaire

CR : Florian Jarrigeon

CR : Florian Jarrigeon

«Notre Eldorado pour cette création, dit Laurent Séron Keller, était de la faire dans l’intimité de notre théâtre, comme si nous préparions une fête grandiose dans notre cuisine…» Les musiques de Rémi Cassabé qu’il interpréte sur toutes sortes d’instruments,  et les projections de dessins ludiques en noir et blanc de Shih Han Shaw éclairent cet étrange et réjouissant carnet de voyage. Nous avons souvent vu des adaptations scéniques de ce célèbre roman. Ici, c’est une version minimaliste mais très efficace, comme une sorte de conte intime en solo qui nous est proposée.

« Ce texte, dit Laurent Séron Keller, n’est pas né d’une pensée philosophique ex nihilo, il est le fruit de chocs émotionnels qui marquèrent de façon radicale et durable sa propre conception de la vie : le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 (200.000 morts) et la guerre de Sept Ans (1756-1763), des plus sanglantes, l’ont bouleversé et sont le point de départ d’un raisonnement poétique et humoristique. « Presque toute l’Histoire est une suite d’atrocités inutiles ».

Ainsi les raisons de douter de l’homme et de Dieu sont innombrables :  guerres, intolérance religieuse, violences de l’Inquisition, esclavage et pratiques barbares… Sans compter les malheurs et souffrances dont l’homme n’est pas responsable mais qu’il doit subir. Face à cette banqueroute de l’humanité, Voltaire se gausse de la philosophie optimiste qui affirme que Dieu est parfait, et que « le monde ne peut pas l’être mais que Dieu l’a créé le meilleur possible » (….) autrement dit chaque malheur qui s’abat sur le monde ferait en fait partie du grand plan de Dieu, dont le dessein est au bénéfice de l’Humanité. Il n’en critique pas moins le fatalisme qui dit : à quoi bon, on ne peut rien n’y faire. Ou le pessimisme absolu qui y conduit : il n’y a rien à faire. »

La compagnie Théâtre à Cru fondée en 2002 à Tours, a monté une dizaine de spectacles singuliers qui sont «une manière d’engager la conversation, d’engager le sens» et qui peuvent se jouer hors les murs. Ici, juste une table de cuisine, et on présente la devise de Candide : « Il n’y a point d’effet sans cause (…) et tout est au mieux dans le meilleur des mondes». Affichées aux murs de la scène, il y a de petites  pancartes, où sont écrites des phrases extraites de Candide,  puis on évoque les épisodes essentiels du roman, comme la rencontre de Candide et de Cunégonde, la colère du baron qui le chasse, l’incorporation du jeune homme dans l’armée des Bulgares, l’aventure de Candide et Pangloss partant pour Lisbonne où le tremblement de terre est figuré par un jet de granulés rouges. Mais aussi l’autodafé où Pangloss est pendu, et dont Candide réchappe. On retrouve le frère de Cunégonde vivant qui chasse Candide dont il ne veut pas comme beau-frère.

Tout se termine par des retrouvailles au goût teinté d’amertume : Candide peut enfin épouser Cunégonde, même si elle est devenue très laide, mais il aura aussi la chance de cultiver son jardin: cela l’aidera un peu à vivre.  Mais terrible constat que fera Candide:  personne ne lui donnera jamais la réponse à l’interrogation existentielle qui le taraude: pourquoi le mal existe-t-il?

Edith Rappoport

La Manufacture 2a rue des Ecoles, Avignon, jusqu’au 29 juillet.

Jaz de Koffi Kwahulé, mise en scène d’Alexandre Zeff

 

© Clara Pauthier.

© Clara Pauthier.

Jaz de Koffi Kwahulé,  mise en scène d’Alexandre Zeff

Ce poème musical interprété par Ludmilla Dabo, belle femme noire accompagnée par quatre  musiciens du Mister Jazz band,  un peu cachés derrière une sorte de cabine où elle se déploie, a la force d’une gifle théâtrale. C’est le récit d’un viol, vécu par beaucoup d’entre nous,  mais que nous n’avons pas toujours eu la force de dénoncer…

Elle se dandine langoureusement debout dans sa cabine, enlève sa perruque, entame un strip tease, et se retrouve seins nus, en jupette. Puis Ludmilla Dabo monte dans les gradins, avant de retrouver sa cabine où, assise sur une cuvette de toilettes, elle raconte son viol.

Elle s’écroule puis se relève, et s’allonge dans une lumière rouge. On entend au plafond, des coups de massue, on voit un masque blanc qui tremblote entre ses mains. Elle le porte et le dépose : «Orisha est morte, asphyxiée par le masque blanc ! ».
Puis elle se met torse nu, on voit ses seins tatoués : «J’ai tiré, il s’est effondré en me regardant avec des yeux ahuris !  C’était la première fois, je ne suis pas ici pour parler de moi, mais de jazz». (…) « Que peut-elle espérer de mieux, maintenant qu’elle a été chassée de l’arc-en-ciel ? ». Elle tire un coup de feu. « Cette fois, dit-elle, c’est moi qui décide ».

Malgré une sonorisation trop forte d’un accompagnement musical déjà trop  envahissant et qu’il faudrait absolument revoir  d’urgence-on a en effet souvent du mal à entendre ce beau texte,-on goûte la révolte d’une femme qui a fini par triompher d’une agression indicible…

Edith Rappoport

Chapelle du Verbe Incarné, à 19 h, relâches les 13, 20 et 27 juillet.

 

No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

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No Border (titre provisoire), texte de Nadège Prugnard

De la parole et du sens, voilà en substance ce que nous offre Nadège Prugnard, préleveuse de mots dans le terreau du réel, comme d’autres carottent la banquise. Il y a deux ans, Guy Alloucherie avait confié à celle qui dirige la compagnie Magma Performing Théâtre, un nouvel arpentage : la jungle de Calais.

Il prépare avec sa compagnie Hendrick Van Der Zee une exploration circassienne de cette grande tragédie de toujours, intensément contemporaine, la migration. Pour cela, il s’appuie sur une auteure de talent. Attention, rien de la posture de l’artiste qui descend de sa tour d’ivoire pour ausculter de loin les êtres en souffrance. Nadège Prugnard a usé ses semelles dans les bars, et sur les routes du Cantal (voir Le Théâtre du Blog),  et a rencontré femmes en lutte, militant-e-s ruraux pour amplifier avec superbe leurs maux souvent tus. Elle se pose résolument la question de la frontière entre l’autre et soi, de l’intime et de l’impudeur, et n’hésite pas à se confronter à sa propre impuissance, à ses exils, à ses errances.

Quand nous l’avons écoutée une première fois à la Chartreuse (profitons-en pour saluer cet admirable lieu de résidences d’écriture), elle en était encore à une étape de défrichage, face à des monceaux de rushs sonores. Sa proposition se vivait comme un jet, comme une sorte de poème ininterrompu où se mêlent des centaines de voix d’hier et d’aujourd’hui, voix d’exils, traduites par fragments, comme tombées d’une tour de Babel à la démocratie branlante. La simplicité d’un : «Je suis perdu» nous transperce. Il y a ceux qui ne veulent pas parler, ni être pris en photo. Il y a la litanie des prénoms, des pays d’origine, des mots à pleurer, de l’anglais de cuisine, la langue de la bricole.

Il y a l’avis des gens qui savent, qui disent qu’on «ne fait pas de théâtre avec de bons sentiments». Il y a la beauté comme vaccin contre le fascisme. Nadège Prugnard creuse la terre et la boue, en exhume le vers, ce versus latin, ce sillon de la charrue, plaie béante à ciel ouvert. Elle y décèle les bombes pernicieuses de l’ultra-libéralisme qui nous tue tous, qui enfume salement nos impuissances et nos révoltes. «Je fais remonter le poème avec les doigts», dit-elle. Et explose à intervalles réguliers ce refrain: « nos tremblements couronnés et trahis», puis surgit comme une fusée de détresse, la peur d’Idir : « Je me sens pas réel. »

IMG_6146C’est un grand texte debout, un écrit au tissage cosmopolite qui entrelace les témoignages de migrants, mais aussi ceux d’habitants et de bénévoles, qu’on entend moins souvent.  Dans un style irrigué par la rue et le rock, ses terres d’élection.

Ça pue le vrai, le vivant, la douleur et la joie. Ça embaume aussi: métaphore enivrante et omniprésente de Vénus, étoile, guide, besoin d’amour, «comme on frappe un amoureux, comme on embrasse un monstre ». Alain Bashung rôde.

Mots crus en intraveineuse, langues tout en en cris, larmes et tambours, rythme enflammé par la lave de l’émotion… Nadège Prugnard éruptive et sensible, sait nous parler d’eux, de nous. Elle nous réapprend à écouter ce grand hurlement de l’Histoire, là, tout proche. Nous suivrons de très près la création qui suivra.

Stéphanie Ruffier

Quarante quatrièmes rencontres d’été de la Chartreuse, Villeneuve-Lez-Avignon, lecture par l’auteure. T:  06.85.98.50.63.

Lire aussi le bel ouvrage collectif Décamper aux éditions La Découverte.

Ce que j’ai vu à Tipasa (ou pas) texte et mise en scène de Nicolas Zlatof

 

© Nicolas Zlatoff

© Nicolas Zlatoff

Ce que jai vu à Tipasa (ou pas) texte et mise en scène de Nicolas Zlatof

 L’été de ses vingt ans, Nicolas Zlatoff voyage en Méditerranée, et il a un moral au plus bas, «Pendant ce voyage /je voulais mourir. »  Au cours de son périple, il lit Noces à Tipasa d’Albert Camus. Lecture providentielle ! «Dix ans plus tard /j’étais toujours en vie/et j’essayais de devenir metteur en scène». Et l’été de ses 35 ans, il décide d’aller à Tipasa en Algérie. Son objectif : ressentir sur le chemin pris par Albert Camus, dans les ruines romaines proches de la mer, «la brûlure du soleil sur la peau»/la morsure glacée de la mer dans mon corps»,  filmer le paysage, et retrouver les sensations d’abord rencontrées à  la lecture du texte…

Or ce voyage fut un échec : point de soleil radieux, mais pluie, ciel gris, et vaine tentative pour obtenir une autorisation de filmer les lieux! Qu’à cela ne tienne, de cet échec, Nicolas Zlatoff fera un projet théâtral: une conférence en solo. Avec, comme préoccupation intellectuelle et poétique, la représentation de la pensée sur scène.  Comme il le souligne, cela «constitue d’emblée un paradoxe, puisqu’à première vue, les processus mentaux liés à une pensée, semblent renvoyer à un intérieur, opaque et irreprésentable, comme coupé du monde ».

 De ce paradoxe, va naître un spectacle sensible, profond, et riche de théâtralité.  Nous prenons place aux tables de bistrot disposées dans la salle et on nous offre une boisson, fort agréable par cette chaleur.  Pendant une heure, nous allons être à l’écoute. Théâtre et film documentaire, lecture de passages de Noces à Tipasa, récit en direct et projections de film réalisé sur place, évoquant les embûches rencontrées lors du tournage.

En quelques instants, nous voilà partis en voyage, là-bas à Tipasa. Un voyage à deux faces : intérieure et extérieure. A la fois et successivement, drôle, philosophique et teintée de mélancolie, cette conférence existentielle, parfois grave, nous convie au plus profond de nous-même. La difficulté de ce spectacle où l’auteur/metteur en scène qui part d’une situation  personnelle, tout compte fait banale, est d’atteindre une certaine universalité.

L’auteur merreur en scène évoque ici la rencontre, l’amour, la différence, l’absurde, l’angoisse, la mort, l’émerveillement…  Tout ce qui traverse l’existence humaine, quelle que soit son origine.  Mais  à partir d’un épisode autobiographique, cette lecture à vingt ans de Noces à Tipasa, et l’échec de son voyage, il mêle des passages d’Albert Camus à des prises de vue et des vidéos. Construction intéressante où l’Algerie se situe hors des clichés habituels. Un voyage historique géographique et littéraire mais aussi intime et charnel.  Ce qui n’est pas courant ni facile au théâtre  !  Surtout quand il s’agit, pour Nicolas Zlatof, de mettre en vie sur scène ses propres sensations. Pari captivant et réussi !

Elisabeth Naud

Le spectacle s’est joué du 4 au 8  juillet à la Maison des Métallos,  94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris XIème. T: 01 47 00 25 20.   

 

 

Ezéchiel et les bruits de l’ombre et Incidences 1327

Festival  d’Avignon:
Sujets à vif – Programme A

Ezéchiel et les bruits de l’ombre, Koffi Kwalhulé et Michel Risse

 

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Nous adorons ces petits concentrés créatifs interdisciplinaires soutenus par la S.A.C.D. : depuis vingt ans, la formule veut que s’y agrègent deux univers artistiques, et qu’y souffle l’air du temps. Dans le Jardin de la Vierge, cela commence par un son lointain : harmonica dissonant, ou grincement de dents ? Un père cherche son fils, personnages incarnés par  Michel Risse, multi-instrumentiste de génie, arrive tout de blanc vêtu, en apesanteur, cheveux au vent. Et, en contre-point, par Koffi Kwalhulé, massif, fait une entrée en scène plus humoristique, avec un tee-shirt Fly Emirates floqué Ronaldo dans le dos. Un signe d’immaturité, de manque d’autorité ? La sonnerie de l’école a sans doute retenti et l’appel du savoir n’a pas convaincu le fils. Le programme nous annonçait une trame «pas grave», pour échapper à la tragédie, comme à la gravité.

Dans cette fable sur le fils absent qu’on aimerait faire sortir de sa cachette, l’amour des parents et les paradoxes de l’éducation couinent et grincent. Le père assène avec brutalité : «Tu es une grosse petite merde », avant de flatter l’enfant : «Tu sors, on passe l’éponge, tu es notre fils unique, devant toi, on est faible».  Il y a un juste choix des accessoires et un usage tout en finesse des éléments fixes de la cour, ce qui permet de sonoriser avec poésie, toute l’étendue de la violence contenue.

Et pourtant, il y a de la grosse artillerie  comme un fouet et des couteaux de cuisine, une batte de baseball qui se font mélodieux pour faire émerger le grillon de son trou. Un archet fait musique de tout support. La mélodie vacillante des boîtes à musique qui tournent comme des serviettes,  fait davantage songer à la menace de la pierre d’une fronde, qu’à l’apaisement des mœurs. Tout est double et trouble dans cet étrange objet sonore, chant des sirènes pernicieux pour attirer le bambin récalcitrant.

 

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

La rêverie est un peu courte mais nous nous laissons bercer par l’inventivité musicale, par la ritournelle des mots et les modulations de la voix du père. Quand cela se termine, nous aimerions rester encore cachés, tapis dans l’ombre. Sans envie de sortir du jeu…

 Incidence 1327 de Gaëlle Bourges et Gwendoline Robin

L’autre proposition de la chorégraphe Gaëlle Bourges et de la performeuse Gwendoline Robin convoque l’eau sous ses formes gazeuse, solide et liquide. On sent que la dite proposition est fondée sur les recherches scientifiques et le projet A.G.U.A.. L’élément eau est en effet le support d’une expérimentation sur «l’incidence d’une rencontre (qui) ne se mesure pas toujours dans la minute».  

Le plateau se fait laboratoire. Il devait s’agir de la première rencontre entre Pétrarque et Laure, à Avignon en 1327. Nous assistons en réalité au précipité de toute rencontre amoureuse sur les pas de Françoise «qui aime l’eau, sa capacité à chuter sans s’autodétruire», une femme qui éprouve des difficultés à être mère et à aimer sa vi(ll)e. On nous dit qu’elle «brûle déjà», mais qu’elle est pourtant capable de s’enflammer, encore, subitement. Le décor, symbolique, un grand escabeau déployé, figure le profil asymétrique du tout proche Mont Ventoux dont une voix off nous égraine les caractéristiques météo : soleil, vent, neige et brume.

Nous assistons bouche-bée, en état suspendu, à mille expérimentations en écho à ce lieu, en résonance avec l’état amoureux. De l’eau bouillante versée d’une belle hauteur sur des glaçons, du froid et du feu devenus fumée blanche, papale, dirait-on. Le rythme vacille entre langueur et concentration. Nous sommes plongés dans le brouillard : énigme des émotions extrêmes, énigme du poème visuel qui se cristallise puis se dissout sous nos yeux.

Il est question de l’amour de grands auteurs, Virgile, Cicéron, Horace, Sénèque, d’un autodafé dirigé par le père, qui ravive la brûlure de la passion qu’on essaie d’étouffer. Mais les premières amours ressurgissent des années après, au moment enfin opportun , et déclenchent l’incendie.

Cette proposition abstraite, et pourtant tellement physique et sensuelle, nous a touché au plus profond. L’aspect scientifique et la voix off semblent tout mettre à distance. Et soudain, le simple embrasement d’un papier qui disparaît, donne tout son sens à l’ensemble. L’émotion nous saisit : intensité et vanités. Nous sommes subjugué, transporté par le retour du descriptif du Mont Ventoux, devenue magnifique ode scientifique. Cela fonctionne à merveille, malgré le jeu atone des comédiennes. Nous songeons aux beaux vers oxymoriques du sonnet de Louise Labé : « Je vis, je meurs : je me brûle et me noie / J’ai chaud extrême en endurant froidure »…

 Stéphanie Ruffier

 Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph, jusqu’au 14 juillet à 11h.

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