Livres et revues

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Ennemis de sang d’Arkas, traduction du grec en français de Dimitris Filias

  La renommée d’Arkas est plutôt attachée au grand succès  qu’ont les  bandes dessinées de cet écrivain grec qui donne une véritable spiritualité à ses personnages mais aussi une bonne dose de théâtralité. Après tout, la B.D. peut combiner une information avec un message concret. Arkas met aussi l’accent sur un paradoxe: il y a, pour lui, un besoin impérieux de porter à la lumière du jour, les vices de nos sociétés occidentales, hypocrites et imbues d’implicites absurdes.

 Dans Ennemis de sang, sa première pièce écrite en 2007, les trois personnages appartiennent à «cet autre monde», comme dirait Rabelais, qu’est l’homme comme entité entière : notre corps  avec ses organes consommateurs d’énergie, suivant leur fonction, représente un vaste territoire d’affinités qui conduisent à la profondeur de l’Etre où l’on cherche à voir les amis de sang.

Selon l’écrivain et dessinateur, l’entente entre tous les organes  assure son harmonie et son bon fonctionnement. Arkas, par le biais de sa thématique, en apparence singulière, nous montre les grandes similitudes entre matière charnelle et matière spirituelle, mais aussi et surtout entre l’organisme humain et la société civilisée qui, selon lui, manque de cohérence. Comme faisant partie de la norme, le rapprochement de différents «services» obéit à un pouvoir central, qui fait juste un faible effort pour collaborer au profit de tous.

Ennemis de sang montre les conflits entre ces personnages que sont ici l’Intestin grêle, le Gros intestin et le Rein droit. L’esprit de dispute qui règne dans le corps, reflète surtout cette mauvaise entente qui conduit à la catastrophe finale de la communauté, ne serait-ce qu’au niveau de la coexistence de tous nos organes. Et à partir de ce microcosme, l’auteur veut nous signifier le malaise qui accable les macro-structures de l’humanité.

Le passage du texte grec au français par Dimitris Filias, professeur de traduction littéraire de l’Université Ionienne) a été difficile; Arkas passe en effet du réalisme langagier aux tournures excessives, en parodiant les mots et en les forçant à dépasser leur statut informationnel et sentimental. Dimitris Filias, est arrivé ainsi à traduire, avec une exactitude exquise l’apparat du paradoxal mais aussi les compromis du mot «masqué »,  fondement de la parodie.

      C’est le problème posé par tout essai de traduction de la langue grecque dans une autre qui n’a aucun rapport avec elle. Mais il a le mérite d’être efficace dans un ensemble d’un baroque aussi «réalistique» que plein d’humour.

 Nektarios-Georgios Konstantinidis

Editions Grigoris, Athènes (98 pages).

 

 Le Festival mondial du théâtre de Nancy-une utopie théâtrale 1963-1983, un récit écrit et documenté par Jean-Pierre Thibaudat

©Pierre Chaussat

©Pierre Chaussat

 De 1963 à 1983, le Festival mondial du théâtre de Nancy, créé par Jack Lang, a bouleversé le paysage. Exemple exceptionnel du théâtre universitaire en Europe dans les années soixante, ce Festival devint rapidement mondial et professionnel, et Jack Lang parcourut la planète pour faire venir à Nancy les nouveaux talents étrangers.  La France découvre ainsi le Teatro Campesino, le Bread and Puppet, les théâtres de Bob Wilson, Tadeusz Kantor et Jerzy Grotowski, les chorégraphies de Pina Bausch, Shuji Terayama, Kazuo Öno, la Cuadra de Séville, le Teatro Comuna de Lisbonne et l’auteur et metteur en scène brésilien Augusto Boal.

 Durant ces vingt ans marqués par les guerres, dictatures, coups d’état mais aussi par les événements de mai 68, les subventions restent modestes, mais de nombreux bénévoles dévoués et enthousiastes s’engagent au service du Festival qui devint un foyer de théâtre protestataire, un laboratoire de l’utopie où s’inventent des formes dramatiques nouvelles, et où on remet en question la trop grande suprématie du texte.

 Jean-Pierre Thibaudat, à la fois attentif au monde et sensible aux soubresauts divers du Festival, a écrit un livre truffé d’archives et de documents qui porte en exergue les mots de l’actrice Valérie Lang : «C’est le Festival de Nancy qui m’a constituée… La nouveauté permanente… Toute la ville était envahie par l’idée du théâtre.» Sur la couverture, une photo du Bread and Puppet Theatre en 1968, place Stanislas à Nancy, où on peut reconnaître dans le public des figures majeures du monde théâtral:  Denis Bablet, Antoine Vitez, Jacques Blanc, Bernard Dort, Françoise Kourilsky, Jean-Jacques Hocquart.

D’autres photos éloquentes arrêtent le regard comme celles de Gilles Sandier, critique dramatique, et de metteurs en scène: Jacques Nichet, Jerzy Grotowski, Patrice Chéreau. Mais il y a aussi celles du Regard du sourd de Bob Wilson, des dessins de Tadeusz Kantor pour La Poule d’eau, une création singulière où Jean-Pierre Léonardini, dans L’Humanité, voyait «une illusion théâtrale à la fois minée et battue en brèche. Les voix usent d’intonations-déchets et les corps d’attitudes-clichés prises dans la vie quotidienne. »

 L’ouvrage amuse l’œil et l’esprit avec un choix d’informations politiques et culturelles sur les événements majeurs de l’Histoire. Jean-Pierre Thibaudat affronte le monde avec le sourire implicite.  1964,  deuxième année du festival : «La France reconnaît la Chine populaire ; Jean-Paul Sartre refuse le prix Nobel de littérature ; le Parti communiste français pleure Maurice Thorez ; André Malraux fait entrer Jean Moulin au Panthéon ; Pierre Bourdieu et André Passeron publient Les Héritiers ; à Nancy, le Festival devient mondial, on parle pour la première fois de création collective, le Mexique triomphe,  et un homme aux lunettes noires venu de Pologne (Jerzy Grotowski) intrigue tout le monde. »

 En 1977, le festival de Nancy a déjà 15 ans, l’âge de la contestation, et Jean-Pierre Thibaudat souligne que cela a été l’année du  «Manifeste de la Charte 77 à Prague signé par des centaines de dissidents dont Vaclav Havel ; dernier voyage de l’Orient-Express ; dernier guillotiné ; Valéry Giscard d’Estaing inaugure le Centre Geroges Pompidou ; à Nancy, c’est le choc de La Classe morte de Tadeusz Kantor ; François Mitterrand et Mme Allende ouvrent les assises Europe-Amérique latine sur fond de dictatures ; le Festival est traversé de turbulences. »

 De 1963 à 1972, Jack Lang dirigera le Festival pour laisser la place, quand il est nommé directeur du Théâtre National de Chaillot en 1973, à Lev Bogdan, passionné de théâtre et sensible aux questions sociales et aux minorités, de gauche donc, mais plus taiseux que Jack Lang… Mais 1974 sera une année de transition sans Festival ; il sera dirigé à nouveau par Jack Lang. Michel Guy, secrétaire d’Etat à la Culture, a en effet mis fin à son contrat à Chaillot, malgré la protestation des milieux culturels.

 Lev Bogdan est associé à la direction du festival, et en 1975, en restera le seul directeur. Puis,  ce sera, de 1976 à 1977, Michelle Kokosowski, puis Lev Bogdan de nouveau en 1979 . « Alors que « Rouhollah Moussavi Khomeini revient à Téhéran et impose le tchador aux femmes ; chute de Pol Pot au Cambodge ; Margaret Thatcher devient la Dame de fer ; les troupes soviétiques entrent en Afghanistan ; Bernard Hinault gagne encore le Tour de France ; ouverture du premier McDonald’s à Strasbourg ; François MItterrand triomphe au congrès du parti socialiste à Metz ; Jack Lang devient son conseiller à l’Action culturelle ; à Nancy , le Festival a lieu pour la première fois à Noël, et le Bread and Puppet est venue des Etats-Unis là parmi d’autres pour célébrer la Nativité, et les artistes se déploient en Lorraine, y compris dans les villages. »

Mais en 1980, dit Jean-Pierre Thibaudat, malgré les« dernières grandes découvertes à Nancy, tels que les chorégraphies de Kazuo Öno, Café Müller de Pina Bausch et Macunaïma, le festival est au bord du gouffre financier, et Lev Bogdan démissionne. » Françoise Kourilsky reprendra les rênes en 1981 puis Mira Trailovic en 1983, mais le Festival se meurt en 1985. Onze ans plus tard à Nancy, un autre festival: Passages réveillera avec bonheur l’écho toujours présent de cette défunte fête mondiale du théâtre.

 Est évoqué aussi le Centre Universitaire International de Formation et de Recherche Dramatique (CUIFERD), successivement dirigé par Jean-Marie Villégier, Jean-Marie Patte, Michelle Kokosovski, Serge Ouaknine et Ricardo Basualdo. Revenons, pour conclure à la création de ce festival international de théâtre étudiant qui  fit l’effet d’une  bombe dans cette ville bourgeoise et conservatrice. De plus, ce jeune Nancéien de Jack Lang ne cache pas son engagement à gauche et le premier festival s’ouvrira le 24 avril 1963, avec Caligula d’Albert Camus, au Grand Théâtre, place Stanislas. Avec dans le rôle-titre, Jack Lang déclamant : «Oui. Enfin ! Mais je ne suis pas fou et même je n’ai jamais été aussi raisonnable. Simplement, je me suis senti tout d’un coup un besoin d’impossible. (Un temps.) Les choses, telles qu’elles sont, ne me semblent pas satisfaisantes. »

 Ce livre sur l’utopie théâtrale entre 1963 et 1983 que fut le festival de Nancy nous  offre une très utile plongée politico-culturelle ; ces deux décennies inventives changèrent la face conformiste d’un théâtre français obligé de s’ouvrir…

 Véronique Hotte

 Les Solitaires Intempestifs, 23 €.

Pour en finir avec le théâtre de Jean-Luc Jeener

 L’auteur est à la fois connu pour être critique dramatique mais aussi comédien,  metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord-Ouest à Paris. Dans ce petit essai au titre provocateur, il se livre à une sorte de règlement de compte avec le théâtre contemporain, à qui il reproche, et cela dès la seconde page de l’introduction, de manquer d’incarnation, reproche qu’il déclinera sous une forme ou une autre, quelque cent cinquante fois!

Il y a parfois chez lui comme une saine colère contre des formes de théâtre qu’il juge peu abouties. En particulier, contre les aventures qui tiennent davantage de la recherche. Il l’avoue lui-même: “Ce n’est pas ma tasse de thé.” Oui, mais voilà, Jean-Luc Jeener tire un peu trop sur tout ce qui bouge et souvent, sans assez de discernement. Quitte à commettre des erreurs: Antoine Vitez ne fut jamais directeur du Conservatoire mais professeur. Et s’il semble apprécier l’artiste, il déteste cordialement ses mises en scène.  Comprenne qui pourra…

De même, Jean-Luc Jeener s’en prend au théâtre antique qui, selon lui “reste antique malgré les fulgurances?” Et il avoue préférer l’Antigone de Jean Anouilh qui n’est quand même pas un chef-d’œuvre, à celle de Sophocle! Tous aux abris! Et pas un mot sur Eschyle! Vous avez dit bizarre?  Et il semble assez obsédé jusqu’au bout par cette idée d »incarnation » des personnages qui lui semble être un indispensable antidote à la médiocrité de nombreuses mises en scène et “à l’unité véritable d”un peuple”.

Et il ajoute même: “ essentiel à la Cité”. On veut bien… mais il semble avoir quelque mal à le démontrer, autrement que par des rafales d’exorcismes contre le manque d’incarnation.


Ses grandes références restent les personnages classiques qu’il admire: Célimène, Bérénice, Alceste, Ruy Blas, etc. comme s’il refusait avec obstination de voir que le théâtre français depuis cinquante ans, a considérablement évolué, sous l’influence, entre autres, de Bob Wilson, Tadeusz  Kantor, etc. Et on ne peut guère partager son pessimisme, entre autres quand il parle des solos: il en est d’excellents, et rappelons-le, ils ont toujours fait partie de l’univers théâtral.

Plus lucides sont les pages qu’il consacre aux stéréotypes actuels comme l’emploi injustifié de la vidéo sur scène, et à l’intervention de l’Etat qui, après André Malraux, a rarement fait preuve de courage et de lucidité. On l’a encore vu  le mois dernier, quand la Ministre de la Culture a dû rattraper en catastrophe la belle gaffe de Régine Hatchondo, directrice des spectacles (voir Le Théâtre du Blog)…
Par ailleurs, Jean-Luc Jeener aurait dû faire plus attention: il écrit souvent un peu trop vite et truffe son texte de nombreux et inutiles adverbes de manière, et estropie des noms propres sans état d’âme. Visiblement, ce texte  n’a pas été relu… Dommage.

Un livre-coup de gueule qui, malgré l’indéniable engagement de son auteur, nous a laissé un peu  sur notre faim.

Philippe du Vignal

 Editions  Atlande

 

 


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