Le festival d’Aurillac, rapide bilan

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Le festival d’Aurillac:

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, installé à Audincourt tout près de Montbéliard, nous donne son point de vue sur ce festival qu’il connaît bien, et où il avait créé avec grand succès, une remarquable Célébration de la guillotine en 1989, et il y a deux ans, Le Parlement de rue. Une fois par mois, à Audincourt, les deux compères créent un Kapouchnik (soupe: en russe) avec une quinzaine de comédiens où ils décryptent « l’actualité du jour, aussi bien locale, nationale qu’internationale, avec des sketches hilarants et sérieux à la fois. » Ce festival de quatre jours seulement-une sorte de phénomène sociologique de l’été français-transforme la capitale du Cantal qui attire, à chaque édition, de plus en plus  de monde…et surtout, à la différence d’Avignon-de nombreux jeunes. Parfois difficiles à cerner, les spectacles du festival d’Aurillac ont au moins le mérite de réconcilier le temps de quelques jours un public populaire avec le théâtre contemporain.

Ph.du V.

A chacun son Aurillac. C’est une série de cercles concentriques, un mille-feuilles,  un oignon que l’on n’a jamais fini de peler. Le cœur du festival? La programmation du in,  soit dix-huit spectacles choisis par son directeur Jean-Marie Songy,  depuis vingt-trois ans. Petite particularité, le fondateur du festival, Michel Crespin, décédé en septembre 2014,  avait  choisi lui-même son dauphin, qui  a travaillé cinq ans avec lui.

Le in attire des amateurs éclairés qui décryptent le programme,  se fabriquent un emploi du temps, souvent des connaisseurs qui viennent depuis longtemps.  Il y a aussi les professionnels, ceux qu’on appelle les « programmateurs ». Très présents dans ce très grand marché de théâtre de rue, ils font leur repérage, parviennent à voir une douzaine de spectacles se retrouvent,  pour discuter et se rafraîchir au Centre du festival.

 Il y a aussi soit quelque six cents compagnies, dites «compagnies de passage » pour ne pas dire off. Pas de sélection : elles s’inscrivent et le festival leur attribue un lieu. Où dorment les acteurs ? Dans leur camion ou sous des tentes. Ils se creusent des toilettes sèches, bricolent des douches avec des cubitainers et s’organisent dans des cours d’immeubles souvent bien arrangées et à l’ombre, qu’ils autogèrent avec bar et petite restauration. Les compagnies mutualisent ainsi leurs forces. Ces cours sont devenues un véritable phénomène ces dernières années, les puristes leur reprochent de ne pas faire de la “vraie rue” mais finalement, rue ou pas rue, on a surtout envie de voir du bon théâtre.

  Puis il y a des centaines de saltimbanques de toute sorte qui transforment le centre ville, en place Djemaa el-fna à Marrakech avec chanteurs, musiciens, jongleurs, maquilleurs, vendeurs de bijoux, conteurs, etc. Aurillac ? Une atmosphère de liberté incroyable, cette année  comme presque stimulée par les huit barrières de sécurité avec contrôle des sacs et consigne, qui ceinturaient la ville. 

Des jeunes tatoués dégingandés, des lycéens vivant en groupe leurs premières aventures, des punks avec  chiens, familles, et enfants en poussette: bref, une cohabitation incroyable. Comme une dernière bouffée de vacances avant la rentrée ; dans un climat d’insouciance, tout le monde se parle et souvent fort, s’invective… Il y a quelque chose d’un grand pèlerinage laïque, d’un rassemblement unique en son genre. Personne n’est capable de compter le nombre de visiteurs mais on évalue le nombre de navettes de bus, du centre au parking, à plusieurs milliers en quelques jours ! Dans cette ville de 30.000 habitants vite saturée, pas une chambre d’hôtel libre sinon à moins de trente kms à la ronde.

Au bout de trois jours, l’hygiène devient problématique, les poubelles débordent, des odeurs pestilentielles se dégagent de certains lieux transformés en urinoirs, car les toilettes ne sont jamais assez nombreuses. Aurillac est une gigantesque place de l’Horloge à Avignon pendant le festival. Des milliers d’affiches tapissent les murs. Quatre jours : trop court pour que le bouche à oreille fonctionne !

Pour assister à un spectacle gratuit du in, il faut arriver au moins une heure à l’avance pour espérer voir quelque chose. Le cours Montyon, en bas de la ville, est envahi par une centaine d’échoppes de nourriture, avec truffades, aligot/saucisses, merguez, nourriture indienne, chinoise, etc.   et marché de vêtements alternatifs et « artisanaux ». 

Le théâtre de rue? Finalement, un prétexte : les gens ont seulement envie d’être ensemble. Dans la rue des Carmes, on fait du 400 mètres à l’heure. Curieusement, les jeunes, « issus de l’immigration» sont absents : pas de rap, de hip hop, ni de slam.   Artistiquement, il y a de tout. D’immenses machines théâtrales en plein air mais aussi des solos, et c’est une femme, Marie-Do Freval qui, avec un texte saignant à souhait, a rassemblé tous les suffrages. Elle possède une écriture solide, n’a pas froid aux yeux, et avec une grossièreté maîtrisée, crée un beau personnage, Marie la Gaule, avec le double sens de gaule, puisqu’elle s’affuble d’un gros godemichet pour nous raconter ses «tentative(s )de résistance(s) ». Et puis il y a ceux que l’on aime, quoiqu’il arrive, parce qu’ils sont de notre région, la Franche-Comté, qu’on les suit depuis toujours et que l’on connait bien leur démarche,  comme le Pudding théâtre avec Geopolis : grandiose. Quand on aime les fresques et l’actualité d’aujourd’hui, on est comblé. 

Tripalium de Marzouk Machine vient depuis trois ans  comme «compagnie de passage», et s’est aussi fait adouber par le public. Osé, décoiffant, énergique et magnifiquement  joué par deux garçons et deux filles : cela parle d’un sujet trop peu évoqué, le travail.   Le Teatro del Silenzio avec Oh ! Secours  a conçu des images somptueuses, assaisonnées d’une musique impressionnante mais cela devient lancinant : une surdose s’installe. Et on l’on a du mal à décrypter cet hommage à Samuel Beckett!

Dans Wild side story par la compagnie Off, il y a une  débauche invraisemblable d’effets techniques,  de splendides cascades de voitures, une quarantaine d’acteurs,  des voix amplifiées soit en anglais soit en français,  oui, mais voilà… l’imagination n’ a guère le temps de se mettre en route!

On marche dix kilomètres par jour dans la ville et en cette année de grosse chaleur sans pluie, on s’hydrate comme on peut… Cette immersion dans un univers invraisemblable reste une épreuve, et pourtant, depuis trente ans, on n’en raterait pas une édition…

Jacques Livchine            


Archive pour 28 août, 2017

Le festival d’Aurillac, rapide bilan

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Le festival d’Aurillac:

Jacques Livchine, co-directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité, installé à Audincourt tout près de Montbéliard, nous donne son point de vue sur ce festival qu’il connaît bien, et où il avait créé avec grand succès, une remarquable Célébration de la guillotine en 1989, et il y a deux ans, Le Parlement de rue. Une fois par mois, à Audincourt, les deux compères créent un Kapouchnik (soupe: en russe) avec une quinzaine de comédiens où ils décryptent « l’actualité du jour, aussi bien locale, nationale qu’internationale, avec des sketches hilarants et sérieux à la fois. » Ce festival de quatre jours seulement-une sorte de phénomène sociologique de l’été français-transforme la capitale du Cantal qui attire, à chaque édition, de plus en plus  de monde…et surtout, à la différence d’Avignon-de nombreux jeunes. Parfois difficiles à cerner, les spectacles du festival d’Aurillac ont au moins le mérite de réconcilier le temps de quelques jours un public populaire avec le théâtre contemporain.

Ph.du V.

A chacun son Aurillac. C’est une série de cercles concentriques, un mille-feuilles,  un oignon que l’on n’a jamais fini de peler. Le cœur du festival? La programmation du in,  soit dix-huit spectacles choisis par son directeur Jean-Marie Songy,  depuis vingt-trois ans. Petite particularité, le fondateur du festival, Michel Crespin, décédé en septembre 2014,  avait  choisi lui-même son dauphin, qui  a travaillé cinq ans avec lui.

Le in attire des amateurs éclairés qui décryptent le programme,  se fabriquent un emploi du temps, souvent des connaisseurs qui viennent depuis longtemps.  Il y a aussi les professionnels, ceux qu’on appelle les « programmateurs ». Très présents dans ce très grand marché de théâtre de rue, ils font leur repérage, parviennent à voir une douzaine de spectacles se retrouvent,  pour discuter et se rafraîchir au Centre du festival.

 Il y a aussi soit quelque six cents compagnies, dites «compagnies de passage » pour ne pas dire off. Pas de sélection : elles s’inscrivent et le festival leur attribue un lieu. Où dorment les acteurs ? Dans leur camion ou sous des tentes. Ils se creusent des toilettes sèches, bricolent des douches avec des cubitainers et s’organisent dans des cours d’immeubles souvent bien arrangées et à l’ombre, qu’ils autogèrent avec bar et petite restauration. Les compagnies mutualisent ainsi leurs forces. Ces cours sont devenues un véritable phénomène ces dernières années, les puristes leur reprochent de ne pas faire de la “vraie rue” mais finalement, rue ou pas rue, on a surtout envie de voir du bon théâtre.

  Puis il y a des centaines de saltimbanques de toute sorte qui transforment le centre ville, en place Djemaa el-fna à Marrakech avec chanteurs, musiciens, jongleurs, maquilleurs, vendeurs de bijoux, conteurs, etc. Aurillac ? Une atmosphère de liberté incroyable, cette année  comme presque stimulée par les huit barrières de sécurité avec contrôle des sacs et consigne, qui ceinturaient la ville. 

Des jeunes tatoués dégingandés, des lycéens vivant en groupe leurs premières aventures, des punks avec  chiens, familles, et enfants en poussette: bref, une cohabitation incroyable. Comme une dernière bouffée de vacances avant la rentrée ; dans un climat d’insouciance, tout le monde se parle et souvent fort, s’invective… Il y a quelque chose d’un grand pèlerinage laïque, d’un rassemblement unique en son genre. Personne n’est capable de compter le nombre de visiteurs mais on évalue le nombre de navettes de bus, du centre au parking, à plusieurs milliers en quelques jours ! Dans cette ville de 30.000 habitants vite saturée, pas une chambre d’hôtel libre sinon à moins de trente kms à la ronde.

Au bout de trois jours, l’hygiène devient problématique, les poubelles débordent, des odeurs pestilentielles se dégagent de certains lieux transformés en urinoirs, car les toilettes ne sont jamais assez nombreuses. Aurillac est une gigantesque place de l’Horloge à Avignon pendant le festival. Des milliers d’affiches tapissent les murs. Quatre jours : trop court pour que le bouche à oreille fonctionne !

Pour assister à un spectacle gratuit du in, il faut arriver au moins une heure à l’avance pour espérer voir quelque chose. Le cours Montyon, en bas de la ville, est envahi par une centaine d’échoppes de nourriture, avec truffades, aligot/saucisses, merguez, nourriture indienne, chinoise, etc.   et marché de vêtements alternatifs et « artisanaux ». 

Le théâtre de rue? Finalement, un prétexte : les gens ont seulement envie d’être ensemble. Dans la rue des Carmes, on fait du 400 mètres à l’heure. Curieusement, les jeunes, « issus de l’immigration» sont absents : pas de rap, de hip hop, ni de slam.   Artistiquement, il y a de tout. D’immenses machines théâtrales en plein air mais aussi des solos, et c’est une femme, Marie-Do Freval qui, avec un texte saignant à souhait, a rassemblé tous les suffrages. Elle possède une écriture solide, n’a pas froid aux yeux, et avec une grossièreté maîtrisée, crée un beau personnage, Marie la Gaule, avec le double sens de gaule, puisqu’elle s’affuble d’un gros godemichet pour nous raconter ses «tentative(s )de résistance(s) ». Et puis il y a ceux que l’on aime, quoiqu’il arrive, parce qu’ils sont de notre région, la Franche-Comté, qu’on les suit depuis toujours et que l’on connait bien leur démarche,  comme le Pudding théâtre avec Geopolis : grandiose. Quand on aime les fresques et l’actualité d’aujourd’hui, on est comblé. 

Tripalium de Marzouk Machine vient depuis trois ans  comme «compagnie de passage», et s’est aussi fait adouber par le public. Osé, décoiffant, énergique et magnifiquement  joué par deux garçons et deux filles : cela parle d’un sujet trop peu évoqué, le travail.   Le Teatro del Silenzio avec Oh ! Secours  a conçu des images somptueuses, assaisonnées d’une musique impressionnante mais cela devient lancinant : une surdose s’installe. Et on l’on a du mal à décrypter cet hommage à Samuel Beckett!

Dans Wild side story par la compagnie Off, il y a une  débauche invraisemblable d’effets techniques,  de splendides cascades de voitures, une quarantaine d’acteurs,  des voix amplifiées soit en anglais soit en français,  oui, mais voilà… l’imagination n’ a guère le temps de se mettre en route!

On marche dix kilomètres par jour dans la ville et en cette année de grosse chaleur sans pluie, on s’hydrate comme on peut… Cette immersion dans un univers invraisemblable reste une épreuve, et pourtant, depuis trente ans, on n’en raterait pas une édition…

Jacques Livchine            

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