Festival de Villerville

 

Festival de Villerville :

 

Victor Tonelli

Victor Tonelli

Le patrimoine culturel typique de Villerville repose sur une tradition bien ancrée dans les mémoires,d’abord grâce à la présence de nombre de peintres impressionnistes  venus créer leur ouvres alentour, dans une  sorte d’ effervescence culturelle inouïe dont a pu témoigner, entre autres, le Théâtre Baleine. L’histoire de la baleine échouée à Villerville, métamorphosée en théâtre, dégage son lot de rêves. Résonne aussi dans les têtes averties, la célèbre messe des pêcheurs que les femmes de marins entonnaient en attendant leurs hommes partis en mer.

 Alain Desnot, avec une ample vision artistique, a préparé  pour cette quatrième édition du festival, un programme de théâtre d’art, à la fois savant et populaire. Proximité avec le public et prix modeste de l’entrée. Les techniciens œuvrent par ailleurs avec la même qualité et le même engagement que dans  les institutions théâtrales nationales.

Alaind Desnot s’attache particulièrement au processus de création des artistes : résidence, laboratoire de travail, répétitions avec, au bout de la route, une confrontation avec le public. Se côtoient ici de jeunes comédiens et metteurs en scène,  et d’autres, plus expérimentés. Ainsi, la jeune Adeline Piketty, auteure et interprète de Poil à gratter, mis en scène par Laurence Campet, côtoie Hervé Briaux et Patrick Pineau dans Tertullien.

 On découvre des lieux insolites, comme, entre autres, le Garage avec une charpente nue et des possibilités d’installations ou le Chalet, maison de bois qui donne sur la baie marine de la Côte fleurie : l’ouest littoral du pays d’Auge, avec  une vaste étendue de verdure et un horizon marin infini, où passent de lointains paquebots. Les artistes en résidence au Garage, y répètent et y vivent pendant quelques jours ; d’autres sont chez l’habitant: un ancrage dans la ville fondamental! Le festival s’adresse en effet avant tout, aux habitants comme aux estivants.  Avec  des lieux de représentation atypiques  où des artistes, qui ne se connaissaient pas, apprennent à travailler et à vivre ensemble. Un atout majeur pour ce festival.

La jeune équipe de Youssouf Abi-Ayad crée Féérie, soit l’invention d’un lieu poétique à sauvegarder  dans sa belle intégrité, tandis qu’autour gronde la guerre. Un lieu au parfum de contes et merveilles, d’invention et d’amour, de réflexion politique et d’utopie. Les actrices, en robe longue de fête, et aux somptueux atours, investissent l’endroit et David Hess œuvre à la musique.

 Un capharnaüm s’offre au regard du public: l’une, vêtue d’une panoplie enfantine d’astronaute, entame un dialogue improbable avec les étoiles, à travers essais, échecs successifs et pétarades ; une autre, à l’extérieur, en robe blanche immaculée de princesse et avec des ailes d’ange, noue une relation privilégiée avec la Nature, herbes, arbres, vent et ciel. Une autre encore raconte Blanche-Neige avec une méchante Reine face à l’aimable jeune fille,  et l’histoire de Narcisse amoureux qui se penche vertigineusement sur lui-même, et d’Echo, condamné à répéter les dernières paroles de son interlocuteur. Au milieu d’accessoires hétéroclites, tapis de verdure, cadres vides de tableau, miroirs baroques ou romantiques, installations de laboratoire de recherche, traînée de poussières dorées festives.

 Les hommes sont faillibles, et leurs défauts s’égrènent : jalousie, égocentrisme…Féerie résonne comme un songe, un rêve et un idéal que l’on garde en soi. Mais le lien, fil d’Ariane : tissage, corde fluo, impose sa loi, et ce à quoi l’être doit se consacrer dans l’urgence pour préserver sa part d’humanité : une femme coud une robe avec un long fil reliant des fragments de toile. Soit la métaphore de la conduite à tenir entre les hommes qui se rencontrent: lier, relier, approcher, écouter, laisser advenir et s’arrêter aussi, pour nouer des fils.

 Une Poétique nommée relation, un spectacle conçu et mis en scène par Roberto Jean,  d’après la pensée d’Edouard Glissant, évoque la colonisation des pays d’outre-mer : Martinique, Guadeloupe, Guyane,  et désigne ce qui ne semble pas avoir de centre, si ce n’est celui de la métropole, impliquant du coup les caractéristiques soi-disant afférentes à cet outre-mer : déresponsabilisation, infantilisation…

 Et pourquoi cette idée contemporaine d’intégration, qui sous-entend le respect à une norme, alors que l’accueil, dans un paysage que se partagent les hommes, serait plus adéquat ? Le spectacle, un peu trop abstrait encore, se perd dans la confrontation scénique avec les objets, continents noirs et blancs perdus dans la mer, aux formes géométriques que les interprètes infatigables escaladent et retiennent en vain. Ici, l’espace existentiel est avant tout semé d’obstacles et d’embûches  que les hommes meurtris, doivent relever… Toujours. La mise en scène exigerait plus de légèreté et moins de dramatisation, de gravité, aux deux sens du terme.

 Où va cet univers ?, un magnifique concer-hommage à Léo Ferré, propose ses textes et chansons atemporels, comme C’est extra, Avec le temps, ou plus faubouriennes, Jolie Môme, ou années soixante-dix : Ton style, Je te donne,  et des poésies comme Marizibill de Guillaume Apollinaire, Tu n’en reviendras pas et Est-ce ainsi que les hommes vivent de Louis Aragon. Accompagnée par la musique jazzy à l’accordéon de David Venitucci, Annick Cisaruk, chanteuse et comédienne à l’écoute du verbe, offre une interprétation à la fois fervente et puissante, empreinte de sensualité et d’émotion, a la lisière entre une époque passée et une autre, très présente : la captation même  du sentiment de l’universel.

 Un solo, La Nuit sera blanche, spectacle librement inspiré de La Douce, une nouvelle extraite des Carnets de Fiedor Dostoïevski, prend magnifiquement corps grâce à la conviction et à la détermination de Lionel Gonzalez. Ici, l’an passé, il avait conçu Demain tout sera fini, autour du Joueur de Fiedor Dostoïevski. Aujourd’hui, l’interprète inspiré reste attentif à l’œuvre du grand  écrivain, mais aussi à la méthode Stanislavski fondée sur l’analyse de situation, éprouvée à l’occasion de nombreux apprentissages en Pologne avec Anatoli Vassiliev, notamment autour de Luigi Pirandello.

Un homme pleure, assis à son piano ; le corps de son épouse suicidée- que nous ne verrons pas-repose, dit-il, dans une pièce attenante. Eploré, il remonte le fil de son histoire, racontant comment il a rencontré cette femme si douce, une orpheline maltraitée par deux tantes qui la vendirent pratiquement à un homme rustre. Il n’a d’autre métier que celui de prêteur sur gages  et la jeune fille vient régulièrement lui remettre quelques objets en dépôt contre un peu d’argent.

Sensible à cette présence féminine délicate, il tombe peu à peu amoureux et propose à l’orpheline de l’épouser, pour la sauver d’un avenir plus funeste. Elle accepte, mais entre eux, un rapport de pouvoir et d’argent, de «pauvre» à «riche» mine leur relation sentimentale. La jeune femme se sent assujettie et tente de se libérer,  et lui, essaye de l’en empêcher … Elle portera alors atteinte à sa vie. 

 Lionel Gonzalez revient avec talent sur les tenants et les aboutissants de cette liaison douloureuse, méditant les comportements de son personnage, tel geste, tel ton de voix,  ceux de de l’aimée comme de la sienne, analysant et retournant comme un gant, des points de vue qu’il invite à partager et à comprendre. L’acteur fait les cent pas dans un rapport bi-frontal avec le public, tournant et retournant sur lui au fil de sa pensée, dans un piétinement d’allers et retours. Il inquiète le spectateur et se trouble lui-même, s’échappant dans des autojustifications qui devraient le déculpabiliser, avant de l’accabler encore. L’écriture dostoïevskienne a trouvé son passeur en ce comédien qui n’en finit pas de tisser au plus près, la parole d’un illuminé de génie.

 Un festival exigeant et généreux, aux propositions artistiques passionnantes.

 Véronique Hotte

Spectacles vus au festival de Villerville (Calvados) du 31 août au 3 septembre www.unfestivalavillerville.com

 

 


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