Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, mise en scène de Julien Gosselin

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

 

Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation et mise en scène de Julien Gosselin

Le Théâtre de l’Odéon reprend ce spectacle tiré  du roman (1998), devenu en quelques années, un livre-culte, réédité en collection de poche, dont les gens de vingt ans à l’époque, ont fait leur petite madeleine. Nous vous en avions dit tout le bien et un peu de mal, il y a deux ans, quand il avait été présenté aux Ateliers Berthier-Odéon, après avoir été créé au festival d’Avignon (voir aussi l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog).

Pas de grands bouleversements par rapport à la première version. On distribue toujours des bouchons pour les oreilles trop sensibles aux basses, et il y avait de quoi surtout dans le seconde partie, tant cela frisait l’insupportable ; de ce côté-là, Julien Gosselin a mis la pédale douce; le public très attentif mais toujours pas de la première jeunesse, même si on y croise quelques étudiants, est ravi de découvrir un nouveau type de théâtre, celui d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes dans des « collectifs » de théâtre, tels qu’on les a vus émerger en quelques années, et en rupture (apparente!) avec l’institution.

Ce phénomène théâtral du début du XXIème siècle fera d’ici peu, à n’en pas douter, l’objet de thèses universitaires… Avec, comme dénominateurs communs chez ces collectifs, un texte souvent très présent-de théâtre mais aussi de romans classiques ou contemporains-adapté, si besoin est, voire réécrit sans état d’âme, et à l’opposé de toute dramaturgie classique. Avec aussi, une prédominance fréquente de l’image filmée, et une longueur de quelques heures voire plus, et une prédilection pour le théâtre-récit et des lumières blanches froides et un son-enregistré ou non-parfois très violent, avec prédominance de basses.

Ces collectifs composé d’une dizaine voire plus de jeunes acteurs, musiciens, vidéastes, etc… pour la plupart récemment sortis d’une bonne école de théâtre et soudés par une expérience de travail effectué dans la plus grande précarité sont dirigés par l’un des leurs metteur en scène ambitieux et aussi chef de troupe, et souvent auteur d’une scénographie minimale, sur un plateau presque nu qui emprunte souvent aux codes de l’art contemporain, et en particulier à ceux de la performance (Gina Pane, Orlan, etc. ). Avec une  idée graphique impressionnante: des titres projetés en gros caractères.

Costumes a-historiques, souvent venus de friperies, peu d’accessoires, quelques instrumentistes qui sont aussi acteurs, pour ces spectacles que les institutions ont vite accueilli pour y trouver un peu de sang neuf! (Chaillot, Théâtre de la Ville, Odéon…). Le spectacle, que nous avions trouvé encore brut de décoffrage, a pris comme on dit, de la bouteille, après quelques dizaines de représentations un peu partout et il est maintenant très au point. Et on voit mieux les étonnantes  fulgurances scéniques, malgré quelques réserves : la diction reste faiblarde quand il n’y a plus de micros. Le spectacle semble un peu coincé et sans doute moins à l’aise qu’aux Ateliers Berthier; sa scénographie minimale, signée et donc revendiquée par Julien Gosselin est moins impressionnante sur cette scène à l’italienne sans pendrillons, (les décors traditionnels en contre-plaqué, trop chers en ces temps de crise, ont été mis aux oubliettes)…  Il y a juste un praticable en fond de scène avec des tables à tréteaux, des micros sur pied et des caméras, et des chaises et les acteurs qui ne jouent pas sont assis et dont on voit parfois le visage grossi à l’écran. Le régisseur-son, est cette fois, en fond de salle.

Guillaume Bachelé, qui est aussi le créateur de la musique, et les acteurs dont  Alexandre Lecroc, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier comme Julien Gosselin, n’ont pas la trentaine mais sont tous dotés d’un solide métier: diction, gestuelle, impeccable présence (dénuée de tout cabotinage, ce qui n’est pas si fréquent) et unité de jeu exceptionnelles, comme on en rêve quand on va souvent au théâtre….

Au milieu, un rectangle de pelouse auquel succèdera, dans la seconde partie, un sol nu. Et, en fond de scène, un grand écran où se succèdent la retransmission de scènes tournées en direct, les titres des épisodes, des petits arbres généalogiques pour expliquer qui est qui, dans cette histoire familiale. Pour dire, (de façon un peu schématique mais comment faire autrement?) l’histoire de deux demi-frères, Bruno, en proie à une boulimie sexuelle, et Michel, un chercheur scientifique très en pointe qui travaille sur la reproduction des humains, sans passer par la case accouplement…

Bref, on s’en doute: ici, le sexe n’est guère joyeux et on en parle en termes crus: bite, vulve… et les personnages  sont obsédés par la mort et le suicide, comme celles des femmes qui aiment les deux frères. Mais aussi par le vieillissement irréversible qui les attend.
C’est aussi un prétexte chez l’auteur pour régler ses comptes avec une société issue de 68, celle des ses parents, et  obsédée par la quête de l’amour, et pour décrire celle qui attend nos successeurs dans un siècle… Une voix off féminine dit d’abord, et dans le noir complet, le prologue du roman, aussi prophétique que pessimiste: « Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme,  qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes ». Il vécut dans des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement dans la zone des pays moyens-pauvres … »

Julien Gosselin a choisi la voie du théâtre-récit, avec des interprètes auxquels, il fait entièrement confiance. Placés face public, ils disent le texte plus souvent qu’ils ne le jouent vraiment, mais avec, à la fois distance et conviction. Julien Gosselin possède une intelligence du spectacle dans son ensemble et une maîtrise du plateau, assez exceptionnelles,  qui rappelle celle qu’avait Bob Wilson à son âge. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène, claire, lisible, bien rythmée et dotée d’un étonnant sens de l’image qui doit beaucoup aux vidéos de Pierre Martin, et à l’impeccable lumière de Nicolas Joubert.

Et cela, malgré la difficulté du vocabulaire et de la syntaxe de Michel Houellebecq multipliant analyses scientifiques, dialogues et récits, avec une méticulosité et une ironie implacables. Il caricature avec férocité, une leçon de yoga dispensée dans un club de vacances. C’est un peu facile mais efficace, et fait rire le public mais moins qu’avant.

Julien Gosselin a bien lu, relu et assimilé son Houellebecq, et arrive à rendre tout à fait crédibles ses personnages, soumis à une compétition sexuelle permanente et en proie à une tristesse métaphysique, qui essayent de bricoler leur petite vie, mais dont l’échec est programmé. Rien à faire, hommes et femmes appartiennent à des planètes différentes… Constat amer, désabusé et, en même temps, plein de compassion de Michel Houellebecq.
Julien Gosselin a raison de dire que l’écriture de ces Particules élémentaires n’est pas cynique, mais plutôt désespérée, ce dont rend très bien compte sa mise en scène. Le spectacle possède une grande rigueur mais le metteur en scène  a eu du mal (mission impossible !) à construire une dramaturgie qui prenne en compte les multiples facettes et intrigues du roman.

La première partie  a toujours quelque chose d’un peu académique malgré les apparences (nous n’avons pu revoir la seconde partie faute de temps) et Julien Gosselin se contente le plus souvent de faire débiter le texte face public: une manie chère à Stanislas Nordey et qui devient contagieuse parmi les jeunes metteurs en scène.  Cela passe, parce que fait avec exigence ,mais il n’arrive quand même pas à nous épargner de sacrés tunnels, et cela sommeille sec dans la salle. Sauf quand une bourrasque de fumigènes généreusement dispensée réveille et fait tousser  le public…Cela dit, Julien Gosselin possède un sacré talent!

Il avait mieux réussi la seconde partie, beaucoup plus vivante, et qui fait davantage théâtre, comme dirait Antoine Vitez… Mais ce n’est pas ici, comme annoncé sur le programme, Les Particules élémentaires, seulement des extraits choisis,  et deux heures suffiraient sans doute largement à la démonstration… au lieu des  trois heures cinquante avec entracte. A vous de choisir !

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris VIème, jusqu’au 1er octobre.

 

 

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