Les Beignes, texte et mise en scène de Matthieu Girard

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Le festival Zones théâtrales à Ottawa

Les Beignes, texte et mise en scène de  Matthieu Girard

 Zones théâtrales, un évènement biennal, met en vedette sept spectacles issus des communautés francophones des régions. Désormais sous la direction artistique de Gilles Poulin-Denis, le festival comporte sept spectacles, six lectures publiques et des « chantiers », laboratoires de recherche où le public est invité à assister aux répétitions et à découvrir les technologies les plus récentes utilisées pour la création scénique.

 On y  retrouve aussi La Pépinière d’artistes internationale, un atelier de travail avec dix-huit participants de huit pays francophones et seize jeunes créateurs du Canada encadrés par le metteur en scène congolais Abdon Fortuné Koumbha. C’était un  grand plaisir de le revoir après l’avoir rencontré au Tarmac à Paris où  il jouait  dans une mise en scène d’Hassane Kouyaté, directeur artistique de l’Atrium à Fort-de-France en Martinique. (voir Le Théâtre du blog). Gilles Poulin-Denis a eu aussi en effet l’excellente idée d’inviter des artistes  étrangers.

Les Beignes, une création du Théâtre populaire d’Acadie, participe d’une incursion fantaisiste dans le monde de la culture populaire, représentée par l’incontournable Tim Hortons, a ouvert le festival. Avec un regard caricatural de bande dessinée, ce spectacle grotesque et fascinant, possède une présence corporelle vibrante. Matthieu Girard prouve ici ses dons de chorégraphe, avec une maîtrise du rythme et un imaginaire qui puise  à toutes les sources possibles.

 Parti d’un argument tout à fait  banal: la vie de ceux qui passent leur temps dans les espaces  de  restauration rapide, pour s’évader d’une réalité désagréable,  la pièce évolue vers un cauchemar effrayant, indiqué, entre autres, par des transformations scénographiques  souvent faites au ralenti, et marquées par des  couleurs choquantes et de nombreux effets scéniques qui nous renvoient au plus profond de l’inconscient trouble de ces personnages.

 Le monde de Tim Hortons est, en fait, un piège séduisant, avec des gâteaux trop sucrés et multicolores qui font rêver et saliver, et qui répondent surtout aux besoins les plus pervers de cette petite communauté de frustrés. Pour Rosa,  obsédée par le souvenir d’un mari défunt, les paninis au chili con carne, remplacent les plaisirs d’une vie amoureuse qui lui est désormais interdite.

 Dans cette ambiance merveilleusement chaotique, David Losier incarne un Johnny féroce, au corps bourré d’énergie qui rappelle Meatloaf, la grande vedette enragée de la chanson populaire.  Participant avide aux concours du plus gros mangeur de beignes, Johnny, les cheveux au vent, le ventre en plein tremblement digestif, jouit de ces concours qui lui permettent  de manger d’énormes quantités de beignes jusqu’à en mourir. Il faut le voir s’empiffrer  pendant le concours Tim Hortons, sous les hurlements  de ses  camarades sadiques qui l’encouragent à continuer jusqu’à l’étouffement.

 Nous glissons peu à peu dans une vision freudienne d’un monde où Éros et Thanatos se disputent  la vie de ce pauvre Johnny qui est à la merci de ses pulsions les plus destructrices. Marco Ferreri avait bien capté cette ambiance  quasi suicidaire dans son film La Grande Bouffe  mais  Matthieu Girard y a inséré une prédatrice : Madame  Rosa en chaise roulante drague les jeunes, pour calmer ses souvenirs érotiques avec son défunt mari. Chaque panini au chili, préparé sur le plateau, devient ainsi un repas cannibalesque où, avec une force de jouissance quasi-mythique, le héros finit par mener tous ces pauvres vers leur destin.

La pièce avec une tendance morbide mais  insoupçonnée au départ,  finit par nous emporter, malgré certaines longueurs. Cette mise en scène pétillante d’un scénario cauchemardesque transforme Tim Hortons en une bande dessinée vivante pleine d’horreur comique  que Matthieu Girard et son équipe ont parfaitement réussie.

Alvina Ruprecht

Zones Théâtrales continue à Ottawa, jusqu’au 19 septembre.

 

 

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