La Pitié dangereuse de Stefan Zweig

Gianmarco Bresadola

©Gianmarco Bresadola

 

La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, mise en scène et adaptation de Simon McBurney

 Attaché à la culture d’Europe centrale, Stefan Zweig (1881-1942), bourgeois viennois juif et  pacifiste opposé à la première Guerre mondiale, est horrifié par le nouveau conflit qui se profile à partir des années 1930, l’arrivée des nazis au pouvoir signifiant pour ce citoyen du monde la mort de la civilisation européenne. Zweig fuit l’Autriche pour l’Angleterre dès 1934, part pour New-York en 1940 puis s’enfuit au Brésil en 1941.

 La Pitié dangereuse (1936-1938), le seul roman, récit psychologique, qu’ait écrit le célèbre nouvelliste, est une confession où l’intendant Hofmiller, le héros-narrateur, raconte une expérience amère, à travers un cheminement mémoriel à rebours. Avec   une lucidité âpre, il traque les agissements dont il se sait coupable, afin de s’en délivrer.

Or, reste gravé à vie dans la conscience tout ce qu’on aurait voulu forcément oublier.Proche de Sigmund Freud, Stefan Zweig porte dans ses écrits une attention particulière au cheminement mental de ses personnages. Lieutenant en uniforme de l’armée hasbourgeoise, soumis au code de l’honneur militaire, Hofmiller se révèledit Jacques Le Rider « un faible qui cède à la jouissance du sentiment de « pitié » que lui inspire une jeune fille infirme, et un lâche qui renie les engagements qu’il a contractés, causant le suicide de la malheureuse qu’il a fuie après s’être fiancé avec elle. Ses camarades de garnison n’auront de cesse de le couvrir de leurs sarcasmes.

La pitié, sentiment altruiste qui porte à éprouver une émotion pénible au spectacle des souffrances d’autrui et à souhaiter qu’elles soient soulagées, se révèle un attendrissement équivoque qui aurait plutôt à voir avec une inclination perverse. Face à la paralytique, cet officier éprouve une fascination inavouable, entre sentiment idéalisé et désir dévoyé. Et dans ce monde étriqué, les êtres ne sont pas ceux qu’on croit : Edith Kekesfalva ne dévoile pas son infirmité en cachant d’abord ses béquilles, et son père fortuné, le châtelain Kekesfalva est d’une origine juive misérable, selon le médecin Condor. L’auteur associe l’infirmité filiale à la judéité honteuse du père.

La mise en scène de Simon McBurney, mouvementée, bruyante et furieuse pour retracer  ces temps obscurs de 1913, l’esprit d’une bourgade militaire et de son château. A la fin, la monarchie hasbourgeoise sombrera dans la Première Guerre mondiale. Pour imposer cette cacophonie, chaos des êtres et des espaces, existences en déshérence, les comédiens de la Schaubühne de Berlin: Robert Beyer, Marie Burchard, Johannes Flaschberger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach interprètent à vue et au son dans un bel amusement, les différents personnages du roman, s’échangeant les rôles, les doublant et les redoublant dans le vertige étrange d’une mise en abyme.

Le narrateur invite le  public à le suivre dans son aventure sur la scène tandis qu’un autre acteur incarne son propre personnage plus jeune sur le plateau, et les deux figures d’un même personnage peuvent se frôler et se croiser, mêlant les temps de l’action – un passé si proche qu’il relève absolument de ce présent inouï. Autour des deux protagonistes en miroir, les autres comédiens, interprètes des dames du château comme des soldats de garnison, du médecin et du châtelain, esquissent une chorégraphie savante, mimant les tempêtes qui les font tous plier.

Dans des mouvements d’ensemble dansés, ils semblent pousser de toutes leurs forces des tables à roulettes qui pourraient être des brancards des hôpitaux de guerre, et un imaginaire des tranchées à venir, entre bruits sourds de coups de canon et des images vidéo qui donnent à voir l’anéantissement noir et blanc des arbres calcinés.Entre la vitrine muséale d’habit militaire et les chariots mobiles, toute stabilité semble perdue, sinon l’horreur existentielle du vide.

L’emballement des actions et la perte de contrôle des esprits égarés se manifeste dans une sobriété calculée avec  tout un travail délicat sur l’ombre, et un rayonnement lumineux spectaculaire.

Véronique Hotte

Théâtre Les Gémeaux à Sceaux, dans le cadre des saisons hors-les-murs du Théâtre de la Ville, du 14 au 24 septembre à 20h45, dimanche 17h, relâche lundi.

 


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