Moulla Miracles

 

Moulla Miracles de Moulla Diabi, collaboration artistique de Romain Thunin et création digitale de Clément Rignault.

« Quand l’histoire de la magie rencontre la technologie », un sous-titre révélateur du premier spectacle de Moulla Diabi, vingt-neuf ans, magicien et ingénieur diplômé de l’École supérieure d’informatique, électronique, automatique et spécialiste de la réalité virtuelle. Pendant ses études, il travaille la relation entre magie et nouvelles technologies et fonde ensuite la société Augmented Magic, avec son associé Gamgie, en partant d’un constat simple : les nouvelles technologies partout autour de nous, sont l’avenir. Alors, pourquoi ne pas les utiliser pour créer un spectacle de magie…

De tout temps, les illusionnistes, souvent  précurseurs, ont utilisé les progrès techniques, à l’insu des spectateurs, (sciences physiques, machines optiques, mécanique, horlogerie, électricité, électro-aimant,  télégraphe, télégramme et téléphone)… Aujourd’hui, à l’ère du numérique, des tablettes tactiles et des smartphones, beaucoup utilisent ces supports populaires pour produire de nouveaux effets magiques. Réalités virtuelle et augmentée  dans un monde troublant de réalisme: Avec Miracles, Moulla propose lui  une «magie augmentée » (effet de 3D en temps réel, (motion graphic, dispositif immersif, etc).

Avant  le spectacle, les spectateurs sont invités à se connecter avec un serveur en wifi, via leur téléphone portable, pour jouer avec des lucioles  projetées sur grand écran vidéo. Le public peut ainsi piloter une luciole lumineuse qui fait apparaître le titre du spectacle en forme de puzzle. Le rideau de scène s’ouvre sur l’écran où on voit en  animation le titre du spectacle. Moulla Diabi accroupi, en costume muni de diodes lumineuses, les saisit une à une  et les envoie à différents endroits de la scène. «Où suis-je ? » dit-il….

Il produit une bougie sous un foulard, qui disparaît ensuite!.  Après cette entrée en matière un peu gauche, il interroge le public: «Qu’est-ce qu’un miracle ? Ce qui n’est pas scientifiquement explicable. Si je prends cette luciole et si je la mets dans l’écran, ce n’est pas explicable. Si je transforme de l’eau en vin, ce n’est pas explicable… » Moulla Diabi réalise ainsi toute une série de «miracles» et finit par arracher quelques lettres virtuelles de l’écran, du mot : MIRACLES,  pour les produire en vrai sur scène. Le reste des lettres s’anime pour former le mot: MAGIE.

Ilinterroge de nouveau les spectateurs et leur demande à quoi leur fait penser le mot ? Nous avons alors droit à tous les stéréotypes du genre:  lapin, colombe, chapeau, baguette, foulards, cartes,  anneaux chinois… Les mots s’affichent en temps réel sur l’écran sous forme de dessins. « Ça, c’est la magie des années 50 qui se fait comme ça… » Le magicien prend un chapeau haut-de-forme et saisit l’image du lapin de l’écran qui réapparaît, sous forme de peluche dans le chapeau…. «J’adore, dit-il, la magie des années 60 et 70.» Sur un décor projeté de salle de théâtre et sur une musique de cabaret, le magicien enchaîne alors différentes routines classiques de magie moderne: les cordes (deux cordes en une), la production de foulards en cascade, l’apparition d’un grand foulard-paon… Puis les anneaux chinois,  la production de cartes finissant par une cascade sortant du chapeau,  le foulard transformé en canne, le ruban qui sort de la bouche, et l’apparition de confettis à l’éventail  (numéro dit: neige japonaise).

«Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie» a dit Arthur Clarke. L’écran s’anime et l’on voit le système solaire, différentes planètes puis la Terre. Nous arrivons dans un sous-bois où se trouvent des lucioles. Des parapluies volants arrivent dans l’image et narguent Moulla Diabi mais il les attrape un par un, en les extrayant de l’écran, pour les produire en vrai sur scène. Une tempête de parapluies s’abat sur le magicien qui en extirpe encore  de l’écran avant d’être frappé par la foudre, Et une dizaine d’autres tombent des cintres. La foudre s’abat sur le magicien  qui  s’effondre sur scène.

« D’où vient la magie?»  Moula Diabi va faire défiler avec un rétro-projecteur  des illustrations animées, ponctuées d’effets simples et distrayants.« La magie, dit-il, est présente depuis la nuit des temps, depuis la maîtrise du feu à la Préhistoire. Les premiers hommes cueilleurs-chasseurs ont créé la première illusion pour se nourrir, celle du piège à Mammouth, où ce dernier s’effondrait sur un sol creusé.  Plus tard, le même procédé sera utilisé dans la Grèce antique mais à des fins de divertissement sur les scènes des théâtres avec la trappe à apparition. Au Moyen Age, le Pape Edouard IX fait la chasse aux magiciens comparés à des sorciers. En 1584, Reginald Scot écrira le premier livre sur la magie en langue anglaise pour montrer que les magiciens utilisent des trucs et des manipulations et pour leur éviter le bûcher. Du coup, le livre sera brûlé. A la Renaissance, les bateleurs se produisent dans les rues, les foires et les marchés. »  Moulla produit alors des balles mousse et les transpose sur un spectateur, pour finir par une apparition de dix balles en main.

«Les bateleurs ont survécu, et on les trouve aujourd’hui dans les rues de Paris pratiquant le bonneteau, une escroquerie pour plumer les gens. » Mais ici les billets sont remplacés par des carambars et les cartes à jouer par des cartes représentant un lapin et deux croix. Le but: retrouver l’animal. A la fin de cette routine, la carte lapin disparaît et un petit lapin se matérialise en vrai dans la poche de chemise du spectateur).

«La magie est présente partout, elle s’illustre même dans la nature avec le caméléon qui change de couleur et se fond dans le décor… L’image que l’on a aujourd’hui du magicien est proche de Jean-Eugène Robert-Houdin, père de la magie moderne qui a créé et inventé de nouvelles illusions comme la suspension éthéréenne. » Cette fameuse lévitation est diffusée dans un extrait du film Monsieur Robert-Houdin (1966) de Robert Valey et Michel Seldow. Moulla Diabi prend place devant une image projetée de salon bourgeois. Sur l’écran, des lettres sortent d’une bouteille, se rassemblent en tas et tournoient pour faire léviter un parapluie virtuel. D’autres lettres jaillissent et font apparaître un parapluie rouge, qui est alors produit en vrai sur scène. Moulla lutte contre une pluie de lettres qui s’abat sur lui comme une tempête, ce qui a pour conséquence de le faire léviter à l’horizontale, sur une jambe, en référence à la suspension de Robert-Houdin. Un bel hommage…

« Après Robert-Houdin, les magiciens ne cesseront pas d’utiliser les inventions et les technologies de leur époque comme Georges Méliès qui créa les effets spéciaux avec le cinématographe… Faire de la magie aujourd’hui, ça veut dire quoi ? Nous avons tous des téléphones en permanence sur nous, autant les utiliser dans des tours… » Moulla prend un jeu de cartes et le fait défiler face en bas jusqu’à un stop lancé par un spectateur qui en choisit une. Cette dernière est perdue dans le jeu et retrouvée dans le téléphone portable du magicien (en image) et sort ensuite pliée en quatre mais… pour de vrai.

Moulla Diabi propose à une spectatrice une expérience avec un casque de réalité virtuelle, développé en collaboration avec Dassault Systèmes. Il teste d’abord les réflexes de la dame, en lui faisant ranger des parapluies sur scène. Sur une table, une boîte symbolise le lien entre réel et virtuel.  Il place ensuite un casque sur les yeux de la spectatrice et l’image qu’elle voit, est retransmise sur l’écran. Il s’agit de cartes face en bas sur fond bleu qui lévitent dans l’espace. La spectatrice avec une gâchette doit choisir une carte mentalement et au hasard, qui se retourne face en l’air. Toutes les cartes se retournent face en bas et sont mélangées. Elle est invitée à attraper une carte face en bas qui est remise dans le paquet face en l’air. Le paquet disparaît de l’écran pour réapparaître, dans un nuage de fumée, dans la boîte que la spectatrice ouvre et dont elle sort le jeu de cartes. Le magicien le met en éventail et une seule carte face en bas apparaît… : celle choisie par la spectatrice ! Ce voyage réinvente en fait Brainwave, un classique de la cartomagie. Comme l’avait si bien fait Alain Choquette avant lui, Moulla Diabi réinterprète brillamment cet effet populaire avec les dernières technologies d’imagerie virtuelle.

«Dans l’avenir, les magiciens cesseront ils d’exister ? Non, car le lien avec le public est fort et nécessaire. Mais à quoi ressemblera la magie du futur ?» poursuit Moulla Diabi qui fait passer un ballon géant dans la salle pour choisir aléatoirement des spectateurs qui doivent répondre à une question : «Dans le futur, sur quelle planète ira-t-on? Qui fera de la magie dans le futur ? Que fera-t-il apparaître ?  En quelle année? » Moulla Diabi en même temps écrit les choix des spectateurs sur une tablette tactile dont l’image est retransmise sur le grand écran. «Aujourd’hui, j’ai fait un croquis avant la représentation qui se trouve dans une enveloppe suspendue. »  Mais, à l’intérieur, il y a un  dessin sur papier,  identique à celui réalisé en direct ! Troublant!

Ensuite il invite le public à allumer son portable et demande à un spectateur de le rejoindre. Il regarde les applications du téléphone emprunté, gonfle un ballon et l’emprisonne dedans, comme pour l’habiller d’une  nouvelle coque de protection. Le téléphone cassé en miettes avec une plaque métallique est ensuite passé au mixeur. Quelques images sont envoyées sur l’écran vidéo qui reconstitue l’appareil à l’identique en gros plan. Moulla Diabi ouvre les applications du téléphone, et propose de prendre une photo avec le public. Le portable est retourné, et l’on voit la photo sur l’écran. «Vous voulez peut-être récupérer votre téléphone ? » demande-t-il et lui donne un tas de poussière dans la main. Il lui montre ensuite une boîte suspendue depuis le début et lui donne la clé pour ouvrir le cadenas. La boîte contient une autre boîte où l’on aperçoit un téléphone dans un ballon… celui du spectateur qui va dans la galerie photos  et y découvre le cliché pris plus tôt avec le public! Excellente routine avec un portable emprunté rappelant celle de Luc Langevin dans  Créateur d’illusions, avec en plus, une preuve photographique.

Un spectacle encore en rodage mais attachant… La partie démonstrative de magie moderne, un peu longue, mériterait quelques coupes. Moulla, Diabi, un personnage sympathique au sourire ravageur, pêche parfois par un trop plein d’enthousiasme, une énergie mal maîtrisée et une certaine maladresse et il devrait mettre l’accent sur les expériences de magie augmentée  tout à fait étonnantes.

 Quand la magie rencontre la technologie, un excellent sous-titre pour montrer l’apport des progrès techniques. Moulla Diabi plonge dans l’histoire de la magie blanche, met en lumière le travail de grands illusionnistes, crée des passerelles entre passé, présent et futur, pour mieux faire comprendre et évoluer cet art dans un souci de transparence, de filiation et de respect. Il ne travaille pas seul et remplace la rituelle assistante du magicien par un collaborateur, Clément Rignault, alias Gamgie. Ancien de Polytechnique  qui a travaillé chez Dassault Systèmes dans le domaine de la 3D en temps réel et réalité augmentée. Jamais sur scène mais en charge pour certains tours de la mise en place et la création de programmes spécifiques.

 Malgré l’impressionnante utilisation des nouvelles technologies, ce que propose Moulla Diabi ne se veut pas révolutionnaire, mais est plutôt la suite logique d’une tradition propre aux magiciens qui ont toujours un temps d’avance. Il faut saluer cette humilité car il aurait pu avoir la tentation de s’autoproclamer prophète d’une magie numérique. Le public fait à chaque fois un triomphe à ce jeune illusionniste qui mérite ce Un succès. Curieux, aimant partager ses recherches, il travaille en équipe pour faire évoluer sa discipline vers un nouvel âge numérique et hyper-connecté.

Sébastien Bazou

Spectacle vu au Palais des Glaces à Paris,  le 4 septembre.

Maison de la Magie à Blois, le 4 octobre

https://www.moulla.fr/

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