La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert

 

Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

 

 

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert, adaptation, scénographie et mise en scène de Guillaume Delaveau

 Des portraits de saints, voilà ce à quoi s’est employé Gustave Flaubert en écrivant Trois Contes (1877), son dernier texte publié et achevé qui participe d’une synthèse illuminant son œuvre entière : la vie décevante de Félicité en Normandie qui rappelle les désillusions d’Emma dans Madame Bovary et La Légende de Saint-Julien l’Hospitalier  qui évoque aussi une autre histoire de saint, celle de La Tentation de Saint Antoine, et la reconstitution de l’Antiquité à laquelle invite Hérodias faisant écho au Salammbô de l’auteur.

 Saint-Julien l’Hospitalier, Saint Jean-Baptiste et Félicité Barette sont des figures comparables, traversées par des épreuves douloureuses et guidées par une quête d’absolu qui ont mené la fin de leur existence dans l’emportement d’une extase mystique.

 Dans la mise en scène de Guillaume Delaveau, Un Cœur simple conduit l’action de La Passion de Félicité Barette, si ce n’est une citation de Virginie, la fille de Madame Aubain, lisant, avant qu’elle ne s’endorme, un extrait de La Légende de Saint-Julien, et des images vidéo au lointain et à cour, révèlent la splendeur des paysages de Judée, celle des monts et déserts d’Hérodias.

La pertinence du tableau de théâtre met en lumière la proximité de trois postures significatives entre elles les saints en palimpseste et la créature de fiction en premier plan, mais aussi celle de l’écrivain, si on leur ajoute l’écrivain.

 Le spectacle affine encore cette vision en faisant se croiser physiquement sur la scène le couple si juste de l’héroïne d’Un cœur simple et de l’auteur au travail. D’un côté, des visions mystiques; de l’autre, les rêves littéraires flaubertiens. L’auteur voit en Félicité une fille simple de campagne qui «aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, et en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit ».

 Soit l’histoire sans bruits d’une servante humble et généreuse, à la belle compassion.Perte des êtres chers: départ au collège de Paul, le fils de Madame Aubain, mort de Virginie, la sœurette ; disparition de son propre neveu Victor, marin des mers lointaines et enfin celle de la si peu charitable Madame Aubain. Le vide se fait effroi autour de Félicité, un néant que la servante habite avec intensité en le réinventant  dans une possibilité d’accomplissement de soi. Aussi le prénom Félicité n’est-il en rien ironique : la femme démunie s’applique à transcender l’ennui par sa richesse à elle, une volonté inextinguible de vivre et d’aimer.

 La mise en scène précise installe Flaubert, créateur et artiste de l’imaginaire, initiateur de la modernité littéraire, dans la chambre et le bureau de l’écrivain, homme jeune d’aujourd’hui, entre clavier d’ordinateur,  CD,  téléphone portable qui sonne et dont il sert souvent, informant, par exemple, un ami qu’il revient de Concarneau et qu’il s’emploie dès lors à rédiger, on s’en doute, Un cœur simple.

Affres de la création, hésitations et doutes de l’écrivain dans la blancheur immaculée des murs – métaphore amusée de la page blanche – que des rangées de livres ordonnés circonscrivent au sol, près du lit rustique de bois verni. Régis Laroche incarne avec réserve et sensibilité l’élégance du chercheur, interrogeant « son » geste d’écriture et regardant, ému, vivre sa belle créature. Magnifique dans l’interprétation radieuse, entre humanité et résignation de Flore Lefebvre des Noëttes. Les comédiens, l’auteur et le personnage de fiction – pleurent ensemble les sanglots amers d’une présence au monde trop pesante.

 Ni ironie noire d’un côté, ni complaisance pour ce qui serait un drame sentimental, de l’autre ; mais l’évocation seule d’une émotion vraie et d’une sensibilité à fleur de peau. Les souvenirs surgissent : comme l’épisode où Félicité affronte un taureau pour sauver les enfants et leur mère, ou la première communion de Virginie comme si c’était elle.

 Longue robe noire et tablier blanc ourlé de dentelle, Félicité manifeste la dignité de sa condition, le consentement à un service qu’elle sacralise, avec des gestes précis et adroits, avec aussi dévouement et compassion, dans une économie dans les mouvements utilitaires, pour le confort de tel ou d’une telle dont elle se sait l’obligée,

 Fidèle au passé, elle devient la petite disparue, dont elle revêt le chapeau d’écolière, et se projette dans le perroquet au plumage vert, son « fils », son « amoureux »- soit le Saint-Esprit -la colombe qui apparaît quand elle meurt dans une confusion mentale. L’étude de ce cœur simple fasciné par cette face à l’oiseau empaillé est significative de cette mise en scène délicate. Une petite console où est posé l’oiseau sacré, avec pour fond poétique, un ouvrant de vieille fenêtre qui offre une meilleure perspective au tableau de maître, façon Chardonneret de Fabritius. La servante s’essaie elle-même à peindre le bois du cadre de ce tableau coloré.

Un spectacle fin et subtil qui fait se croiser littérature et théâtre en un nœud serré, avec deux comédiens admirables.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au CDN de Besançon-Franche Comté, le 30 septembre.

Nest-Théâtre CDN de Thionville -Grand Est, le 29 novembre , le 30 novembre et les 1er et 2 décembre .

 Centre dramatique national Besançon -Franche-Comté, les 5,  6, 7 et 9 décembre.

 

 


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