Le Chevalier du temps perdu, La Saga des Géants. Mise en scène Jean-Luc Courcoult, Cie Royal de luxe

 

 

 

La Saga des Géants: Le Chevalier du temps perdu, par le Royal de luxe, mise en scène Jean-Luc Courcoult

 

royal-de-luxe-la-petite-geante-nantesSurprenante vision sur le lac de Genève d’où l’on aperçoit un chevalier en armure ! Tout droit venu du grand siècle, il vogue dans la légendaire Marmite de Genève ! Nous sommes à la veille du réveil des Géantes  : La Grand-mère (H: 7,30m ) et de la Petite Géante (H: 5,50m)… Prologue à ce nouvel épisode de La Saga des Géants:  Le Chevalier du temps perdu.

Pour la première fois en Suisse! Le lendemain, sur la place de Plainpalais, la Grand-mère Géante salue et s’adresse à la foule réjouie : « Genevoises, Genevois, c’est avec un immense carillon de bonheur que j’ai traversé les 14 milliards d’années- lumière qui me séparaient de vous. »

L’idée enchanteresse de la venue des Géants est de Jean Liermier, metteur en scène et directeur du Théâtre de Carouge à Genève : « (…) J’ai pensé aussi que Genève avait besoin d’un événement de cet ordre, que nous nous mettions tous à regarder dans la même direction. L’horizon des géants. »

Le rêve, l’utopie sont pour lui des outils indispensables à la vie et la direction d’un théâtre. Que le rêve se concrétise !  Il envoie donc un message au Royal de Luxe, pour inviter La Petite Géante à skier sur le toit de son théâtre ! Jean-Luc Courcoult, « timonier » du Royal de Luxe, est séduit par cette invitation hors du commun. Les dés sont jetés, l’aventure est lancée,  artistique et urbaine mais aussi humaine et citoyenne.

Dans cette ville, fief de l’horlogerie, une des plus belles au monde, a eu lieu du 29 septembre au 1er octobre, un événement de taille, la Saga des Géants En 1993, Jean-Luc Courcoult, auteur et metteur en scène, au caractère bien trempé et imaginatif à l’image de ses tenues bigarrées, invente ces personnages surdimensionnés : Les Géants. A ne pas confondre avec des marionnettes.  Ceux du Royal de Luxe, sont des personnages dramatiques de nature unique, prégnante de théâtralité et d’humanité ! Aucun atome crochu avec les êtres monstrueux, fils de la Terre et foudroyés par Jupiter.

Ces géants bienveillants, eux, viennent des lointains, plus exactement de l’autre côté du mur de Planck (Max Planck, physicien allemand, un des fondateurs de la mécanique quantique). La Grand-Mère Géante, évoque avec délice ses souvenirs derrière le mur de Planck : « Quand, je me vis dans la glace, je découvris une jolie grand-mère, pétillante d’espoir. J’étais toute fière et belle, comme les bouquets de ballons qu’on vend dans les fêtes foraines qui soulèvent les hippopotames dans le ciel. »

 En ce début d’automne, toute la ville, à l’annonce de cette nouvelle aventure des Géants, s’interroge et s’impatiente. « Je voulais trouver un langage qui me permette de m’adresser à toute une ville »,  dit le metteur en scène,  telle fut l’idée fondatrice de La Saga des Géants. Après son réveil, le soir du 29 septembre, avec émotion et vivacité, la Grand-mère Géante lance l’invitation: « Genevoises, Genevois, allons dès maintenant parcourir les trottoirs et les pavés de la ville qui, pour peu qu’on les entende, rayonnent de bruits lointains comme les vibrations d’un volcan enterré, toujours vivant. Que commence la fête ! ».

Aussitôt dit, aussitôt fait, la fête pendant trois jours s’est emparée de la cité genevoise avec un enthousiasme sans faille ! Soudain il était possible d’inventer un autre rapport aux êtres, à la ville que nous côtoyons quotidiennement et au système social, éducatif qui nous contraint : «La rue est à nous, les mouvements les paupières de la Grand-mère et de la Petite Géante, tous les détails, c’est fascinant comment ils mettent le vivant en marche ! » s’émerveille un des habitants, horloger de profession.  “Cela nous connecte à l’enfance et à ce qui n’existe pas concrètement, c’est de la poésie, des regards bienveillants. C’est aussi une expérience des sens, et ces géants dégagent de la sérénité », déclare une étudiante en sciences politiques. Mais aussi un père de famille pour qui : « Cela sert à rien, c’est ça qui est super », sans oublier la joie provoquée par cette univers inattendu : « Inventivité, joyeux, astucieux, ça rend heureux » ou bien encore les mots de cet urbaniste retraité de Lausanne, venu pour les Géants : « C’est formidable d’arrêter le ville, de la mobiliser pour la culture et le rêve. Pas toujours le sport! Autre chose bravo ! »

Oui félicitations: une telle épopée ne se réalise pas en un jour. Ce projet, complexe mais aussi passionnant dans son élaboration, réclame une grosse logistique et une grande dextérité. Chaque création de Jean-Luc Courcoult et du Royal de Luxe mobilise un nombre de personnes considérable. Pour cette traversée urbaine hors du commun, la joyeuse bande du Royal de Luxe (équipes techniques, musiciens, régie, production etc.) collabore avec des habitants de la ville bénévoles qui  deviennent le temps de cette saga des « Lilliputiens ».

Reconnaissables à leur livrée en velours frappé rouge vermillon-un clin d’œil aux vêtements des courtisans du XVII ème siècle, ils nous émerveillent par leur agilité, comparable à celle des acrobates, et leurs mouvements s’apparentent à une chorégraphie réalisée ici, à Genève, de mains de maître, par Matthieu Bony, directeur des manœuvres de la Grand-mère, et Susana Ribeiro, directrice de celles de la Petite Géante. Chapeau bas ! Pour la musique, qui occupe une place déterminante, saluons le talent de Michel Augier,  compositeur et interprète: sans lui les Géants seraient orphelins. Et l’envolée dionysiaque qui s’est emparée de la ville cet automne, n’aurait pas eu une telle ampleur.

 La Saga des Géants a pu aussi se concrétiser grâce à différents participants plus institutionnels,  comme ceux de l’Etat (services de sécurité, de voirie, de secours, de police etc.). Gratuite, cette manifestation théâtrale, musicale, et plastique nécessite des financements conséquents. La ville, en ce domaine ne semble pas avoir occupé le premier rang. Pourtant, vu l’ampleur du dispositif et des moyens techniques exigés, trouver des capitaux était une des priorités pour cette mise en fête spectaculaire et culturelle de Genève. Au total : 80% des fonds ont été levés par l’Association pour la venue des Géants  et 20%  ont été accordés par les pouvoirs publics. Sans cette association créée en 2016 et présidée par François Passard, directeur et fondateur de L’Abri, et sans tout le travail accompli par Jean Liermier, la rencontre avec ces êtres surdimensionnés, et paradoxalement si proches de nous et si émouvants, n’aurait sans doute pas vu le jour.

La venue des Géants serait restée une utopie: on aurait alors dit adieu aux charmantes  histoires de la Grand-mère Géante, si variées, aux titres évocateurs de la culture et de l’histoire de Genève : Les souvenirs de la Grand-mère derrière le mur de Planck , Gargantua, La Bataille des échelles, Recette de la fondue savoyarde par des Genevois d’Afrique équatoriale, Tram 12… Adieu aussi au doux et malicieux regard de La Petite Géante, à sa danse si joyeuse sous le regard attendri de La Grand-mère buvant son whisky, adieu, Adieu encore à nombre d’autres trouvailles ingénieuses, pleine de rêve et de poésie. Une fois encore et depuis vingt-quatre ans, Le Royal de Luxe continue à nous surprendre. La magie des Géants demeure intacte.  Ils réussissent par le rêve, l’humour et la poésie à rassembler, toutes générations confondues, les passants d’une ville pour un voyage hors du temps, ici et maintenant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle-performance de rue vu à Genève du  jeudi 28 septembre  au dimanche 1er octobre.

 


Archive pour 15 octobre, 2017

Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

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Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

 Au départ, un voyage où Renaud Cojo découvre cet ovni qu’est le Haskell Opera House, un grande maison abritant un théâtre et une médiathèque située juste sur la frontière réelle entre Canada et Etats-Unis. Avec des plus surréalistes, une ligne soigneusement marquée par un ruban noir adhésif sur le sol, au milieu des fauteuils de la salle de spectacle comme dans la bibliothèque. Et  il y a aussi une double ligne dans une des rues principales de la petite ville ce qui complique les choses, quand il il faut faire demi-tour, puisqu’on doit forcément pénétrer dans le territoire voisin sans autorisation. Les choses se corsèrent quand à la suite d’un incendie dans la bibliothèque, on dut aussi déterminer dans quel pays le feu avait pris, les compagnies d’assurance n’étant pas du tout d’accord.  Un réalité des plus ubuesques, et un fabuleux thème d’inspiration pour un écrivain…

Sur le plateau nu ou presque, une tempête de neige-artificielle-et un régisseur en balance à vue des sacs sur de gros ventilateurs. Un gros tronc d’arbre à l’intérieur apparemment vide… mais d’où sortira plus tard une énorme chenille. Suspendus aux cintres, mais à l’envers des silhouettes de sapins  enneigés et une palissade où sera un projeté un texte joué en anglais par deux hommes assez alcoolisés et visiblement chargés d’établir  une  frontière dans cette forêt. Cela se passe en 1772 aux environs de Stanstead. 45 ème parallèle.John Collins, Arpenteur Général du Québec, et  Thomas Valentine, le commissaire nommé par le gouvernement de New-York, visiblement un peu imbibés… Il parlent anglais et la traduction s’affiche en simultané sur la palissade inversée. 
John : Ah ! Thomas, le vent et si froid, la plaine et si grande.  Et nos pas s’affaissent dans la neige qui porte le poids de cette grande nation que nous ne cessons de bâtir ensemble et pourtant, chacun de notre côté. Thomas : Et nous en sommes les arpenteurs chanceux John, même si la glace et les désaccords de chacun de nos camps, ne cessent de ralentir notre progression. Mais nous avons tellement froid et sommes tellement loin de chez nous que nous avons laissé ces querelles dormir… (Thomas tire une bouteille de whisky de sa poche et se penchant pour ramasser de la neige afin de l’amener aussi à sa bouche) : « Glace et whisky, ensemble mélangés, sont les garde-fous de notre mélancolie et le feu sacré de notre union ! »

On entend le bruit de moteurs d’avion, histoire sans doute de mêler réalité et fiction, et de brouiller les pistes entre passé et présent,Puis un autre homme viendra avec une tronçonneuse, coupera une branche du gros tronc puis collera un ruban adhésif noir sur le sol. Il y a aussi une jeune femme rampant absolument nue dans la neige-allusion sans doute à des images de migrants actuels-qui se collera une vingtaine de flacons de whisky vides autour de la taille avec des mètres de ruban adhésif transparent.  Et il y aussi une autre jeune femme en longue robe bleue de soirée..  “ Le plateau de théâtre dit Renaud Cojo, dessine progressivement une communauté particulière servant le travail de création dans son immédiateté (sic). Ainsi le réel est restitué sous forme de reconstitution. (…) Je souhaite dévoiler par couches successives tel un palimpseste, les angoisses et les traumatismes que constitue la force des frontières et leur réalité politique, transgressive”.

Sur l’écran, s’affiche aussi un extrait de film sur les Beattles en 1976: deux étaient interdits de séjour aux Etats-Unis,  et ils voulaient se rencontrer au Hasklell Opera House. Les images se succèdent, parfois picturalement intéressantes:et c’est cohérent: Renaud Cojo revendique son Haskell Junction comme une installation plastique. Mais on a souvent l’impression qu’il n’y a pas vraiment de fil rouge et le spectacle manque singulièrement d’unité. Nous sommes donc restés sceptiques… A force de vouloir dire beaucoup de choses: l’absurdité des frontières, et donc leur nécessaire transgression par des populations locales à qui des Etats souverains les ont imposées, les traumatismes que subissent les migrants un peu partout dans le monde, l’aspect philosophique que possède tout voyage à l’étranger, Renaud Cojo semble naviguer à vue et désolé, ce théâtre/performance/installation plastique/film nous a vite semblé partir un peu dans tous les sens.

Le metteur en scène semble en effet à avoir eu quelque mal à en maîtriser un temps et un espace, hérités en gros du surréalisme. Les images projetées, la scénographie assez classique voire conventionnelle, l’action plus théâtrale souvent muette avec références au théâtre américain des années 70-80 (entre autres Bob Wilson , et Meredith Monk que les Bordelais avaient pu voir autrefois au festival Sigma), la volonté d’explorer, “à partir de cette intériorité mise en scène les mécanismes pour les exprimer plastiquement par le jeu des acteurs et actrices en installation d’art contemporain” (sic! ): tout cela ne fonctionne pas vraiment et est à peine convaincant pour ne pas dire prétentieux;  sous des couleurs de recherche de modernité absolue, ce palimpseste fait au fond assez vieux théâtre contemporain.

 Dans une seconde partie,  un beau documentaire, rigoureux, mais trop long et répétitif , qu’il a lui-même réalisé là-bas avec  Laurent Rejol, fait du bien; même s’il arrive tardivement, et s’il redit en gros ce qui s’est passé sur scène, il en aère et éclaircit un propos que le public avait du mal à percevoir! Mais il ajoute encore un autre mode de création à ce spectacle patchwork qui dure déjà une heure trente, ce qui est longuet!  Même s’il y a parfois des images fortes comme, à la fin surtout, cette ouverture du fond du plateau comme une échappée belle sur le monde actuel qui donne à voir le hall du T.N.B.A. avec une chanson en groupe par les acteurs accompagnés à la guitare. Ce n’est pas nouveau : Claude Régy à Nanterre, Matthias Langhoff à Bobigny, Georges Lavaudant… Mais cela est vivant et proche du public qui apprécie le cadeau et donne enfin une bouffée d’air frais à cette création qui en avait bien besoin.

Mais encore une fois, parler de “théâtre indépendant”-l’expression a beaucoup servi-est un peu prétentieux. Il y a quand même ici, avec des moyens sans aucun doute conséquents et malgré de bonnes intentions-une certaine confusion des genres, là où il aurait fallu moins de conformisme scénique, plus de véritable audace pour parler de cette expérience de voyage qui ici, ne fait pas vraiment sens. A propos de frontières,  Renaud Cojo,  comme l’avait fait le mouvement Fluxus, aurait pu justement chercher à supprimer les frontières entre art et vie,  et à mieux intégrer, comme à la fin,  le public et/ou des amateurs de la région à sa performance qui aurait alors beaucoup gagné en vitalité. Et mieux sans doute ailleurs que sur une scène conventionnelle, par exemple dans un lieu alternatif dont la ville ne manque pas, comme ceux où le bordelais Jacques-Albert Canque réalise ses mises en scène.

« La liberté de l’art, disait Tadeusz Kantor, n’est un don ni de la Politique ni du pouvoir. Ce n’est pas des Mains du pouvoir que l’art obtient sa Liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec Nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, Dans la solitude et la souffrance. C’est la Matière la plus délicate de la sphère de l’esprit. »

Philippe du Vignal

TnBa-Théâtre du Port de la Lune, Place Renaudel 33032 Bordeaux. T: 05 56 33 36 80, jusqu’au 21 octobre

 

 

 

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