Le Pas de Bême, écriture et mise en scène Adrien Béal

 

©Martin Colombet

©Martin Colombet

Le Pas de Bême, écriture et mise en scène d’Adrien Béal

 Cette pièce avec Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc, s’inspire de L’Objecteur (1951) de Michel Vinaver. L’objecteur de conscience est celui qui, en temps de paix ou de guerre, refuse d’accomplir ses obligations militaires,  au nom de ses convictions d’ordre moral ou religieux qui lui enjoignent le respect absolu de la vie humaine.

La création d’Adrien Béal-une écriture collective-met en scène Bême, un lycéen qui,  aux devoirs sur table, rend systématiquement copie blanche. Horreur ! Le refus d’obtempérer  d’un élève sans problème, apparaît  d’autant plus incompréhensible, qu’il n’exprime ni colère ni révolte. En échange, ce non-consentement ouvre un abîme, et remet en question l’ordre établi et les relations sociales. L’objection discrète reste forcément subversive.

 Professeurs, parents, élèves, tous plus ou moins étonnés et incrédules, apportent leur contribution à la recherche d’un sens qui leur échappe. Pour quelles raisons implicites contrevenir et transgresser ? Comment use-t-on de l’indiscipline, de l’insoumission et de la résistance?  Pour le philosophe Alain, la désobéissance est un essai de liberté et de courage. Savoir dire non: une part non négligeable de l’art existentiel…  Mais c’est aussi savoir vivre seul.

 Les comédiens vont dans la salle et prennent place avec agilité au milieu du public, sur un siège du premier rang d’une scénographie quadrifrontale; assis ou debout, changeant de rangée puis descendant  sur la scène, ils jouent tous les rôles et alternativement. Ils explorent ainsi toutes les facettes possibles de la posture choisie par l’élève: selon des circonstances initiales obscures, si ce n’est une durée vérifiée des trois mois, sans que personne des autorités enseignantes n’ait jamais osé s’exprimer sur ce refus qui dérange tout le monde.

 Chacun des protagonistes prend peu à peu conscience de cette situation inédite, parle avec l’autre qui ne partageant pas le même point de vue que lui, et cela à l’infini.Les uns comprennent avec empathie, les autres rejettent la superbe du geste. Le spectateur pris à partie, écoute, sensible  au propos. Un spectacle propice à la réflexion dans une atmosphère ludique et joueuse.

 Véronique Hotte

 Le spectacle s’est joué au T2G -Théâtre de Gennevilliers, du 3 au 14 octobre.


Archive pour 17 octobre, 2017

La Mission d’Heiner Müller, mise en scène de Matthias Langhoff

 

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La Mission, Souvenir d’une révolution d’Heiner Müller, mise en scène de Matthias Langhoff  (en espagnol surtitré)

Sur le plateau, tout est donné : une fête au village unique, qui englobe la Bolivie d‘aujourd’hui,  le souvenir de la Grande Révolution française, les morts de la Commune, entortillés dans leurs linceuls comme des nouveaux-nés, un petit théâtre branlant, et un écran pour le cinéma en plein air et pour l’engagement personnel du metteur en scène. Une femme cuisine devant nous, la soupe sera offerte au public, à la fin : «C’est pour vous, mangez pendant que c’est chaud ». Sur un praticable à la pente dangereuse, le spectacle, les acteurs et l’action elle-même sont toujours en danger, toujours en mouvement, dans le rétablissement d’un équilibre impossible. Pouvait-on mieux réaliser la dialectique poétique d’Heiner Müller ?

La pièce ? D’abord la vaine Odyssée de Sasportas, Galloudec et Dubuisson, envoyés par la Convention finissante, porter la rébellion parmi les esclaves noirs de la Jamaïque : d’une pierre deux coups, une opération de politique extérieure contre les Anglais et la diffusion des principes de la grande Révolution française. Seulement, le temps des échanges de messages, des lettres perdues et revenues, de la durée  du voyage, leur mission n’a plus d’objet : Napoléon s’est fait sacrer empereur et a rétabli l’esclavage. !

Dès lors, la lutte des classes va refaire surface entre Galloudec, le paysan breton, au moment où ses compatriotes chouannent, Dubuisson, le fils de colons, et le nègre Sasportas. Ils pourront s’envoyer à la figure les têtes de Danton et de Robespierre, ils pourront mourir trois fois, échanger leur peau, faire un bond dans l’époque contemporaine, jouir ou ne pas jouir selon la figure qu’ils prendront dans cet incroyable jeu de masques. « La révolution est le masque de la mort, la mort est le masque de la révolution », c’est la litanie du spectacle. Et chaque visage porte un masque, qu’on ne peut pas toujours arracher.

Et pourtant l’on nage dans des flots de réel. Au point de perdre pied, parfois, mais sans s’y noyer. La brutalité des faits et la puissance de la liberté nous malmènent avec une vraie générosité. Le spectacle est riche d’une rencontre exceptionnelle entre la troupe Amassunu,, issue de l’École Nationale de Théâtre de Bolivie, et son metteur en scène. Mais surtout entre le texte de Heiner Müller et l’histoire de la Bolivie, secouée de révolutions et de contre-révolutions, de mouvements de libération et d’un «libéralisme» assassin.

La pièce parle de ce monde-là… L’émotion n’y a rien d’un masque, mais est une figure de l’analyse. L’une et l’autre fusionnent pour un moment d’une poésie rare. Voilà, on est au cœur du théâtre, si l’on croit tant soit peu qu’il puisse jouer un rôle citoyen.

Christine Friedel

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, ( Hauts de Seine), jusqu’au 20 octobre. T. : 01 48 33 16 16

 

 

 

C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur , une pièce sous influence de Pierre Bourdieu

 

 

 

©Christophe Raynaud de Christophe RAYNAUD DE Lage

©Christophe Raynaud de Lage

C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur , une pièce sous influence de Pierre Bourdieu, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

 Nommé au Collège de France, le sociologue Pierre Bourdieu travaillait sur ce qu’il appelait la magie sociale de la consécration, et sur les rites d’institution : « En entreprenant de réfléchir sur ce que j’étais en train de vivre, je cherchais à m’assurer un certain degré de liberté, par rapport à ce qui m’arrivait. Mon œuvre est souvent lue-à tort, selon moi-comme déterministe et fataliste. Mais faire une sociologie des intellectuels… au moment même où on est pris dans, et par le jeu, c’est affirmer, sinon la possibilité de s’en libérer complètement, du moins la possibilité de faire un effort en ce sens… » ( Leçon inaugurale au Collège de France, le 23 avril 1982).

 Guillermo Pisani, artiste associé à la Comédie de Caen-Centre dramatique national de Normandie, met en scène une professeure de lycée enthousiaste-éblouissante Caroline Arrouas-à la fois grave et comique, rigoureuse et didactique, qui élucide, avec sa classe, quelques points de sa discipline scientifique, progressant par paliers, et s’attache à ce qu’elle suive les articulations successives de sa démonstration et en cerne les enjeux. Et la voilà qui dérive, sans prévenir son auditoire: la classe et le public, et associe sa leçon, à la situation sociale prédéterminée de ses élèves à laquelle, dit-elle, et malgré tous leurs efforts, ils n’échapperont pas …

 Dans une vision sociologique prophétique, elle reconnaît quelques exceptions qui consacrent les règles : «Si vous réussissez ou ratez les concours des grandes écoles, vous serez, soit du bon côté des études entreprises, soit du mauvais côté définitif en allant directement à la fac. Et ce qui, pour les chanceux relevait aussi d’un privilège social, devient mérite personnel. » Selon un ordre social et des rituels institutionnels qui ne se sont pas encore atténués !

 Et l’enseignante joue avec l’idée de catalogue en prenant appui sur une liste de pense-bête : « Vous irez peut-être à tel théâtre, lirez tel journal, choisirez telles vacances, telle décoration d’intérieur… Même si on pense rester soi, on échappe très peu à ses prédéterminés sociaux ». Rappelons le livre emblématique Les Héritiers de Bourdieu et Passeron…

 Ici, on ne sait plus si Caroline Arrouas joue son propre rôle quand elle  fait un retour sur sa formation universitaire, puis sur son passage réussi au concours de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. S’invente-t-elle vraiment une sœur jumelle qui serait cantatrice à l’Opéra de Vienne? Alors qu’elle resterait de son côté, à Paris, fonctionnaire de l’Education Nationale, et devrait faire front à une simulation d’intrusion terroriste dans son établissement,  alors qu’elle supporte en même temps, le harcèlement d’un élève qui aurait été son amant.

 La fiction prend souvent le pas sur la réalité, et on s’amuse de la présence efficace et loufoque de l’actrice : avec son bagou, ses interrogations sa tendance au bavardage téléphonique. Entre salle de classe et scène de théâtre, les postures sont aisément interchangeables, mais elle porte le rôle de Lechy dans L’Echange de Paul Claudel, la scène qu’elle a passée à son concours d’entrée avec grâce et talent.  On apprécie par ailleurs sa maîtrise des langues anglaise et allemande qui en disent long sur son parcours.

 Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art ? Sans doute, la croyance personnelle qu’on a précisément de cette valeur. Guillermo Pisani, dit-il, s’essaye sur la scène, à la pratique comme à une réflexion sur cette pratique : «Nous tentons de mettre en lumière ce qui, d’habitude, reste ignoré ; nous entendons ainsi expérimenter en acte, l’un des mouvements fondamentaux de la pensée de Pierre Bourdieu.»

 L’auteur et metteur en scène vient commenter (théâtre dans le théâtre!), sa démarche tandis que Caroline Arrouas disparaît du plateau un instant. Quand est-on soi-même ? En jouant, et en inventant et en se racontant … Un spectacle malicieux qui s’arrête sur le privilège implicite que possèdent à la fois les consommateurs et les acteurs du théâtre.

 Véronique Hotte

 Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris T: 01 48 06 72 34, du 22 au 24 octobre.

Lycée Allende, à Hérouville Saint-Clair (Calvados) le 27 novembre.

Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie ( Calvados), les 28 et 29 novembre.

 

Pièce en plastique de Marius von Mayenburg,mise en scène de Patrice Bigel

La bouillabaisse

 

Deux points de vue:

Pièce en  plastique de Marius von Mayenburg, texte français de Mathilde Sobottke, mise en scène de Patrice Bigel

 Michael et Ulrike sont des “gens bien“, ils ont réussi. Lui, grand chirurgien, tenté par l’aventure Médecins du monde-tenté seulement. Elle, assistante d’un célèbre artiste performeur. Mais incapable d’être elle-même artiste : trop de sens du confort, trop grande trouille devant ce qu’exige l’art.

Ils ont un fils tout juste adolescent. Et c’est lui le premier grain de sable dans cet équilibre apparent, « faute d‘amour », comme dans le film de Andrei Zviaguintsev. Pour s’en occuper,  le couple engage une femme de ménage. On n’ «emploie» pas sans risque, une personne. Telle l’ange du Théorème de Pasolini, Jessica va bouleverser la famille avec l’arme la plus imparable : la soumission à sa tâche, si étendue qu’elle soit. Une inébranlable résistance! En donnant tout, elle ne donne rien, un noyau dur auquel se heurtent ses employeurs bourgeois, y compris dans la complaisance. Un OK qui fait froid dans le dos.

Marius von Mayenburg explore cette destruction d’un couple avec son obstination habituelle : ne rien lâcher de ses personnages, tant qu’il n’a pas poussé jusqu’au bout les conséquences de leurs comportements. On rit alors de leur harmonie de façade, des propos violents et désinhibés d’Ulrike contre l’employée de maison «qui pue », des hésitations et balbutiements de Michael qui essaie d’arranger les choses, de la haine réciproque née des illusions perdues de leur amour de jeunesse. Et de l’évocation hystérico-sentimentale  de ce qui était peut-être déjà un mensonge, mis en scène pour masquer le vide de leur vie… Et leur enfant porte, avec son autodestruction, le fer dans la plaie.

L’auteur y va fort, à la hache et au scalpel. Bon, le discours de l“artiste contemporain“ a quelque chose de caricatural dans sa provocation infantile, mais, peu à peu, de vraies questions le remplissent, qui ébranlent sans le moindre moralisme une Allemagne satisfaite, et plus généralement notre mode de vie d’Occidentaux privilégiés. Ironie, sarcasme, dérision : ça devrait être sinistre, et pourtant on sort de la représentation gonflé à bloc.

les robes Marius von Mayenburg vide son sac, et le nôtre avec. Mais c’est surtout la beauté du spectacle qui fait du bien. Dans la scénographie et les lumières de Jean-Charles Clair,  en elles-mêmes une œuvre d’art, la mise en scène de Patrice Bigel est d’une parfaite cohérence et d’une précision réjouissante. L’interprétation des acteurs a la même qualité, la même élégance, y compris dans l’outrance : Jean-Michel Marnet et Bettina Kühlke forment le couple idéal de cette catastrophe conjugale: du “pas de deux“ initial au chaos final, totalement engagés dans leur jeu et aiguisés par la pointe d’ironie qui remet les choses en place; Karl-Ludwig Francisco a l’élasticité gracieuse et agaçante de l’artiste irresponsable, et Juliette Parmantier, l’employée de maison, est belle, impressionnante de force opaque et de dignité. Ce soir-là, Julien Vion, l’adolescent qui joue Vincent, apportait sa part d’émotion retenue avec une remarquable maîtrise ; logique, il est formé dans les ateliers de la compagnie La Rumeur, la compagnie de Patrice Bigel qui s’est installé depuis une trentaine d’années à Choisy-le-Roi, dans l’ancienne Usine Hollander.

Un lieu vivant, variable, où l’on peut se réunir, boire, manger, et travailler, et le camp de base d’un travail de longue haleine et de large souffle sur la ville, les quartiers. Ce qui s’y passe mérite sans discussion, l’effort d’aller jusque là. Pour l’heure, y voir l’un des spectacles les plus réussis de Patrice Bigel qui nous a déjà habitués à un théâtre de haute qualité. À ne pas manquer.

Christine Friedel

Pour une fois, nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec notre amie Christine Friedel! Désolé, nous n’avons pas dû voir tout à fait le même spectacle. On se demande bien pourquoi Patrice Bigel est allé chercher cette pièce indigeste, ennuyeuse et interminable, dont on ne discerne pas bien le fil rouge. Entre règlements de compte dans un vieux couple de la bonne société allemande, avec cette vieille ficelle de l’ange exterminateur qui vient bousculer le jeu de quilles, et démolition programmée de l’art contemporain surtout du côté performances et installations. S’il ne portait pas la signature von Mayenburg mais celle d’un obscur auteur dramatique de la France profonde, on peut parier à coup sûr que son texte n’aurait pas été retenu! La démonstration appuyée pèse des kilo-tonnes et passées les vingt première minutes, on s’ennuie sec: pas dupe, le public-avant hier, une vingtaine de personnes-a salué poliment mas pas plus!

Patrice Bigel a toujours cette indéniable faculté d’imaginer un espace avec quelques éléments scéniques et de belles lumières. Il y a notamment  devant un mur blanc un énorme tas de fripes, très beau dans toute sa vulgarité de couleurs qui fait penser bien sûr à cette installation de Christian Boltanski au Grand-Palais il y a quelques années… Et un réfrigérateur en fond de scène, dont les artistes conceptuels se sont beaucoup servi!

Il y a une chose aussi que l’on comprend avec difficulté: pourquoi Jean-Michel Marmet (le médecin) a-t-il une diction aussi déplorable: la plupart du temps, il bouffe ses mots si bien qu’on a le plus grand mal à le comprendre. Reste une belle consolation, dans cette logorrhée de deux heures: Julie Parmentier (l’employée de maison). Dès qu’elle arrive, elle a une telle présence scénique qu’à chaque fois, il se passe quelque chose.
Voilà: vous aurez sans doute compris qu’il n’y avait aucune urgence à aller voir une chose aussi peu passionnante et aussi estouffadou! 

Philippe du Vignal

Usine Hollander, 1 rue de Docteur Roux à Choisy-le-Roi, jusqu’au 22 octobre, et du 9 novembre au 3 décembre.  T. : 01 46 82 19 63

RER C Choisy-le Roi (Travaux sur la ligne, horaires variables)

Retour Paris :

TVM bus rapide en face de la gare RER direction Créteil RER/ Arrêt Pompadour, départ  23h18  / arrivée 23h23, départ Créteil Pompadour:direction Gare de Lyon : 23h27 / arrivée : 23h37

ou bus 182 ( Arrêt à la sortie de l’Usine à droite) direction Mairie d’Ivry. Départ : 23h15 puis 23h45

 

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