Croquis de voyage par les élèves de l’Ecole du Nord

©Sébastien jarry

©Sébastien jarry

 

Croquis de voyage par les élèves de l’Ecole du Nord

Sortir du confort de l’Ecole, de la vie en groupe -en tournée, les acteurs vont ensemble d’un théâtre à l’autre- se retrouver seul, face à soi-même dans un environnement étranger, en revenir avec un point de vue et un projet artistique personnel, puis écrire, répéter et présenter son Croquis de voyage en quinze jours: un pari  difficile mais ici gagné. Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Cécile Garcia-Fogel en était convaincue, avant de proposer aux élèves de troisième année de l’Ecole du Nord, cette expérience initiatique.

Les petites formes qui en résultent, livrées ce week-end le confirment. La comédienne, marraine de la promotion 2015-2018, leur a demandé de partir dans un pays européen de leur choix, téléphone mobile et ordinateur débranchés, pour une immersion totale. En poche, une carte inter-Rail donnant accès gratuit aux trains européens, et un petit défraiement. Pour préparer au mieux l’aventure, Cécile Garcia-Fogel a demandé à Jean-Pierre Thibaudat, homme de théâtre et grand voyageur, d’accompagner l’initiative,  : «Les seize élèves, dit-il, savent où ils vont, mais ne savent pas ce qu’ils trouveront en chemin. Tout voyage vaut pour ses imprévus (…). Je les ai aidés à préciser leurs objectifs puis, au retour, je leur ai donné quelques conseils sur leur textes et leurs réalisations,  sans jamais les guider ».

La Maison Folie Moulins, une ancienne brasserie en briques rouges, est en effervescence. De la cour aux Petit et Grand germoirs, à la Petite cuve, par des escaliers métalliques le public s’invite au voyage…

Mathias Zachar est descendu, en train, en bateau, en stop, de la source à l’embouchure du Danube (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »). Lui qui, imprégné de littérature, n’a jamais vraiment écrit, compose un récit étonnant, rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : «L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) « Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde. » Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer, après 2.882 kilomètres, il conclut :  «Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas. »

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©Simon Gosselin

Et nous voilà dans la cour de la Folie Moulins, sur les traces d’Allan Stone, un personnage de fiction inventé et joué par Alexandre Goldinchtein. Comme échappé du Bon,la Brute et le Truand, chapeau de cuir et cache-poussière, le double de l’auteur d’I am a poor lonesome car-boy  nous entraîne, avec sa vieille bagnole rouge – fidèle cheval d’acier-, dans le désert de Tabernas, en Andalousie. Hauts lieux du cinéma hollywoodien où furent jadis tournés westerns et peplums, les anciens villages de cowboys sont en ruine, ou exploités pour le tourisme, la région livrée aux chasseurs : “Coto de Caza” annoncent des pancartes. Un Indien acrobate rejoint le héros. Alexandre Goldinchtein rapporte dans ses bagages une brillante performance d’acteur, en partie improvisée, doublée d’une belle proposition scénique.

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© Simon Gosselin

Caroline Fouilhoux a choisi Sienne. Sur le blason de la ville italienne, une louve rappelle celle de Romulus et Remus. Elle recherche son jumeau perdu, qui aurait dû naître en même temps qu’elle. Elle ne trouvera sa propre identité qu’après mille et un travestissements, changeant de nom et de genre comme de chemise, au fil de ses rencontres et déambulations dans les rues sombres et les bars. Sa pièce grouille de tous ces personnages, et chaque séquence est ponctuée par de très belles lettres à sa mère. Elle se sent maintenant à l’aise entre ces deux moi. Mais elle avoue que, pour voyager, c’est plus commode d’être un garçon….

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

Morgane El Ayoubi dialogue avec une voix venue des coulisses : son genou malade. « Qui a dit que j’ai voyagé seule sur le chemin ? », dit-elle. Son genou n’était pas d’accord, et le lui fait savoir haut et fort.  Mais elle n’en a cure : « On est parti sur la route de  Saint-Jacques de Compostelle pour chercher le miracle. On vous raconte ensemble. » Même si elle ne croit pas au miracle, elle marche vers la guérison. En route, le genou proteste : « Je ne veux pas que tu oublies le goût de ma douleur. » Puis il se tait. Sa voix lui manque. Mais il y a les rencontres, les rires, « Et puis il y a l’océan, la fin des terres ». « Le poids de ton sac, c’est le poids de ta peur », lui dit encore la voix. La comédienne a choisi de suivre le Camino Frances pour apprivoiser sa douleur et apprendre à maîtriser son corps fragile dans son apprentissage de la scène… Elle en joue avec grâce.

Cyril Metzger, lui, ira au hasard : il s’en remet aux dés, et joue à pile ou face pour avancer.  Avec comme règle du jeu : pendant trente jours, toute décision sera prise en lançant sa pièce de cinq francs suisses, un format commode. Oui ou non, entrera- t-il dans ce bar ? Couchera-t-il dans cette auberge de jeunesse de Budapest? Non, répond la pièce. Et le voilà dans un palace, à dépenser le reste de son pécule… Le comédien applique  au public le même régime. A tour de rôle, les spectateurs, choisis à pile ou face, tirent au sort, dans un sac, un petit papier où s’inscrit le titre d’une anecdote. Quand arrive le mot FIN, il arrête de nous raconter ses aventures rencontrées à chaque étape. A itinéraire interactif, spectacle interactif. En parfaite adéquation, et malicieux.

« Celui qui voyage sans rencontrer, l’autre ne voyage pas, il se déplace», pensait Alexandra David-Neel. Ce que découvre Etienne Toqué en Albanie. Seule contrainte  au départ : «Passer le plus de temps avec des Albanais. » La langue n’a pas été une barrière. Il a pu vivre une semaine dans la montagne avec des paysans, et partager leur quotidien. Son texte s’adresse à eux : « Vos vie sont dures mais vos esprits légers.(…) La religion vous rend beaux tous les deux. » De cette religion qui enferme les femmes, il se demande : « Est ce que ma mère est plus heureuse que ta femme qui ne peut pas aller au café ? » «Homme nouveau devant les choses inconnues, je marchais…Je suis face à mon ignorance et je me bats pour ne pas faire de généralité  » écrit-il.

Depuis son retour, Etienne se pose bien des questions sur la forme que prendra sa pièce :   «J’essaye de livrer avec minutie ce que j’ai observé. Est-ce le travail de l’acteur ? Le désir du spectateur ?  Faire de l’art pour dire ou pour distraire ? C’est les deux et c’est bien comme ça. » Et sur son métier : « Comme acteur est-ce bien de se cacher derrière un personnage ? »  Il conclut : « Plus j’avançais, plus je me rendais compte que je ne savais rien, dit-il. Je reviens blanc avec des questions parce que je suis entouré de gens qui se positionnent. Ne pas avoir d’avis, c’est accepter de se faire surprendre.  »

Faute d’avoir pu voir l’ensemble des projets, il faut citer tous les autres : Alexandra Gentil sur les traces de son grand-père, de Graz en Autriche jusqu’au Pirée ; Margot Madec embarquée sur un bateau en Méditerranée ;  Peio Berterretche dans la Bucarest des noctambules ; Victoire Goupil perdue dans la foule et les bruits de Berlin et de Cracovie, submergée par ses émotions ; Corentin Hot à la rencontre de la jeunesse chrétienne à Malte…

« En route, le mieux c’est de se perdre, lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises, et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. » écrivait Nicolas Bouvier. Christophe Rauck et son l’équipe de l’Ecole du Nord envisagent une nouvelle présentation des travaux d’élèves avant la fin de leur scolarité. En attendant, les inscriptions au concours pour la prochaine promotion seront ouvertes du 1er novembre au 1er février. On recrutera douze élèves comédiens et quatre élèves-auteurs, parrainés cette fois par Alain Françon. A suivre donc.

Mireille Davidovici

Présentation publique les 14 et 15 octobre, à Lille. www.ecoledunord.theatredunord.fr


Archive pour 18 octobre, 2017

Les Evaporés de Delphine Hecquet, (spectacle en japonais surtitré)

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Les Evaporés de Delphine Hecquet, (spectacle en japonais surtitré)

 Un journaliste français décide de partir à la recherche de disparus qui , au Japon, s’évanouissent souvent pour des questions d’honneur, laissant leurs familles sans nouvelle, abandonnées au désespoir. On voit un personnage écrire une lettre sur un tas d’ordures au pied d’une colonne. Ainsi plus de cent mille personnes s’évaporent chaque année, sans laisser la moindre trace. Le sens de l’honneur y est intraitable.

Le journaliste français arrive à Tokyo et cherche d’abord vainement son hôtel. Il trouve un disparu, sa fille est interrogée par un commissaire de police intraitable, qui lui demande si elle reconnaît les objets dans son sac. Mais il lui dit aussi qu’elle n’a pas le droit d’y toucher…
Le journaliste filme  aussi une femme: elle a perdu son père mais ne veut plus le revoir ! Une fille s’adresse à sa mère qu’elle a quittée depuis neuf ans: « Je voudrais, dit-il, qu’elle meure une bonne fois pour toutes ! ». Une autre revient, sa mère ne veut pas la croire ! Au commissariat, un vieil homme pleure et parle à sa fille qui ne lui répond pas. Un autre compte jusqu’à dix, avant de se tirer une balle dans la tête. « Tu es une prêtresse et moi le seul homme perdu du coin. » Une autre hurle après son père qui l’a abandonnée…

Un vrai choc culturel et un bel éclairage sur les différences entre nos civilisations. Avec de belles projections, des effets de miroir au travers d’une porte transparente coulissante, le spectacle joué par dix Japonais et un seul Français de la Compagnie Magique Circonstancielle qui est installée en Nouvelle Aquitaine, nous laissé interdits…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 16 octobre,  au Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine

The Pianist par le Circo Aero, avec Thomas Monkton

 

The Pianist par le Circo Aero,  avec Thomas Monkton

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© Heli Sorjonen

Thomas Monkton arrive en se glissant dans les plis du rideau noir dont il a le plus grand mal à se dépêtrer: premier accroc à ce récital de piano qui n’aura jamais vraiment lieu. Visage impassible puis tout plissé, cheveux en bataille, ce Néo-Zélandais en queue-de-pie noir a un regard un peu triste et perdu, quand il veut nous prouver la grande maîtrise de son instrument. Mais bien entendu, rien à faire, les objets plus forts et toujours plus intelligents, lui résisteront. Impitoyablement!

Ici, tout se détraque dans ce récital qui, pourtant au départ, paraissait bien rodé. Le pianiste au regard de plus en plus perdu, ne maîtrise plus rien et les gags vont se succéder: clavier qui n’arrive pas à s’ouvrir, partitions tombant sans arrêt, tabouret jamais à la bonne hauteur ni à la bonne distance, comme chez Grock, son illustre prédécesseur. Le piano, lui, part en fumée, puis perd un pied, et il devra provisoirement le soutenir, tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Thomas Monkton monte sur le piano pour enlever la housse mais n’y arrive pas, et s’emmêle dedans. Apparaissent alors deux formes humaines qui, entièrement couvertes par un voile gris extensible, vont  se battre. Un court mais  sublime ballet. Il y a aussi autre moment sublime le vol plané quand il se balance accroché au petit lustre, d’abord par les mains puis par les pieds…

Les numéros sont souvent brillants, et toujours d’une grande virtuosité: Thomas Monkton possède  une force comique digne des plus grands  burlesques américains: on pense bien sûr d’abord à Buster Keaton avec ses glissements du corps toute entier sur sa fameuse General mais aussi  à Harold Lloyd quand il est se touve dans un équilibres des plus risqués et parfois aussi à Charlie Chaplin. Thomas Monkton a quelque chose d’unique: à la fois mime, jongleur, contorsionniste, acrobate. Toujours impeccable.

Des bémols: oui, un rythme parfois un peu lent et il y a quelques longueurs et redites : en fait le spectacle mériterait d’être mieux mis en scène: on oubliera ses trop longues incursions dans la salle qui sonnent assez faux et qui cassent le tempo. Par ailleurs, le spectacle est un peu perdu dans ce trop grand lieu où les gags ne passent donc pas toujours bien. Ce genre de comique en solo a besoin de plus d’intimité et d’une plus grande proximité avec le public. Le lieu en fait-même coupé par un rideau pour ce spectacle-reste malheureusement une salle de cinéma! Sans âme et un peu tristounette, comme son hall froid, et des plus mal foutus. Bravo l’architecte! Il faudrait  aussi que l’on supprime d’urgence deux des trois premiers rangs d’où l’on voit très mal le sol du plateau. Plutôt ennuyeux! Ou que l’on rehausse cette vaste scène aux mauvaises proportions : peu de profondeur et une ouverture de quelque dix-huit mètres
Mais bon, même si les places ne sont pas données-on est dans le théâtre privé! -allez quand même, si vous le pouvez, voir ces cinquante minutes de The Pianist: on n’a pas tous les jours l’occasion de rire… 

Philippe du Vignal

13ème Art, Place d’Italie jusqu’au 12 novembre.

Centre culturel Robert-Desnos à Ris-Orangis le 17 décembre.

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Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris

 

Un spectacle en répétition : Grand miroir de Saburo Teshigawara avec les danseurs de l’Opéra de Paris, 

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Saburo Teshigawara répète avec dix danseurs du corps de ballet, dont les étoiles, Emilie Cozette, Mathieu Ganio et Germain Louvet, répartis sur deux distributions. Sa collaboration avec l’Opéra de Paris remonte à février 2003, avec Air, un duo créé sur une musique de John Cage, et repris en 2006. Aurélie Dupont, Nicolas Le Riche et Jérémie Bélingard ont dansé pour lui Darkness is hiding Black Horses en 2013.  Et Aurélie Dupont, Sleep à Tokyo, en 2014, avec lui,  Rihoko Sato et d’autres danseurs (voir Le Théâtre du blog).

La pièce a été reprise en juillet dernier au Lincoln Center de New York. Devenue directrice du ballet de l’Opéra, Aurélie Dupont offre à cet artiste hors-normes, une nouvelle occasion de déployer son talent au Palais Garnier, au niveau du langage chorégraphique, et de la création lumière et des costumes.

Nous avons assisté aux répétions, sous la coupole du studio Marius Petipa. Les danseurs suivent les indications du maître qui joint le geste à la parole, avec tout son corps et ses mains. Chez Saburo Teshigawara, comme chez Rihoko, sa danseuse japonaise fétiche qui participe à l’aventure, les mains nous parlent et  réalisent une chorégraphie a minima. «Je vous pousse, dit-il mais pas trop, pensez à respirer un peu».

Saburo Teshigawara sait que son désir de mobilité permanente requiert chez ses interprètes des qualités à part. Il apprécie ici leur ouverture à son univers, leur disponibilité physique et mentale. Mais il tient compte des singularités de chacun, en les accompagnant individuellement.  Pour lui, le corps doit voyager dans l’espace en tournoyant parfois sur lui-même et en alternant des séquences rapides et lentes. «Vas-y, vas-y, ne t’arrête pas, tourne sur toi-même, pour toi-même, pas pour ce voyage»,  répète-t-il. Il réalise avec eux une calligraphie dans l’espace, avec l’aide de Rihoko Sato et de Chiara Mezzadri, danseuse de sa compagnie qui l’assiste ici.

«Dans la danse, tout le corps et, dans la danse contemporaine, chaque doigt, dessine des lignes aux expressions précises. Le danseur moderne suit sur la scène des lignes distinctes et il les inclut comme un élément essentiel dans la composition de sa danse. Tout le corps du danseur jusqu’au bout des doigts constitue à tout moment une composition linéaire ininterrompue.»  Cette remarque de Vassili Kandinsky, pourrait illustrer le travail de Saburo Teshigawara qui pousse le corps de l’artiste au maximum de ses possibilités en lui faisant prendre conscience de sa place sur le plateau de répétition, identique à celui du Palais Garnier, située quelque  vingt mètres plus bas. Pour le chorégraphe, cette création trouve son origine dans la musique:  ici un Concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen qui donne le tempo au mouvement. Puis viennent la gestuelle minutieuse du danseur, et enfin un plan-lumière d’une extrême précision.

Nous sommes impatients de découvrir, sur la scène de Garnier, ce voyage ininterrompu. Cette pièce de trente minutes sera accompagnée d’une chorégraphie de George Balanchine, Agon, et de la reprise du chef-d’œuvre de Pina Bausch Le  Sacre du Printemps par les Etoiles, les Premiers danseurs et le Corps de ballet.

Jean Couturier

Opéra Garnier, Paris VIIIème, du 27 octobre au 12 novembre. Operadeparis.fr

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