Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta


Légendes de la forêt viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Yann Dacosta, musique de Pablo Elcoq, d’après Johann Strauss II, texte français d’Hélène Mauler  et René Zahnd

© Arnaud Bertereau Agence Mona

© Arnaud Bertereau Agence Mona

 Avec Geschichten aus dem Wienerwald, un titre emprunté à une valse de Johan Strauss II (1868), le célèbre écrivain de langue allemande, né en Croatie en 1901,  voulut écrire une pièce populaire en trois parties qu’il finit en 1931 et qui fut créée la même année au Deutsches Theater de Berlin. Dans une mise en scène d’Heinz Hilpert, avec des extraits de musiques viennoises célèbres, elle fut jouée par ces grands acteurs que furent Carola Neher et Peter Lorre à qui Hitler écrivit personnellement. Il le félicita entre autres pour son personnage dans le célèbre M. le Maudit (sorti aussi en 1931!) et lui dire qu’il pouvait revenir en Allemagne… malgré son origine juive. La réponse fut cinglante: « L’Allemagne a déjà un assassin de masse et il n’y a pas de place pour un deuxième. » Hitler ne lui pardonna jamais!

Publiée la même année-son auteur reçut le prestigieux le prix Henrich von Kleist-la pièce fut aussi l’objet de critiques virulente: à Vienne, on lui reprocha de donner une fausse image de l’Autriche, et à Berlin, de ridiculiser les patriotes allemands! Après l’annexion de l’Autriche par Hitler, l’écrivain se réfugie à Budapest, puis vécut en Tchécoslovaquie, en Suisse, en Italie… Ödön von Horváth viendra en 1938 à Paris rencontrer son traducteur mais le 1er juin, par une soirée de violent orage, il revenait du Théâtre des Champs-Elysées, où il avait vu… une opérette, quand il fut tué par la  chute d’une branche d’arbre devant le théâtre Marigny !

Avec cette pièce, il avait visé juste en mettant en garde son public contre un fascisme insidieux qui gangrénait déjà les sociétés allemande et autrichienne: «Rien ne donne, disait-il, autant le sentiment de l’infini que la bêtise. »Peter Handke l’admire beaucoup, le trouve “meilleur que Brecht » et le compare à Anton Tchekhov et à William Shakespeare…  ridiculise en effet ici avec des dialogues au comique acidulé dont les personnages vivent dans une Autriche-son pays natal-en pleine débâcle économique mais aux couleurs d’opérette. Par exemple, La Grand-mère: « Aller faire un enfant avec une souillon! Ce à quoi, Alfred répond cyniquement: « C’est des choses qui arrivent. »

Cela se passe vers les années 1920, à Vienne dans un quartier populaire avec ses petites boutiques. Marianne, la fille de Magicus, un marchand de jouets, va épouser son voisin, le boucher Oscar. Ils se fiancent au cours d’un pique-nique en forêt mais elle tombe vite très amoureuse d’Alfred, un garçon douteux qui joue aux courses et qui vit aux crochets de Valérie, son amante, la cinquantaine donc plus âgée que lui, qui tient une boutique de tabac-journaux.
Marianne s’enfuira avec Alfred. Mais à la maison, pas d’argent et un bébé à élever: Alfred ne gagne  pas sa vie et obligera sa compagne à envoyer l’enfant chez sa mère et sa grand-mère qui vivent à la campagne. Mais le bébé y mourra, dans des conditions douteuses, d’un refroidissement. Sans un sou pour vivre, Marianne refuse alors de faire le trottoir comme de nombreuses jeunes ouvrières, mais accepte de danser nue dans une  boîte de nuit. Son père vient y passer une soirée  avec un ami viennois émigré aux Etats-Unis, et de Valérie qui vit maintenant avec Éric, un étudiant juriste proche de l’extrême-droite. Déjà très imprégné et en colère, Magicus va découvrir l’activité de Marianne qui essaye de piquer à son ami un billet de cent schillings, et qui se retrouvera en prison. Valérie réussira malgré tout à réconcilier Marianne et son père. Retour à la case départ : Oscar le boucher propose alors à nouveau à Marianne de l’épouser. Une  fin bien amère pour une pièce déjà teintée d’amertume!

La pièce-peu souvent jouée- il y a quelque vingt personnages!- fut très bien montée par André Engel à Bobigny puis par Alexandre Zloto au Théâtre du Soleil. Avec, à chaque fois, un beau succès. Et il y a trois ans au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène par Michael Thalheimer (voir Le Théâtre du Blog). Ödön von Horvárth  détourne habilement mais sans aucun compromis, la forme même du volksstück (pièce populaire), pour montrer la brutalité collective d’un peuple à travers les comportements d’hommes et de femmes, derrière la façade d’opérette de son pays natal, l’Autriche. «Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi, dit-il, j’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-mêmes. » (…) «Je veux montrer les gens tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme je les vois. Je ne les vois pas de manière satirique. Je ne suis pas non plus un auteur comique (…) écrit-il aussi dans son Mode d’emploi (au public).» Tout est dit!

Et, bien entendu, les couleurs acidulées de cette « contre-opérette » qui reste un théâtre populaire, vireront au noir absolu. C’est dire toute la difficulté de mettre en scène ce texte qu’il a situé-on l’oublie trop souvent-il y a déjà un siècle. Depuis le mot opérette a pris un sacré coup de vieux. Autre temps, autre mœurs: seule l’appellation comédie musicale a aujourd’hui droit de cité. Mais les thèmes de Légendes de la forêt viennoise sont plus que jamais d’actualité, avec la montée des nationalismes comme à Prague, et avec celle de l’extrême-droite en Autriche…

Reste donc à trouver  les éléments dramaturgiques pour construire une mise en scène efficace. “Je rêve le spectacle commençant comme une opérette viennoise, festive, colorée, tournoyante, insolente, bordélique, bruyante, irrespectueuse, sauvage, vivante, passionnée, charnelle, sexuelle, dit Yann Dacosta. Puis je la vois s’enfoncer dans l’abstraction, l’aseptisation, le minimalisme, l’assèchement, l’obscurité, la peur, l’anémie, la résignation, la brutalité froide, la violence glaciale. »

Oui, mais voilà de la note d’intention à la réalisation, il y a tout un parcours et pas des plus faciles! Malgré quelques beaux moments-ceux des chansons reprises en chœur par les douze acteurs-et les passages poétiques sur le plateau des musiciens Pauline Denize  au violon et de Pablo Elcoq multi-instrumentiste, on est ici loin du compte. La faute à quoi? D’abord à une scénographie mal maîtrisée où les changements de rideaux et de praticables trop fréquents donnent le tournis et cassent un rythme déjà bien lent qui n’avait pas besoin de cela. Yann Da Costa a effectué quelques coupes mais les scènes en particulier celles de cabaret sont mal jouées et bien trop longues. La  faute aussi à une direction des douze acteurs aux abonnés absents. Pas de véritable unité de jeu et cela criaille souvent! Aucun personnage n’est vraiment crédible, à part Jean-Pascal Abribat (Oscar) et Valérie (Sandy Ouvrier). Dès que cette excellente comédienne apparaît sur le plateau, la pièce devient plus forte. Mais pour le reste, la pièce fait du sur-place

Comment dire aujourd’hui avec ce même texte, l’irrésistible montée des égoïsmes et des puissances de l’argent, comment exprimer en ces temps macroniens, la difficulté qu’ont les riches à être plus intelligents et généreux sur le plan social. On a encore vue cela récemment avec l’installation d’un refuge pour émigrés qui suscita un  véritable tollé chez les riverains d’un beau quartier du XVIème!  La tâche n’est pas facile pour un metteur en scène quand il veut rendre lisible toute la violence qui sous-tend la pièce: la marge de manœuvre est en effet des plus délicates, quand on veut jongler avec des références discrètes à notre actualité et avec, en même temps,un théâtre populaire à l’humour des plus noirs qui a les apparences-mais seulement les apparences-d’une opérette viennoise. En tout cas, près de nous, des collégiens regardaient la chose comme un ovni qui ne leur parlait pas, et s’ennuyaient ferme. Ce qui est toujours mauvais signe…

Yann Da Costa, malgré sans doute un gros travail dont il faut le créditer, a, en fait, bien du mal à maîtriser l’espace, et surtout le temps. La pièce s’étire en effet sur trois heures et coupée par un malheureux entracte, n’en finit pas de finir. Avec de petites scènes se succédant à des petites scènes mais sans le rythme absolument indispensable. Et on ne sent pas, sauf à de rares moments, la dimension socio-politique de la pièce et la montée sournoise du fascisme telle qu’avait voulu la montrer cet écrivain visionnaire. Monter de nos jours Légendes de la forêt viennoise exigerait en fait de repenser absolument toute sa dramaturgie, pour la rendre actuelle, et bien vivante. Ce qui n’a pas été fait ici.  Faute de quoi, le second degré, axe central de la pièce, reste donc évidemment bien pâlichon. Restent des images mais cela ne suffit pas: il y faudrait une autre exigence, une autre audace, et faute de quoi les personnages restent ici comme autant de silhouettes d’un passé bien révolu qui ne nous parlent plus guère.

On ne sent jamais la grande pauvreté, le malaise et la lutte de toute une jeunesse qui a peur, et à juste titre, d’être sacrifiée sur l’autel d’une classe politique et sociale dominante égoïste, peu lucide et qui n’a pas su anticiper. Les jeunes gens d’alors ne pouvaient alors trouver d’autre échappatoire que dans l’exil ou dans un parti fasciste pour avoir une véritable identité: un avertissement que l’on ne sent pas ici et qu’a voulu donner le visionnaire Ödön Von Horváth. Il aura pressenti le second conflit mondial quelque dix ans avant mais ne l’aura heureusement pas vu.
Donc, vous l’aurez compris, aller voir cette mise en scène ne fait pas partie des priorités et une pièce comme Légendes de la forêt viennoise mérite beaucoup mieux. A vous de voir…

Philippe du Vignal

Création par la compagnie du Chat Foin, au Centre Dramatique national de Normandie-Rouen, vue le 18 octobre et jouée jusqu’au 20 octobre, au Théâtre de la Foudre, rue François Mitterrand, au Petit-Quevilly (Seine-Maritime).

Le Trident/Scène nationale de Cherbourg, les 8 et 9 novembre. Scène nationale d’Alençon (61) le 15 novembre.  Centre Dramatique National de Vire, le 28 novembre.
Le Tangram/Scène Nationale d’Evreux, le 7 décembre, et Centre Dramatique National de Caen, les 12 et 13 décembre.

 

 

 

 

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