Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Charles Berling

Dans la Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mise en scène de Charles Berling

 

photo : Jean-Louis Fernandez

photo : Jean-Louis Fernandez

 Charles Berling qui a interprété le rôle-titre de Roberto Zucco du même auteur, sous la direction de Jean-Louis Martinelli en 1995, incarne aujourd’hui le client, et Mata Gabin, le dealer redoutable.

La comédienne porte ainsi les atouts du puissant, de celui qui marchande, négocie et octroie : figure inversée de l’autorité face à celui qui achète ou reçoit, sous conditions. Une femme contemporaine, version banlieue dure ou de quartier de grande ville à éviter la nuit, une drôle de déesse qui fait la pluie et le beau temps là où elle règne.

Dans la scénographie de Massimo Troncanetti-particulièrement heureuse-le client surgit de la salle. D’abord assis, il se lève puis se tient debout longtemps à l’écoute du long monologue initial du dealer. On le sent épuisé; il est  en costume élimé et il retrousse régulièrement la manche de veste sur son bras nu que le dealer caressera à son heure, ce que le client ne supporte pas.

Depuis la salle, le client accède à la scène sur une petite passerelle, un plateau d’une hauteur impressionnante, au sol maculé de coulées d’eau. une impasse sombre-véritable coupe-gorge entre deux bâtiments élevés et surmontés d’enseignes lumineuses… Une boîte de nuit à Shanghaï, New-York ou Dakar.  A jardin, les travaux inachevés d’un pont en béton, lointain rappel de la magnifique scénographie de Richard Peduzzi pour Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès dans la mise en scène de Patrice Chéreau en 1983.  Quand Michel Piccoli et Philippe Léotard s’invectivaient sous l’arche d’un pont dont le chantier a été abandonné pour cause d’urbanisation en panne.

Pour dévoiler la teneur pesante des tensions et des peurs de chaque adversaire, une sono réglée à fond dispense des basses abyssales. Chacun à son tour et une seule fois, le dealer, puis le client graviront l’escalier de béton pour trôner dans les hauteurs de la coursive aérienne, arrêtée net dans sa construction. Que se disent ces deux-là ? Des choses à la fois les plus banales et les plus belles qu’il soit, dans la langue élaborée et cadencée de l’auteur, à savoir que l’on peut tout autant s’aimer que se haïr, selon les circonstances, l’heure ou l’endroit. Seul, le désir qui a force de loi existentielle mène la danse et conduit les êtres vers leur destin. « Alors ne me refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ;  et s’il s’agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d’une prison, ou dans la solitude d’un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ; de me la dire sans même me regarder », invoque patiemment ce dealer,  au langage plutôt littéraire.

 Une mise en scène soignée et carrée : le dealer honore son rendez-vous avec un texte que Mata Gabin porte avec force et dignité,  alors que Charles Berling prend appui sur l’émotion, celle d’une vie subie à l’excès.

 Véronique Hotte

Manufacture des Œillets-Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre dramatique national du Val-de-Marne, jusqu’au 22 octobre. T : 01 43 90 11 11.

Le Liberté, Scène nationale de Toulon, le 2 novembre. Théâtre du Gymnase à Marseille, du 8 au 10 novembre. Le Carré à Sainte-Maxime, le 18 novembre et Aggloscènes-Théâtre Le Forum à Fréjus, le 24 novembre.

 


Archive pour octobre, 2017

Le Chevalier du temps perdu, La Saga des Géants. Mise en scène Jean-Luc Courcoult, Cie Royal de luxe

 

 

 

La Saga des Géants: Le Chevalier du temps perdu, par le Royal de luxe, mise en scène Jean-Luc Courcoult

 

royal-de-luxe-la-petite-geante-nantesSurprenante vision sur le lac de Genève d’où l’on aperçoit un chevalier en armure ! Tout droit venu du grand siècle, il vogue dans la légendaire Marmite de Genève ! Nous sommes à la veille du réveil des Géantes  : La Grand-mère (H: 7,30m ) et de la Petite Géante (H: 5,50m)… Prologue à ce nouvel épisode de La Saga des Géants:  Le Chevalier du temps perdu.

Pour la première fois en Suisse! Le lendemain, sur la place de Plainpalais, la Grand-mère Géante salue et s’adresse à la foule réjouie : « Genevoises, Genevois, c’est avec un immense carillon de bonheur que j’ai traversé les 14 milliards d’années- lumière qui me séparaient de vous. »

L’idée enchanteresse de la venue des Géants est de Jean Liermier, metteur en scène et directeur du Théâtre de Carouge à Genève : « (…) J’ai pensé aussi que Genève avait besoin d’un événement de cet ordre, que nous nous mettions tous à regarder dans la même direction. L’horizon des géants. »

Le rêve, l’utopie sont pour lui des outils indispensables à la vie et la direction d’un théâtre. Que le rêve se concrétise !  Il envoie donc un message au Royal de Luxe, pour inviter La Petite Géante à skier sur le toit de son théâtre ! Jean-Luc Courcoult, « timonier » du Royal de Luxe, est séduit par cette invitation hors du commun. Les dés sont jetés, l’aventure est lancée,  artistique et urbaine mais aussi humaine et citoyenne.

Dans cette ville, fief de l’horlogerie, une des plus belles au monde, a eu lieu du 29 septembre au 1er octobre, un événement de taille, la Saga des Géants En 1993, Jean-Luc Courcoult, auteur et metteur en scène, au caractère bien trempé et imaginatif à l’image de ses tenues bigarrées, invente ces personnages surdimensionnés : Les Géants. A ne pas confondre avec des marionnettes.  Ceux du Royal de Luxe, sont des personnages dramatiques de nature unique, prégnante de théâtralité et d’humanité ! Aucun atome crochu avec les êtres monstrueux, fils de la Terre et foudroyés par Jupiter.

Ces géants bienveillants, eux, viennent des lointains, plus exactement de l’autre côté du mur de Planck (Max Planck, physicien allemand, un des fondateurs de la mécanique quantique). La Grand-Mère Géante, évoque avec délice ses souvenirs derrière le mur de Planck : « Quand, je me vis dans la glace, je découvris une jolie grand-mère, pétillante d’espoir. J’étais toute fière et belle, comme les bouquets de ballons qu’on vend dans les fêtes foraines qui soulèvent les hippopotames dans le ciel. »

 En ce début d’automne, toute la ville, à l’annonce de cette nouvelle aventure des Géants, s’interroge et s’impatiente. « Je voulais trouver un langage qui me permette de m’adresser à toute une ville »,  dit le metteur en scène,  telle fut l’idée fondatrice de La Saga des Géants. Après son réveil, le soir du 29 septembre, avec émotion et vivacité, la Grand-mère Géante lance l’invitation: « Genevoises, Genevois, allons dès maintenant parcourir les trottoirs et les pavés de la ville qui, pour peu qu’on les entende, rayonnent de bruits lointains comme les vibrations d’un volcan enterré, toujours vivant. Que commence la fête ! ».

Aussitôt dit, aussitôt fait, la fête pendant trois jours s’est emparée de la cité genevoise avec un enthousiasme sans faille ! Soudain il était possible d’inventer un autre rapport aux êtres, à la ville que nous côtoyons quotidiennement et au système social, éducatif qui nous contraint : «La rue est à nous, les mouvements les paupières de la Grand-mère et de la Petite Géante, tous les détails, c’est fascinant comment ils mettent le vivant en marche ! » s’émerveille un des habitants, horloger de profession.  “Cela nous connecte à l’enfance et à ce qui n’existe pas concrètement, c’est de la poésie, des regards bienveillants. C’est aussi une expérience des sens, et ces géants dégagent de la sérénité », déclare une étudiante en sciences politiques. Mais aussi un père de famille pour qui : « Cela sert à rien, c’est ça qui est super », sans oublier la joie provoquée par cette univers inattendu : « Inventivité, joyeux, astucieux, ça rend heureux » ou bien encore les mots de cet urbaniste retraité de Lausanne, venu pour les Géants : « C’est formidable d’arrêter le ville, de la mobiliser pour la culture et le rêve. Pas toujours le sport! Autre chose bravo ! »

Oui félicitations: une telle épopée ne se réalise pas en un jour. Ce projet, complexe mais aussi passionnant dans son élaboration, réclame une grosse logistique et une grande dextérité. Chaque création de Jean-Luc Courcoult et du Royal de Luxe mobilise un nombre de personnes considérable. Pour cette traversée urbaine hors du commun, la joyeuse bande du Royal de Luxe (équipes techniques, musiciens, régie, production etc.) collabore avec des habitants de la ville bénévoles qui  deviennent le temps de cette saga des « Lilliputiens ».

Reconnaissables à leur livrée en velours frappé rouge vermillon-un clin d’œil aux vêtements des courtisans du XVII ème siècle, ils nous émerveillent par leur agilité, comparable à celle des acrobates, et leurs mouvements s’apparentent à une chorégraphie réalisée ici, à Genève, de mains de maître, par Matthieu Bony, directeur des manœuvres de la Grand-mère, et Susana Ribeiro, directrice de celles de la Petite Géante. Chapeau bas ! Pour la musique, qui occupe une place déterminante, saluons le talent de Michel Augier,  compositeur et interprète: sans lui les Géants seraient orphelins. Et l’envolée dionysiaque qui s’est emparée de la ville cet automne, n’aurait pas eu une telle ampleur.

 La Saga des Géants a pu aussi se concrétiser grâce à différents participants plus institutionnels,  comme ceux de l’Etat (services de sécurité, de voirie, de secours, de police etc.). Gratuite, cette manifestation théâtrale, musicale, et plastique nécessite des financements conséquents. La ville, en ce domaine ne semble pas avoir occupé le premier rang. Pourtant, vu l’ampleur du dispositif et des moyens techniques exigés, trouver des capitaux était une des priorités pour cette mise en fête spectaculaire et culturelle de Genève. Au total : 80% des fonds ont été levés par l’Association pour la venue des Géants  et 20%  ont été accordés par les pouvoirs publics. Sans cette association créée en 2016 et présidée par François Passard, directeur et fondateur de L’Abri, et sans tout le travail accompli par Jean Liermier, la rencontre avec ces êtres surdimensionnés, et paradoxalement si proches de nous et si émouvants, n’aurait sans doute pas vu le jour.

La venue des Géants serait restée une utopie: on aurait alors dit adieu aux charmantes  histoires de la Grand-mère Géante, si variées, aux titres évocateurs de la culture et de l’histoire de Genève : Les souvenirs de la Grand-mère derrière le mur de Planck , Gargantua, La Bataille des échelles, Recette de la fondue savoyarde par des Genevois d’Afrique équatoriale, Tram 12… Adieu aussi au doux et malicieux regard de La Petite Géante, à sa danse si joyeuse sous le regard attendri de La Grand-mère buvant son whisky, adieu, Adieu encore à nombre d’autres trouvailles ingénieuses, pleine de rêve et de poésie. Une fois encore et depuis vingt-quatre ans, Le Royal de Luxe continue à nous surprendre. La magie des Géants demeure intacte.  Ils réussissent par le rêve, l’humour et la poésie à rassembler, toutes générations confondues, les passants d’une ville pour un voyage hors du temps, ici et maintenant !

 Elisabeth Naud

 Spectacle-performance de rue vu à Genève du  jeudi 28 septembre  au dimanche 1er octobre.

 

Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

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Haskell Junction, conception et mise en scène de Renaud Cojo

 Au départ, un voyage où Renaud Cojo découvre cet ovni qu’est le Haskell Opera House, un grande maison abritant un théâtre et une médiathèque située juste sur la frontière réelle entre Canada et Etats-Unis. Avec des plus surréalistes, une ligne soigneusement marquée par un ruban noir adhésif sur le sol, au milieu des fauteuils de la salle de spectacle comme dans la bibliothèque. Et  il y a aussi une double ligne dans une des rues principales de la petite ville ce qui complique les choses, quand il il faut faire demi-tour, puisqu’on doit forcément pénétrer dans le territoire voisin sans autorisation. Les choses se corsèrent quand à la suite d’un incendie dans la bibliothèque, on dut aussi déterminer dans quel pays le feu avait pris, les compagnies d’assurance n’étant pas du tout d’accord.  Un réalité des plus ubuesques, et un fabuleux thème d’inspiration pour un écrivain…

Sur le plateau nu ou presque, une tempête de neige-artificielle-et un régisseur en balance à vue des sacs sur de gros ventilateurs. Un gros tronc d’arbre à l’intérieur apparemment vide… mais d’où sortira plus tard une énorme chenille. Suspendus aux cintres, mais à l’envers des silhouettes de sapins  enneigés et une palissade où sera un projeté un texte joué en anglais par deux hommes assez alcoolisés et visiblement chargés d’établir  une  frontière dans cette forêt. Cela se passe en 1772 aux environs de Stanstead. 45 ème parallèle.John Collins, Arpenteur Général du Québec, et  Thomas Valentine, le commissaire nommé par le gouvernement de New-York, visiblement un peu imbibés… Il parlent anglais et la traduction s’affiche en simultané sur la palissade inversée. 
John : Ah ! Thomas, le vent et si froid, la plaine et si grande.  Et nos pas s’affaissent dans la neige qui porte le poids de cette grande nation que nous ne cessons de bâtir ensemble et pourtant, chacun de notre côté. Thomas : Et nous en sommes les arpenteurs chanceux John, même si la glace et les désaccords de chacun de nos camps, ne cessent de ralentir notre progression. Mais nous avons tellement froid et sommes tellement loin de chez nous que nous avons laissé ces querelles dormir… (Thomas tire une bouteille de whisky de sa poche et se penchant pour ramasser de la neige afin de l’amener aussi à sa bouche) : « Glace et whisky, ensemble mélangés, sont les garde-fous de notre mélancolie et le feu sacré de notre union ! »

On entend le bruit de moteurs d’avion, histoire sans doute de mêler réalité et fiction, et de brouiller les pistes entre passé et présent,Puis un autre homme viendra avec une tronçonneuse, coupera une branche du gros tronc puis collera un ruban adhésif noir sur le sol. Il y a aussi une jeune femme rampant absolument nue dans la neige-allusion sans doute à des images de migrants actuels-qui se collera une vingtaine de flacons de whisky vides autour de la taille avec des mètres de ruban adhésif transparent.  Et il y aussi une autre jeune femme en longue robe bleue de soirée..  “ Le plateau de théâtre dit Renaud Cojo, dessine progressivement une communauté particulière servant le travail de création dans son immédiateté (sic). Ainsi le réel est restitué sous forme de reconstitution. (…) Je souhaite dévoiler par couches successives tel un palimpseste, les angoisses et les traumatismes que constitue la force des frontières et leur réalité politique, transgressive”.

Sur l’écran, s’affiche aussi un extrait de film sur les Beattles en 1976: deux étaient interdits de séjour aux Etats-Unis,  et ils voulaient se rencontrer au Hasklell Opera House. Les images se succèdent, parfois picturalement intéressantes:et c’est cohérent: Renaud Cojo revendique son Haskell Junction comme une installation plastique. Mais on a souvent l’impression qu’il n’y a pas vraiment de fil rouge et le spectacle manque singulièrement d’unité. Nous sommes donc restés sceptiques… A force de vouloir dire beaucoup de choses: l’absurdité des frontières, et donc leur nécessaire transgression par des populations locales à qui des Etats souverains les ont imposées, les traumatismes que subissent les migrants un peu partout dans le monde, l’aspect philosophique que possède tout voyage à l’étranger, Renaud Cojo semble naviguer à vue et désolé, ce théâtre/performance/installation plastique/film nous a vite semblé partir un peu dans tous les sens.

Le metteur en scène semble en effet à avoir eu quelque mal à en maîtriser un temps et un espace, hérités en gros du surréalisme. Les images projetées, la scénographie assez classique voire conventionnelle, l’action plus théâtrale souvent muette avec références au théâtre américain des années 70-80 (entre autres Bob Wilson , et Meredith Monk que les Bordelais avaient pu voir autrefois au festival Sigma), la volonté d’explorer, “à partir de cette intériorité mise en scène les mécanismes pour les exprimer plastiquement par le jeu des acteurs et actrices en installation d’art contemporain” (sic! ): tout cela ne fonctionne pas vraiment et est à peine convaincant pour ne pas dire prétentieux;  sous des couleurs de recherche de modernité absolue, ce palimpseste fait au fond assez vieux théâtre contemporain.

 Dans une seconde partie,  un beau documentaire, rigoureux, mais trop long et répétitif , qu’il a lui-même réalisé là-bas avec  Laurent Rejol, fait du bien; même s’il arrive tardivement, et s’il redit en gros ce qui s’est passé sur scène, il en aère et éclaircit un propos que le public avait du mal à percevoir! Mais il ajoute encore un autre mode de création à ce spectacle patchwork qui dure déjà une heure trente, ce qui est longuet!  Même s’il y a parfois des images fortes comme, à la fin surtout, cette ouverture du fond du plateau comme une échappée belle sur le monde actuel qui donne à voir le hall du T.N.B.A. avec une chanson en groupe par les acteurs accompagnés à la guitare. Ce n’est pas nouveau : Claude Régy à Nanterre, Matthias Langhoff à Bobigny, Georges Lavaudant… Mais cela est vivant et proche du public qui apprécie le cadeau et donne enfin une bouffée d’air frais à cette création qui en avait bien besoin.

Mais encore une fois, parler de “théâtre indépendant”-l’expression a beaucoup servi-est un peu prétentieux. Il y a quand même ici, avec des moyens sans aucun doute conséquents et malgré de bonnes intentions-une certaine confusion des genres, là où il aurait fallu moins de conformisme scénique, plus de véritable audace pour parler de cette expérience de voyage qui ici, ne fait pas vraiment sens. A propos de frontières,  Renaud Cojo,  comme l’avait fait le mouvement Fluxus, aurait pu justement chercher à supprimer les frontières entre art et vie,  et à mieux intégrer, comme à la fin,  le public et/ou des amateurs de la région à sa performance qui aurait alors beaucoup gagné en vitalité. Et mieux sans doute ailleurs que sur une scène conventionnelle, par exemple dans un lieu alternatif dont la ville ne manque pas, comme ceux où le bordelais Jacques-Albert Canque réalise ses mises en scène.

« La liberté de l’art, disait Tadeusz Kantor, n’est un don ni de la Politique ni du pouvoir. Ce n’est pas des Mains du pouvoir que l’art obtient sa Liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec Nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, Dans la solitude et la souffrance. C’est la Matière la plus délicate de la sphère de l’esprit. »

Philippe du Vignal

TnBa-Théâtre du Port de la Lune, Place Renaudel 33032 Bordeaux. T: 05 56 33 36 80, jusqu’au 21 octobre

 

 

 

Jours radieux de Jean-Marie Piemme mise en scène de Fabrice Schillaci

 

Jours radieux de Jean-Marie Piemme mise en scène de Fabrice Schillaci

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Le Théâtre Varia a programmé nombre de pièces de Jean-Marie Piemme et  accueille aujourd’hui Jours radieux, une création du Théâtre de Liège. Officiellement inauguré en 1988 comme Théâtre de la Communauté française, ce centre dramatique est né à l’initiative des metteurs en scène Michel Dezoteux Marcel Deval et Philippe Sireuil, pour y créer leur projets. Ensemble, ils ont découvert cet ancien théâtre, devenu entre temps un garage…
Les premiers spectacles présentés connurent d’immenses succès. Depuis, avec une deuxième salle: le Petit Varia, il reste un lieu de création incontournable, ouvert aux aventures artistiques et aux écritures nouvelles, en théâtre comme en danse. On y verra cette saison des pièces d’auteurs comme Manuel Antoine Pereira,  Rafael Spregelburg,et Yannis Ritsos avec La  Trilogie des éléments (voir Le Théâtre du Blog).

 Jours radieux commence comme un conte de fées : « Il était une fois une paisible maison, habitée par de braves gens. » Le Blond, la Blonde et la Blondinette forment une famille heureuse. «Tout va bien !» s’extasie chacun, confortablement installé dans un intérieur douillet : «Dans la tête, j’ai un rêve, dit  Le Blond,  un monde blond. Désirs blonds, pensées blondes, paysages blonds, argent blond, esprit national blond, chaque génération ferait l’amour dans un champ de blé et les progrès de la génétique aidant, un jour, tous les êtres humains sur terre deviendraient blonds. »

Mais, dans ce monde clos sur lui-même, s’insinue la peur. Peur de l’autre, de l’étranger, peur aussi de ne plus pouvoir manger du cochon, de perdre leur français, peur de dire cette peur viscérale. Ils ont beau se protéger, se cacher, ils sont de plus en plus désorientés, isolés, perdus. Ces braves blonds sans histoire cèdent à la paranoïa : fini le bonheur. Heureusement, un parti radical ose dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. La Blondinette en est. Et, comme Blanche-Neige Démocratie, elle se laisse entraîner par la « vieille sorcière facho ». Alors, le conte vire au cauchemar… 

 La scénographie, très simple, avec un  praticable central carré qui tourne sur lui-même, figure le salon de la petite famille. Ce décor, efficace, va se transformer dans la deuxième partie, en Château maudit. Composée de onze tableaux, la narration avance par ellipses. Avec des répliques courtes et percutantes, émaillées de blagues et de comique de situation, comme par exemple, quand La Blonde est prise d’un spasme l’obligeant à parler arabe. On rit au quart de tour, même si l’auteur ne fait pas toujours dans la dentelle et opte pour la farce chansonnière. 

 

©Alice Piemme

©Alice Piemme

Fabrice Schillaci flirte avec le grotesque, et ses comédiens se saisissent du texte, sans avoir peur de la caricature. Elisabeth Karlik, la fille, a tout d’une passionaria à la Marion Maréchal Le Pen, Joëlle Franco, la mère, campe une fausse blonde vulgaire, quant à Stéphane Vincent, il a le physique du rôle. Comme l’auteur, les interprètes s’en donnent à cœur joie,  sans pitié pour leurs personnages. Ridicules, monstrueux, mais, comme il s’agit d’un conte moral, on comprend qu’ils sont aussi des victimes, aveuglés par leur trouille.

 A l’instar de Joël Pommerat et avec le succès que l’on sait, le théâtre, depuis quelques années, a renoué avec cette littérature populaire,  les contes d’antan, revus et corrigés, Voire, comme ici détournés. L’ humour caustique de Jean-Marie Piemme stigmatise la montée des extrêmes droites européennes ; la  mise en scène, sur le fil du rasoir, évite le piège de la vulgarité. Un spectacle chaleureusement applaudi par le public qui rit à bon escient, ce qui témoigne de la justesse de l’interprétation.

 Mireille Davidovici

Petit Varia. Billetterie Rue du Sceptre, 78 71050 Bruxelles T. : 032 / 640 35 50, jusqu’au 28 octobre.
Le NEST de Thionville du 16 au 18 avril.

Le texte est publié chez Lansman éditeur (2017)

Les Batteurs, conception : Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

 

Les Batteurs, conception : Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

 

©Martin Colombet

©Martin Colombet

La batterie soit l’ensemble des instruments à percussion d’un orchestre : caisse claire, grosse caisse et cymbales, frappées avec la main, à la baguette, ou au balai, pour en tirer des sons arrondis ou proéminents, secs ou légers. L’un de ces six instrumentistes raconte ce qu’il doit à Kenny Clarke, pionnier de l’utilisation de la cymbale pour tenir le rythme. Jusque là, en effet, on utilisait la caisse claire pour le rythme principal, soutenu par la grosse caisse, et il est maintenant marqué par la cymbale, que grosse caisse et caisse claire soutiennent. Ainsi, naît la technique de la batterie du jazz, que l’on perçoit peu mais qui donne pourtant le tempo, autour duquel les autres instrumentistes se rassemblent implicitement. Ici, le pouvoir passe de mains en mains, et s’échange, selon la mesure de chacun, quand il y a six batteurs en scène : Anthony Capelli, Héloïse Divilly, Arnaud Laprêt, Louis Lubat, Christiane Prince et Vincent Sauve.

A partir de situations fictives élaborées en commun, Adrien Béal a associé l’esprit d’un chœur de batteurs à celui du chœur du théâtre antique grec mais cette fois sans coryphée. Récits et gestes scéniques s’éloignent ou se rapprochement, et les groupes se rejoignent pour une composition nouvelle ou bien s’isolent. Comment l’individu participe-t-il à l’histoire collective ? En jouant en solo parfois, puis avec les autres, à l’instant donné ? Dans une énergie communicative qui traverse les êtres dialoguant sourdement entre eux et se parlant sensuellement

Souvenirs d’enfance où l’enfant qu’on a été, les garçons surtout, bat un objet avec une baguette ou un bâton, et se sent alors vivre au plus près de son corps et de son cœur qu’il ignore encore. Souvenirs aussi de résonances de musique africaine, en solo ou en chœur, musique quotidienne des femmes qui battent le millet ; souvenirs des légendes chamaniques aux percussions éloquentes ; actualité contemporaine aux battements du cœur accélérés par l’émotion, dans une violente agitation des sens.

A la fin, les batteurs se rassemblent en une ligne horizontale nette, jouant de plus en plus intensément, quand le noir se fait absolu, et que la musique résonne dans le corps de chaque spectateur. Une jolie croisière musicale…

 Véronique Hotte

T2G –Théâtre de Gennevilliers, avenue des Grésillons, jusqu’au 16 octobre. T : 01 41 32 26 26.

 

 

Retour à Reims, sur fond rouge de Didier Eribon, adaptation et mise en scène de Stéphane Arcas

 

Retour à Reims, sur fond rouge d’après Retour à Reims de Didier Eribon, adaptation et mise en scène de Stéphane Arcas

©Estelle Rullier

©Estelle Rullier

 Il est des œuvres nécessaires dont le théâtre s’empare, tant elles résonnent avec notre aujourd’hui. Parmi elles, le récit du sociologue et critique littéraire Didier Eribon, mis en scène par Laurent Hatat en 2014 et par Thomas Ostermeier à Glasgow cette année.  Un témoignage poignant d’un fils qui, à la mort de son père, revient vers un monde que, dès l’adolescence, il a rejeté pour se construire et exister. Faire des études brillantes, monter à Paris et fréquenter l’élite intellectuelle, notamment écrire dans le journal Libération, lui a permis de vivre  son homosexualité, que ni son père, ni sa mère n’ont pu accepter.

Cette confession raconte les retrouvailles avec sa mère. Pourquoi avoir fui son milieu d’origine, le monde ouvrier? L’ami de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault, lui, le militant gay, découvre, en fin de compte, que s’il a exposé et combattu sa honte sexuelle, dans des textes comme Réflexions sur la question gay (1999 ), il  a omis de parler de sa honte sociale. À la fois  introspectif et analytique, le récit explore les raisons de ce sentiment  inavoué et occulté par sa lutte pour vivre librement son homosexualité.
  Didier Eribon remonte aussi jusqu’à ses grands-parents pour mesurer la réalité de la lutte des classes à travers «la violence du destin famililal», et exprimer sa colère contre la classe dominante. Mais nous n’entendrons pas tout de suite ce récit. Cette adaptation emprunte en effet des voies détournées, avec un prologue inattendu où un apprenti ventriloque dialogue avec un pantin façonné à son image. Poupée débile, obnubilée par le cul, enfilant des blagues misogynes racistes, homophobes et même pas drôles : obscénité du monde du spectacle et des shows télévisés ? Relation entre l’homme et son double masculin-marionnette ?

©Estelle Rullier

©Estelle Rullier

Ces impromptus décalés vont ponctuer le spectacle et ouvrir sur un épilogue plus poétique avec un beau texte de Michel Foucault sur le corps amoureux.  On avait précédemment entendu un  écrit de lui sur les ”contre-espaces “.  Ces inserts, Stéphane Arcas les met en scène pour marquer l’influence du philosophe sur Didier Eribon: «J’ai beaucoup travaillé la notion de porte-à-faux. Les dualités sont tirées à l’extrême. Ma schizophrénie est venue envahir le monde d’Eribon (…). J’ai donc ajouté deux textes de Michel Foucault qui  permettent (…)  le développement d’univers plus oniriques . Pour cette adaptation, je suis aussi allé fouiller dans des interviews qu’a données l’auteur».

 Sur le plateau, se découpent des espaces pluriels pour un récit à plusieurs voix, le texte d’origine étant distribué à trois acteurs, accompagnés de deux musiciens. Des projecteurs manipulés à vue, des câbles pendant comme des lianes ici et là, des statuettes et un grand masque africains, des meubles hétéroclites, un sol couvert de cendres figurent un studio de télévision ou de cinéma désaffecté, un lieu en déréliction comme ces cités ouvrières à l’orée des métropoles.

Le décor, signé aussi du metteur en scène, déporte l’action loin du réalisme de Mouizon, dans la banlieue de Reims où les parents du narrateur ont vécu pendant vingt ans, sans que jamais il n’y vienne, avant cette visite à sa mère. En toile de fond, une immense carte du monde lance les lueurs rouges, comme d’un feu qui couve encore. Dans cet univers étrange aux lumières incandescentes, les acteurs évoluent deux heures durant, sur une musique rock bien dosée.

 On l’aura compris, Stéphane Arcas donne une version toute personnelle de Retour à Reims et les spectateurs qui connaissent bien l’œuvre de Didier Eribon seront surpris par la prolifération des signes envoyés, sans pourtant trouver à redire sur la teneur du texte. Les comédiens, très engagés, donnent chacun une couleur à ce  monologue et font passer avec justesse le message de l’auteur : il y est question de son histoire mais aussi de celle de la classe ouvrière, délaissée par la gauche et livrée au Front National.

Il faut saluer la performance de Claude Schmitz en ventriloque, et la belle présence de Marie Boss,  Fyl Sangdor et Nicolas Luçon. Si on sort du théâtre avec l’impression d’un « à peu trop », on s’est attaché à l’univers baroque, au clair-obscur sur fond rouge, et à l’authenticité de ce spectacle atypique qui vaut le détour par Bruxelles. Le jeune metteur en scène français a implanté sa compagnie en Belgique et s’apprête à partir en Guinée pour y travailler avec des comédiens et musiciens africains.

Mireille Davidovici

 Théâtre Varia  78 rue du Sceptre 1050 Bruxelles T: +32 640 35 50, jusqu’au 21 octobre.

Maison de la Culture de Tournai, les 5 et 6 décembre.

Retour à Reims est publié aux Éditions Fayard

Comme à la maison d’Eric Romand et Bénédicte Fossey, mise en scène de Pierre Cassignard

 

IMG_901Comme à la maison d’Eric Romand et Bénédicte Fossey, mise en scène de Pierre Cassignard

Cela se passe dans une maison bourgeoise de la Sarthe. Curieuse impression de déjà vu quand on arrive dans la salle et qu’on voit le décor de Jacques Voizot: une salle à manger au papier peint défraîchi avec un escalier menant au premier étage, une porte dans le fond, une fenêtre sur cour et des murs de brique rouges apparente.: un décor recyclé qui a appartenu sur ce même plateau, il y a quelques années à un autre spectacle. Mais qu’importe…

Un soir de Saint-Sylvestre, Suzanne, une forte femme à l’accent du Sud-Ouest prononcé (excellente Annie Gregorio) la femme d’un garagiste en phase terminale de cancer allongé  sur son lit au premier étage  et qu’on ne verra jamais, reçoit ses enfants: Sylvie, une belle et jeune comédienne qui semble avoir quelque mal à trouver des rôles.

Et, catastrophe, elle est enceinte d’un amant, député mais surtout marié et père de deux enfants,  et elle croit naïvement et un peu trop vite qu’il va divorcer fissa pour vivre avec elle. Ce qu’il ne fera pas bien entendu et ce qui la plongera dans les larmes ,et le désespoir absolu. Il y a aussi son frère, Michel, la quarantaine, un garçon bourru, un peu compliqué employé principal du garage paternel (Pierre-Olivier Mornas) mais qui, le lui rappelle gentiment sa mère, n’a pas les épaules pour le diriger. Michel est affublé d’une épouse nunuche qui rêve que, grâce à une prochaine insémination artificielle, elle puisse avoir enfin un enfant. Le  petit dernier de cette tribu, Titou travaille au Canada. Bourré de fric, il fait des cadeaux somptueux à toute la famille mais, en désaccord avec son frère sur l’avenir du garage, il va vite se bagarrer avec lui ! Et on apprendra qu’homosexuel, il a un ami là-bas… et d’origine congolaise, mais qu’il sont venus ensemble, et qu’il va le rejoindre en voiture à Paris après la petite sauterie familiale du 31 décembre. Enfin dans ce tableau de famille, on apprend que la sœur de Suzanne ( Françoise Pinkwasser) toujours en fauteuil roulant à cause d’une péridurale qui s’est mal passée a donné naissance à Sylvie… dont elle est  donc la véritable mère!

La pièce est de la même veine que Mange ! (Avant que ça ne refroidisse) des mêmes auteurs avec aussi un peu la même bande : Jeoffroy Bourdenet qui joue ici Titou, Lisa Martino, remarquable comédienne qu’on a vu autrefois chez André Engel ( Sylvie), Aude Thirion ( l’épouse de Michel) et Pierre Cassignard qui signe la mise en scène.  Cela se passait le 1er janvier, avec déjà une certaine Suzanne, son mari et sa sœur, autour d’un dîner avec leurs enfants qui allait mal tourner…

C’est toujours dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes, en cuisine comme au théâtre.  Et Bertolt Brecht l’avait bien compris et avait exploité le filon avec La Noce chez les petits bourgeois. Le repas en famille bien arrosé étant le meilleur détonateur pour faire ressurgir les vérités bien cachées et les vieux conflits entre membres d’une même tribu et les pièces rapportées. Suzanne, mère autoritaire choisit les mots les plus durs pour humilier ses enfants surtout Sylvie. La mise en scène de Pierre Cassignard est juste et d’une grande précision, et on voit que les acteurs ont déjà joué ensemble d’où une bonne unité de jeu; vedettariat, sans effets racoleurs, et à un rythme soutenu.

Le texte est parfois facile, mais intelligent et jamais vulgaire, et les répliques cinglantes et le plus souvent impitoyables-font mouche à tous les coups. Et très drôles, en particulier, quand Suzanne, la mère quand elle parle à sa fille Sylvie ou décrit son pauvre mari dont on annoncera la mort à la fin de la pièce, ou quand Titou annonce à son frère que c’est lui l’acquéreur… jusque là inconnu du garage familial.  Bien campés, ils sont tous comiques, parfois un peu touchants dans leur désarroi.

Une bonne leçon que le théâtre dit public-où on ne rit pas souvent à des créations souvent trop longues et bavardes-ferait bien de méditer. C’est si bon de rire  pendant une grande heure, et le public ne s’en prive pas, en connivence avec ces excellents acteurs, très crédibles et qui, on le voit tout de suite, ont un réel plaisir à jouer cette pochade sur la vie d’une famille française ordinaire qui est un peu celle de tout le monde. Dans la lignée d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri.

Que demande le peuple?  Peut-être une chose: qu’un Centre Dramatique National invite cette création. Cela ferait bouger-légèrement-les lignes entre théâtre public et théâtre privé. Enfin, du Vignal, vous êtes bien gentil mais mêlez-vous de ce qui vous regarde, et vous rêvez complètement…

Philippe du Vignal

Théâtre de Paris, 15, rue Blanche  75009   Paris IXème T : 01.42.80.01.81, jusqu’au 31 décembre.

 

La Famille royale, d’après William T. Vollmann, adaptation et mise en scène de Thierry Jolivet

 

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

La Famille royale, d’après William T. Vollmann, adaptation et mise en scène de Thierry Jolivet

 Ce roman-fleuve de cet écrivain américain, traduit par Claro, est fondé sur un bon scénario fondé sur le pouvoir du néo-libéralisme et de la société du spectacle, à l’heure de la globalisation. Le commerce sexuel et sa captation numérique-un des thèmes du roman-est un témoignage de l’oppression du monde marchand sur les corps. Le jeune metteur en scène regarde cette fiction politique comme un moment de l’Histoire où est mise en relief la violence d’une société dont les représentants antithétiques se rejoignent dans des rapports de maître à esclave.  

Deux frères ennemis, tels Abel et Caïn, se regardent en miroir, se croisant parfois mais à peine, l’un du côté du Bien, et l’autre, du côté du Mal. Le bon Tyler, un détective privé, a été embauché par un proche d’un de ces frères ennemi- à la fois homme d’affaires cynique et avocat arrogant. A la recherche de la mythique « Reine des Putes » de San Francisco,  pour en faire la vedette d’un bordel virtuel à Las Vegas! Tyler va donc fréquenter les bas-fonds de la ville, il localisera cette « Reine » …et en tombera amoureux. Il y a aussi dans ce roman, une tribu de prostituées sous l’emprise de l’héroïne et du crack «que le Roi Dollar et ses sbires vont s’employer à anéantir». Pour raffiner encore ce tableau d’une société corrompue-vies détruites et amours malheureuses-le bon Tyler va aimer l’épouse du frère diabolique qui se suicidera.

Dégradation des existences mises à mal : les personnages masculins comme féminins ne se montrent pas sous leur meilleur jour, et sont les victimes et les proies sexuelles des souteneurs (les hommes les plus forts physiquement) et des hommes d’argent. Coups et blessures, femmes ravalées au rang d’esclaves violées, hommes spectateurs passifs ou acteurs mais souvent impuissants… Bref, tout ce monde équivoque des bas-fonds vit dans une solitude extrême. Une fresque très noire, même si la Reine paraît plus humaine!

Toute la mise en scène  est fondée sur une énergie et une fougue non simulées. Côté scénographie, murs, parois et habitacles se déplacent, donnant à voir avec beaucoup d’invention et de façon simultanée, des situations pourtant éloignées mais dont les scènes s’enchaînent comme dans un film, à un rythme tendu. Les comédiens ne ménagent pas leurs efforts, et assument pleinement leur rôle de bandit ou de prostituée. Dans une sorte de danse macabre, ils essayent de résister aux menaces et d’éviter coups et mauvais traitements. Le représentant du Mal déroule au micro le catalogue des catastrophes sociales actuelles : crise des subprimes aux États-Unis et ses répercussions en Europe, attentat et chute des Tours jumelles… L’animateur fait son show, tous micros ouverts, sous les spots d’une télé, invectivant le Mal sur un ton de colère, en écho au trio Mémorial: composition et interprétation musicale de Clément Bondu, Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau.

 Mais le niveau sonore beaucoup trop élevé réduit le propos et oblige Florian Bardet, Zoé Fauconnet, Isabel Aimé Gonzalez Sola, Thierry Jolivet, Nicolas Mollard, Julie Recoing, Savannah Rol et Paul Schirck à ne mettre aucune distance entre eux et leur personnage: ils jouent un peu sommairement au premier degré, criaillant et s’époumonant sans nuance. Dommage…

 Véronique Hotte

Le spectacle a été joué au Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris XIVème, du 5 au 10 octobre.

Le roman traduit par Caro est publié aux éditions Actes Sud.

Hors cadre de François Alu

 

© Julien Benhamou

© Julien Benhamou

Hors cadre de François Alu

Nous avions croisé François Alu dans les salles de la banlieue parisienne, avec ses partenaires du Groupe du 3e étage, dirigé par Samuel Murez (voir Le Théâtre du Blog) mais nous le découvrons ici au Théâtre Antoine, reconnu comme monument historique depuis 1989, et qui a accueilli le Théâtre Libre du grand metteur en scène André Antoine au 19ème siècle. Le premier danseur de l’Opéra de Paris auquel il appartient depuis l’âge de seize ans, revendique son indépendance: «J’ai toujours adoré faire du spectacle. Sur scène mais aussi à la ville. Depuis que je danse à l’Opéra, je suis à chaque fois touché par la façon dont le public réagit à mes prestations, et par toutes les façons dont ils me témoignent leur ressenti. »

Sur des textes de Samuel Murez, et accompagné par d’autres danseurs de l’Opéra, François Alu  (vingt-trois ans) se livre à une performance débridée. L’auteur salue chez cet artiste atypique «son plaisir immodéré de l’exploit physique et technique, sa jubilation à se glisser dans la peau d’un personnage en faisant ressortir ses particularités, son goût prononcé pour l’humour et en particulier l’autodérision, ses appétits voraces, son amour de la dynamique de troupe, et toujours sa très grande difficulté à rester dans un cadre circonscrit …  un Opéra très attaché aux règles».

Ici, il joue littéralement avec ses partenaires, alternant morceaux de bravoure dansées et sketches plus légers. Avec quelques mises en abyme mis en scène comme des réglages de sons et lumières, effectués à vue.«Je me jalouse, je me perds en moi je me déconstruis»: cette phrase de Raymond Federman, entendue en voix off, résume bien la démarche de François Alu. Un corps animal débordant d’énergie, une vitalité et un esprit réjouissants au service d’un spectacle iconoclaste, salué par un public enthousiaste et de qualité que parodie semble-t-il, le danseur, quand il lui offre sa version des Bourgeois de Jacques Brel. Dans l’histoire contemporaine de l’Opéra de Paris, de nombreux artistes ont témoigné de leur singularité. François Alu ici les rejoint.

Jean Couturier

Spectacle vu au Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris Xème, le 8 octobre. T: 01 42 08 77 71
Autre représentation : le samedi 14 octobre à 19h30.

 

 

Quelques petits spectacles à Audincourt

 

Quelques petits spectacles à Audincourt:

Programmés par le Théâtre de l’Unité pour célébrer leurs dix-sept ans d’activité théâtrale à Audincourt, ces six petits spectacles ont été joués par des compagnies le plus souvent régionales, qu’Hervée de Lafond et Jacques Livchine ont accompagné dans leur parcours et/ou leur création.

Les Cancoyote Girls

Clotilde Moulin, La Lue et Maguy Bolle, ces jeunes femmes, complices depuis quelque cinq ans du Théâtre de l’Unité s’accompagnent de leur instrument : harpe, guitare et accordéon. Volontiers provocatrices, elles nous ont régalé de leurs savoureuses chansons franc-comtoises à l’humour souvent des plus décapants. Trois filles arrivent en voiture, elles installent un piano avec difficulté, se disputent pour la méthode.  Elles représentent une association de défense de la vraie famille.  Laurence présente Véronique et Marie-Paule qui s’occupe de la lumière : « La jeunesse est en détresse, les enfant vont mal à Louvigner ». Peu à peu tout se déglingue,  on apprend que finalement, elle défendent la famille  parfaite, mais que leurs familles à elles sont un vrai désastre.  Des disputes incessantes   entre Lili Douard, Inès Lopez et Sigrid Metatal font éclater de rire le public. Elles chantent des cantiques catholiques assez joliment, on rit énormément mais c’est un rire intelligent qui écorche en finesse les partisans de la famille pour tous. Ouardi Bessadet, un ancien élève du lycée Cuvier de Montbéliard assume la mise en scène. On note au passage  le formidable  potentiel comique d’Inès  Lopez formée à l’Ecole du Samovar à Montreuil. Un beau moment musical que le public a beaucoup apprécié.

Re-belle de Latifa Djerbi

POP20PUNK20ET20REBELLE2028229Nous avions pu voir une première ébauche de  ce solo, l’an dernier au festival d’Avignon. Latifa Djerbi pétrissait son pain dans les rues. Elle dit qu’elle a décidé de ne pas remettre en chantier un nouveau solo, et s’enduit de harissa, puis déclare qu’elle a fait un stage d’écriture en Suisse: » En dehors de moi, je ne connais que moi ! Je suis enceinte de moi-même (…) La dévalo, c’est quand tu te sens indigne d’être aimée. Le toi du moi, c’est le moi autour de toi, j’ai décidé de me donner. »

Elle se met à hurler : «J’ai entendu dire quand j’étais petite, que, nous les Arabes, on volait le pain des Français.  J’ai décidé de me donner, de pardonner. Je vais faire un acte psycho-magique, en faisant du pain. Comme disait mon père, la farine est au pain, ce que le ciment est au parpaing! » Elle mélange donc la farine de blé à la farine de sarrasin, et pétrit la pâte furieusement. Puis elle met cette pâte à cuire, et il n’y a plus qu’à attendre. «Il suffit d’un peu d’amour, dit-elle, je suis comme tout le monde, j’ai peur des Arabes. Tout s’achète en Suisse, il faut être validée par un Suisse ! » Elle offre du pain à un spectateur-un complice-et chante: «J’avais dit que je ne ferai pas de monologue, mais je n’ai pas pu me retenir ! ». Toujours aussi ébouriffante, toujours aussi drôle, Latifa Djerbi…

La Méchanceté de et par Catherine Fornal

Déjà vu l’an passé, le solo de cette autre complice du Théâtre de l’Unité, dont elle avait suivi les cours dans un lycée de Montbéliard, s’avère encore aussi décoiffant. Elle se présente  avec un fort accent germanique :«Moi, Hilda Berg, je cumule plusieurs maladies dont le syndrome d’Alice au pays des merveilles. La deuxième, c’est la synesthésie multimodale, la musique qui évoque des formes et des couleurs ».

Après une danse ridicule, elle évoque la maladie  de Paso, une hyper-activité de la glande thyroïde, et bouscule son  Céline, son assistante qui ne lui a pas trouvé de médicament. «La bonté n’existe pas. Il y a une graduation dans la méchanceté. Le racisme se situe à différents niveaux. Quelqu’un peut-il me donner une définition de la bonté ? La tentation du bien n’est-elle pas plus destructrice que celle du mal ? Si tu veux aider quelqu’un, ne lui donne pas un poisson, apprends-lui à pêcher ! Nous sommes tous méchants ! » 

Happy Together par la compagnie Non Négociable de Besançon

Trois filles arrivent en voiture et installent un piano avec difficulté mais se disputent sur la méthode à suivre. Laurence présente Véronique, et Marie-Paule qui s’occupe de la lumière : « La jeunesse est en détresse, les enfants vont mal à Louvigner». Des disputes incessantes qui font éclater de rire le public. Lili Douard, Inès Lopez et Sigrid Metatal veulent initier les enfants à la musique mais leurs disputes ridicules semblent plutôt désespérées…

Jean-Pierre, lui et moi de et par Thierry Combes par le Pocket Théâtre

©Helene Dodet Photography

©Helene Dodet Photography

Ce solo avait été accueilli en résidence par le Théâtre de l’Unité. Un joli dispositif circulaire en bois a été construit; nous sommes assis sur de petits tabourets triangulaires plutôt inconfortables, mais avec une bonne visibilité. Thierry Combes évoque son enfance avec son frère Jean-Pierre, handicapé. Il se sert des notes épinglées au-dessus du bureau. et dit qu’il s’agit pour lui de prendre la parole sur le handicap «avec des chaussures orthopédiques».

Il nous raconte son histoire  aux côtés de cet homme qu’il interprète avec un naturel étonnant : « À quoi ça sert un frère handicapé, pourquoi ça m’amuse dans le fond ?  (…) Mon frère ne regarde jamais la télé, il n’en a pas besoin pour être handicapé mental ! Il est handicapé, il n’est pas un petit peu autiste. On se demande s’il est pareil au foyer et à la maison. Juste au moment où j’ai allumé la télé, il a mis sa musique ! (…) Pour l’anniversaire d’Anthony, handicapé, on lui a servi du biscuit salé à la confiture de fraise». Nous somme fascinés par ce dédoublement comique et spectaculaire du drame vécu par cette famille.

Petites Pièces d’urgence

Un joli mélange de professionnels et d’amateurs de toute la Franche-Comté: Fabien, Stanislas, Pauline, Chantal, Vincent, Michèle,etc. «Qu’est-ce qui te fait sortir de ton trou, faire un pas de côté ? Je me suis faite agresser, quatre mecs me sont tombés dessus, c’était des rebeus. Mon voisin Mustapha, il est bien, j’aurais dû intervenir, chaque acte est important. L’étranger d’aujourd’hui est l’autochtone de demain; pour les demandes d’accueil, il y en a trop. L’oubli n’est-il pas confortable? Il faut prendre le temps de perdre son temps. Choisir, c’est renoncer, mais il faut choisir pour avancer. Pour se déplacer dans les soixante-douze communes du Pays de Montbéliard, il faut chercher la simplicité…»

Edith Rappoport

Six petits spectacles vus à Audincourt, les 7 et 8 octobre, pour les dix-sept ans du Théâtre de l’Unité.   

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