Non c’est pas ça ! (Treplev Variations)

 

Non c’est pas ça ! (Treplev Variations), librement inspiré de La Mouette d’Anton Tchekhov, traduction de Marina Voznyuk, création collective de Laureline Le Bris-Cep, Gabriel et Jean-Baptiste Tur

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Dans La Mouette (1896) Anton Tchekhov se reconnaît des affinités avec Trigorine, le romancier arrivé, et avec Treplev, jeune dramaturge révolutionnaire dont, avec le suicide, il veut montrer l’absence de toute issue existentielle. Pourtant,  l’auteur russe n’a eu de cesse de donner sens au fait d’être au monde, et il écrivait à son ami Souvorine qu’«une vie consciente, sans une conception du monde bien définie, n’est pas une vie, mais un fardeau, une horreur… ».

Il ajoute aussi dans ses Carnets que «le bonheur et la joie ne sont ni dans l’argent ni dans l’amour, mais dans la vérité » Quelle vérité ? La vérité contre le mal, à savoir l’autorité arbitraire. L’autorité des parents impose une tyrannie familiale ; celle du clergé et de la religion, l’hypocrisie ou l’ignorance; celle de la puissance de la richesse,  la servilité ; celle de la célébrité ou du talent dans les arts et les sciences, l’orgueil et l’obséquiosité ; enfin, celle de la tradition, la paresse et le conservatisme des mœurs. Des thèmes philosophiques qui interpellent tous les jeunes. Ainsi, les comédiens et metteurs en scène Laureline Le Bris-Cep, Gabriel et Jean-Baptiste Tur, du collectif Le Grand Cerf Bleu ont travaillé sur La Mouette.

Tout commence par des actes manqués, et des velléités d’action: d’abord, en un mouvement vertigineux de théâtre dans le théâtre, le suicide de Constant (Constantin Treplev), le dramaturge malheureux, empêche concrètement la mise en scène de La Mouette, aujourd’hui. Excuses polies et gênées présentées au public qui se demande ce qui l’attend. Nina toutefois est présente, mais l’actrice laisse de côté le rôle de Macha qui ouvre normalement le spectacle; à travers  une consommation exagérée d’alcool, elle avoue qu’elle a une vie d’ennui. Laureline Le bris-Cep, très posée, déclame la poésie de Treplev qui a un discours sensible sur la présence au monde des êtres vivants, dans une profération vibrante et inspirée par l’urgence du respect écologique de notre planète menacée. Un discours répété et significatif du besoin de sens, entrelacé à des morceaux choisis de la pièce, comme  la scène du pansement que fait l’actrice Arkadina, (Coco Felgeirolles) à Treplev, son fils blessé (Jean-Baptiste Tur). Conflit générationnel  et liens sentimentaux à la fois.

Sinon, le trio se plaint, crie, s’agace, rit et pleure, comme dans la vie. Dans le jardin on a  installé  un petit chapiteau avec portes transparentes ou aveugles levées ou bien déroulées, et avec aussi lampions et ballons bleus luminescents. Sur une petite table de fortune, un verre de blanc à la main, Gabriel Tur, joue un DJ et assure le fond musical et sonore de la représentation. Mais il interprète aussi de loin Trigorine, l’écrivain connu.

Quand reste le seul amour et quand on a peu d’argent, on n’en est pas heureux pour autant. Treplev en fait l’expérience: il va voir sa Nina séduite par l’écrivain en vogue. Des courses poursuites autour du chapiteau jusqu’aux arrêts furtifs pour reprendre leur respiration, les comédiens ne boudent pas leur plaisir de jouer. Non, c’est pas ça (Variations Treplev) est comme une chambre d’écho à toutes les questions que se posent les jeunes générations au seuil de l’existence: réussir et non rater. Dans le goût du jeu et de la fête, dans une démesure sympathique,  les personnages se  moquent ici d’eux-mêmes.

Véronique Hotte

Le Centquatre 5, rue Curial Paris XIXème, jusqu’au 14 octobre. T : 01 53 35 50 50


Archive pour octobre, 2017

La Grande Echelle, Festival jeune Public

 

La Grande Echelle, Festival jeune public

Pierre Planchenault

Pierre Planchenault

Après une première édition au Monfort Théâtre, le Festival jeune public La Grande Echelle, porté par l’ADAMI et Tsen Productions, en partenariat avec la Maison des Métallos, invite petits et grands à un week-end de partages et rencontres autour de la création contemporaine: cirque, danse, théâtre, musique, arts visuels et sonores, bal, ateliers.

Ce festival engagé remet en question nos certitudes et nous interroge sur la place de l’enfant et de l’adulte dans la sphère familiale et sociale. Avec d’abord Les Voies de l’Enfance, un documentaire sonore et ludique, direction artistique de Dominique Duthuit, à partir de six ans. La forme expérimentale s’annonce comme contemporaine,  et l’auteur interroge la relation entre enfants et adultes. Et c’est les premiers, forcément, qui ont le droit à la parole : le public écoute avec émotion, sourire et plaisir, les voix de ces enfants de six à neuf ans: des sons glanés par Dominique Duthuit qui a enquêté auprès d’élèves de deux écoles élémentaires du XX ème arrondissement.

Les spectateurs sont assis sur des coussins dans la salle carrée dont la scène serait un couloir étroit longeant deux des côtés en angle droit de l’espace. Chacun se laisse absorber par le jeu acidulé et facétieux de ces voix enfantines et juvéniles, tremblantes ou articulées, à la fois spontanées et réfléchies, entre maladresse et savoir-faire inné. Qu’est-ce qu’un enfant ? Qu’est-ce qu’un adulte ? Qui apprend à l’autre ? Qu’est-ce qui relie ou sépare les générations ? « Les adultes ne font que travailler, manger et dormir-et travailler, manger et dormir encore – ils ne s’amusent jamais. Quelle vie ! 
« Moi, quand mes parents se disputent, ce sont de vraies disputes fortes et mon père ne dit que des gros mots ! »

Les enfants nourrissent de vrais rêves dont celui de  « se débrouiller »  sans les adultes. Une  performance musicale, visuelle et sonore, avec accordéon et chants ludiques de l’interprète, à la fois musicienne et cantatrice.  Elle se déroule dans la pénombre, invitant les spectateurs à une sieste enfantine. Des dessins d’enfants sont projetées sur un mur blanc grâce à deux petites machines malicieuses artisanales, des jouets inventifs et créatifs. Un joli spectacle délicat, rare et si juste, quant à la saisie des instants de l’enfance.

Piletta Remix de et par Le Collectif WOW ! (Belgique) à partir de 7 ans.

Piletta Remix, adapté de la fiction radiophonique Piletta Louise, est à la fois un spectacle vif, coloré – enchanteur – et une invitation à venir découvrir la fabrication d’une fiction radiophonique en direct : comment cela fonctionne-t-il ? La fabrication scénique et scénographique relève de la puissante magie des sons : bruitages, personnages, musique, mise en ondes et mixage en direct. L’héroïne Piletta,  (Emilie Praneuf) est debout face à son micro sur pied. A ses côtés, debout encore ou le plus souvent assis à leur table de bruitage, les autres interprètes qui s’essaient à la diffusion exacte et précise des bruits du monde : voix d’interlocuteurs plus ou moins sympathiques ou dangereux, voix chaude de la grand-mère,  du père inattentif, bruit de la boisson versée, du vent qui souffle, d’une vitre brisée.

Les sons de la vie sont ainsi répercutés au creux de l’oreille de chaque spectateur-petits ou grand-auxquel on a prêté un casque sonore. L’histoire de Piletta Remix  se rapproche de celle du Petit Chaperon rouge ; la fillette porte une salopette d’un rouge éclatant, et est partie à la recherche de la fameuse fleur de «bibiscus», seule capable de sauver sa grand-mère affaiblie. Rencontre de loups méchants et cruels, rencontre de Luis, un garçon si attachant que Piletta en tombe amoureuse, allant pour lui jusqu’à dévaliser une banque… Un conte initiatique d’aujourd’hui bien mené par Florent Barat, Michel Bystranowski, Benoît Randaxhe et Sébastien Schmitz. Un conte  charmant, résonnant avec une belle dimension à travers les bruits et la fureur d’une aventure ludique, tonique et rythmée.

L’Arche part à 8h, traduction de Jeanne-Lise Pépin, mise en scène de Betty Heurtebise (à partir de sept ans)

La fin du monde est annoncée, selon un temps approximatif mais de plus en plus proche. Face au déluge originel décidé par Dieu, seul un couple de chaque espèce pourra embarquer dans l’arche. Trois pingouins dérogent à la règle en vue d’une drôle de traversée, incertaine, menaçante et angoissante, quand on sait les lions si près. De toute façon, les compères s’ennuyaient à mourir sur la glace blanche et dure de leur banquise, et passaient leur temps à se disputer pour des vétilles. La colombe organise l’embarquement, exigeant que les règles soient honorées. Vive et active, elle ne peut, malgré tous ses efforts, accepter un troisième larron.

Malgré cette situation difficile, nos trois phoques échapperont aux menaces d’exclusion, grâce à leur capacité de jouer, simuler et danser. Dans cette arche fabriquée en lattes de bois de pin accueillante et chaleureuse, les comédiens s’engouffrent avec plaisir et  le déluge arrive représenté par des  gouttes de lumière à n’en plus finir sur les murs de l’arche, en images vidéo. Quant au passager clandestin, il s’amuse de ses incursions agiles dans une malle. Un mythe revisité avec fantaisie, et traversé par des questionnements sur la désobéissance, la croyance et la solidarité. « Dieu est partout, donc dans le grille-pain. » Le rire des jeunes enfants fuse, acquis à  une interrogation spirituelle.

Un joli spectacle, populaire au sens noble, qui ouvre les chemins de l’imaginaire et du rêve grâce à l’invention technique et esthétique soignée de cette arche, grâce aussi au jeu savoureux-phoques et colombe-de Stéphanie Cassignard, Alexandre Cardin, Julie Menut et Sarah Leck.

Véronique Hotte

Spectacles présentés à La Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud Paris XIème, les 6, 7 et 8 octobre. T : 01 47 00 25 20.

Stadium

 

Stadium, de Mohamed El Khatib

 

el-khatib-stadium-c-fed-hockeCe n’est pas du théâtre : des « vrais gens » sont sur scène,pas en “amateurs“ venus modestement prêter main forte (et justification ?) à un spectacle. En effet, ils ne jouent rien, ils sont là en personne, parce qu’elles et eux ont quelque chose à dire. Et ils le font avec confiance et grande maîtrise, parce que c’est du théâtre ; sur une scène organisée dans l’espace et  le temps comme pour tout spectacle, il y a un commencement, une fin (encore que…), et un suspense, dans l’attente non d’un dénouement mais d’une rencontre et d’un nouage. On peut “spoiler“ : la rencontre se produira.

Mohamed El Khatib a partagé pendant deux ans la vie du fan club du Racing Club de Lens, a fait des recherches sur la sociologie du football. Il est entré dans ces familles où l’on naît supporteur, où on vit et meurt supporteur aux couleurs sang et or. Il a écouté les “ultras“ et leur parole parfois paradoxale, leurs guerres d’honneur avec les clubs adverses-spécialement le club parisien et ses insultes aux Ch’ti «chômeurs alcooliques consanguins pédophiles», leur sens du respect–oui-et de la solidarité. Ils lui ont raconté leurs ateliers d’ « éléments de langage“, car on n’insulte pas n’importe comment : d’accord, l’arbitre a perdu sa mère la veille, il aura droit à un certain respect, on le traitera donc d’«orphelin de pute». La face plaisante des valeurs de ce club de fans.

L’auteur a recueilli les souvenirs encore proches sur la mine à Lewarde qui a fermé dans les années 90, et devenue aujourd’hui Centre Historique Minier, et le témoignage de l’un des derniers maires communistes de la région. Le séisme politique est encore présent, creusé par l’effondrement industriel: il y eut l’espoir avec la gauche de 2012,  et le basculement en 2017 vers le Front National avec toute la puissance déferlante entraînée par la déception.

Cela pourrait être triste mais non…. Dans un dispositif simple-une petite tribune, un micro, un écran et une baraque à frites, les supporteurs de Lens viennent avec leurs blagues, leurs chansons, les chorégraphies de pom- pom girls, et les familles avec leurs tout petits enfants, fiers de ce que Mohamed El Khatib nous fait découvrir et aimer. À quoi sert le théâtre ? À mettre en scène les invisibles, à écouter ceux qu’on n’entend pas. Y compris dans le débat politique: les lois et règlements anti-hooligans (terme à employer avec une grande vigilance), comportant l’idée de «présomption de culpabilité», seraient un bon terrain d’expérimentation pour l’extension de lois répressives concernant tout le monde. (Voir le récent débat à l’Assemblée Nationale).

Le foot, c’est du bruit, mais aussi des paroles. En direct ou sur écran, les personnes présentes qui ne sont pas des « personnages» mais qui le deviennent, du fait de leur place ici-se moquent gentiment de l’image que le public parisien peut avoir d’elles, et nous dévoilent un monde. Vous croyez qu’il suffit d’installer une succursale du Louvre à Lens pour que les Lensois se l’approprient ? Savez-vous que c’est un métier, d’être mascotte ? Qui se cache dans l’énorme chien en peluche du Racing Club de Lens? Un danseur professionnel qui a dansé avec Pina Bausch et Carolyn Carlson. Où l’on voit que le spectacle du foot n’est pas si éloigné qu’on ne le croyait, de la culture de l’ « élite“. Laquelle, respectueuse comme on l’est au théâtre, reste de bois, quand une jeune fille essaie de l’entraîner dans les chants du club.

Mais les frites de la mi-temps, autrement dit de l’entracte, la fanfare, les moments de rire et d’émotion auront raison de cette raideur. Les supporteurs lensois gagnent cette rencontre, au point que la fanfare ne peut plus s’arrêter, ni les spectateurs quitter la salle. Mohamed El Khatib a gagné son triple pari : mettre en scène le peuple des oubliés, rendre au spectateur son corps et ses émotions, et parler politique, frontalement et  sans métaphores. Est-ce du théâtre ? Cette performance à cinquante n’est pas tout le théâtre, mais un théâtre, passionnant et réconfortant. Cela vaut la peine de suivre le travail de Mohamed El Khatib avec C’est la vie, à Théâtre Ouvert puis au Théâtre de la Ville/Espace Cardin, puis Conversation entre Mohamed El Khatib et Alain Cavalier du 14 au 22 décembre)

Christine Friedel

Théâtre National de la Colline, jusqu’au 7 octobre.

Théâtre Alexandre Dumas à Saint-Germain-en-Laye le 12 octobre. Théâtre de Chelles, le 13 octobre. Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France, le 14 octobre.
L’Avant Seine, Théâtre de Colombes, le 10 novembre et Théâtre du Beauvaisis, les 16 et 17 novembre.

France-Fantôme, texte et mise en scène de Tiphaine Raffier

 

France-Fantôme, texte et mise en scène de Tiphaine Raffier

 

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

 Nous avions vu l’an passé, Dans le nom, de cette jeune metteuse en scène sur ce même grand plateau du Théâtre du Nord. Et nous vous avions dit  beaucoup de bien-et un peu de mal-de cette pièce. Tiphaine Raffier récidive en signant aussi texte et mise en scène de France-Fantôme mais avec la claire intention de monter d’un cran.
Elle dirige sept comédiens et deux musiciens, en s’appuyant sur une remarquable création vidéo de Pierre Martin. Dans le nom faisait référence au mystère de l’Annonciation, mais France-Fantôme traite de la Résurrection, une des autres bases du christianisme à travers une œuvre de science-fiction. Et  en référence à cette trop fameuse doctrine du transhumanisme qui sévit actuellement (les théories docteur Laurent Alexandre) et selon laquelle la mort n’est pas une chose fatale et pourrait dans des temps assez proches, être évitée ou du moins reportée de plusieurs siècles. Ou bien un retour à la vie réelle après un séjour prolongé dans une boîte à la température du zéro absolu-comme cela se pratique aux Etats-Unis moyennant très gros financement bien entendu-en attendant que la médecine trouve la solution pour résoudre la maladie qui a entraîné la mort. Ce dont parle avec une grande précision  Don DeLillo dans son dernier roman Zero K.

Mais la science-fiction n’est pas le thème du spectacle et Tiphaine Raffier veut surtout  traiter de l’image qui, visiblement l’obsède, en particulier, celle des disparus et des souvenirs que l’on peut en avoir. “ France-Fantôme, dit-elle, est à la fois une œuvre d’imagination, une dystopie mais aussi une œuvre d’amour et de chair. Mes personnages devront faire face à de nouveaux questionnements: comment cohabiter avec des êtres qui reviennent de l’au-delà? Doivent-ils avoir les mêmes statuts que les citoyens originels? Comment vit-on sous l’ère de la neuvième révolution scopique? A quoi sert le cerveau humain quand sa mémoire est externe? Comment regarder le monde avec les yeux d’un autres? Comment aimer sa femme avec les bras d’un autre?”

 Cela commence donc dans une cuisine moderne mais pas luxueuse, avec placards muraux et tissu Vichy d’une maison où vit un couple qui s’aime. Lui disparaîtra, en la laissant inconsolable mais il pourra réintégrer notre monde sous un autre corps et appartiendra alors  à une catégorie spéciale: celle de la communauté des Rappelés, pour ne pas dire Revenants. Grâce aux nouvelles technologies qui permettent de stocker les souvenirs et les photos, éléments essentiels de la personnalité de chacun. Le passé  garantissant, grâce autrefois à un support papier et maintenant comme ici, numérique, une sorte de sas de la mémoire, comme un vague sursis après notre disparition. Ce qui sans doute fascine les enfants regardant des photos de leurs arrière-grands parents. Du passé vu au présent qui préfigure notre avenir!  Ceux que nous voyons disparus depuis longtemps et qui sont un peu nous dans cinquante ans! Quel vertige, comme l’avait déjà bien expliqué Jacques Derrida dans Demeure Athènes.

Mais dans le monde, tel que le vit et surtout tel que le voit Tiphaine Raffier, il y a-heureusement?-loin, très loin de la riche Europe, quelque part dans le fond de l’océan vers l’Ile de la Réunion, un bunker pour assurer la protection maximum de ces souvenirs humains trop humains en cas de guerre ou catastrophe nucléaire. Une belle occasion pour Tiphaine Raffier qui a visiblement beaucoup lu Marie-José Mondzain, de réfléchir et nous faire aussi réfléchir à la fonction de l’image et surtout de l’image-vidéo comme mode de pouvoir. Elle voudrait, si on a bien compris, mais cela dépasse un peu le cadre d’un spectacle-que nous examinions le statut et l’influence de l’image surtout vidéo, qui devient de plus en plus envahissante, de plus en plus pernicieuse à notre insu même. Vidéos-démonstration dans les boutiques de bricolage, vidéos-reportages sur le net en  direct- vidéos-explicatives dans les musées, vidéos-pub dans le métro, voire vidéos-souvenirs en scannant avec son portable un carré sur une tombe (payant bien sûr pour les héritiers mais à en croire leurs inventeurs mieux qu’une photo imprimée sur porcelaine: on n’arrête pas le progrès!) Comme un flux qu’on ne peut maîtriser et qui tendrait à remplacer la parole.

Comme dans son précédent spectacle, la metteuse en scène  a une rare maîtrise d’un grand plateau et a encore progressé du côté de la direction de ses acteurs, tous très crédibles, en particulier Edith Merieau qui endosse remarquablement le rôle pas facile de la jeune veuve. Côté scénographie, là aussi grâce au travail d’Hélène Jourdan, les scènes qui se passent d’un lieu à un autre: de la cuisine d’un couple à celle d’une salle de réunion, se font avec une grande fluidité. Et chose rare, les interventions vidéo sur un grand écran suspendu qui se déplace de l’arrière jusqu’en avant du plateau, n’ont rien de pléonastique comme trop souvent. Ce qui prouve une grande intelligence dans la conception de la mise en scène. Cette jeune metteuse en scène peut aussi dire un grand merci à l’équipe technique du Théâtre du Nord.

Mais désolé, il y a aussi, comme la dernière fois,du vraiment pas très bon dans cette mise en scène…Tiphaine Raffier a visiblement subi l’influence de Julien Gosselin et enfile les stéréotypes à la mode! Elle persiste à croire qu’un environnement de basses fait djeun et moderne. Quelle naïveté! Cela n’ajoute strictement rien au spectacle; et  pas question de génération, notre voisine, une très jeune fille, se bouchait aussi  les oreilles.Nous avons tous passé l’âge de sentir vibrer notre ventre comme dans une discothèque. Et, au nom de quoi, Tiphaine Raffier fait-elle parfois crier ses comédiens sur la musique, alors qu’ils sont déjà dotés de micro HF. Elle aurait pu aussi nous épargner ces jets stéréotypés de fumigène…

La dramaturgie de France-Fantôme n’a pas non plus les mêmes qualités que Dans le nom. Cela commence plutôt bien mais Tiphaine Raffier a du mal à nous emmener dans ce qui ressemble souvent davantage à un long poème aux allures de BD qui filerait volontiers la métaphore. Pas facile en effet de recréer dans un spectacle un monde de vie quasi-éternelle  de ces « transhumains » où la mort finirait par disparaître! Au théâtre, le descriptif n’a jamais fait bon ménage avec le dialogue…  Et cette jeune auteure-metteuse en scène, passée la première heure, maîtrise moins bien son spectacle: les petites séquences succèdent aux petites séquences, avec des redites, des longueurs et plusieurs fausses fins, et cela pendant presque trois heures sans entracte! Même si, techniquement, c’est impeccable (elle sait faire bosser ses gens) et même si elle a déjà coupé dans un texte vraiment trop bavard qui, dans la deuxième partie surtout, nous a semblé souvent partir un peu dans tous les sens.

Cela dit, c’était le soir de la première. Et le spectacle peut donc encore évoluer de façon très positive mais Tiphaine Raffier doit le resserrer d’urgence, et mieux maîtriser le rythme et le scénario de cette création. Mais bon, si vous voulez voir à quoi peut ressembler le théâtre de demain, allez voir cet ovni, qui, malgré ses défauts évidents, possède des choix d’écriture et de mise en scène d’une grande exigence. Pas si fréquent sur la scène française contemporaine…

Philippe du Vignal

Théâtre du Nord, Grand Place à Lille jusqu’au 15 octobre. T: 03 20 14 24 24.

Du 9 au 13 janvier, à La Criée-Théâtre National de Marseille; les 18 et 19 janvier à la Comédie de Valence. Les 25 et 26 janvier au Théâtre de Lorient Centre Dramatique National. Du 31 janvier au 10 février au Théâtre Gérard Philipe Centre Dramatique National de Saint-Denis. Et les 13 et 14 février à la Scène Nationale 61 d’Alençon.

Mme Klein de Nicholas Wright, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

© Pascal Gely

© Pascal Gely

 

Mme Klein de Nicholas Wright, traduction de François Regnault, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

 Hautes fenêtres, pièce à vivre spacieuse, meubles années trente. Le salon bureau de Mélanie Klein (1882-1960), à Londres, en 1934. La célèbre psychanalyste vient d’apprendre la mort de son fils, Hans. Un suicide, prétend sa fille Mélitta qui veut l’en rendre responsable. Paula, une amie de Melitta, devient le témoin involontaire d’un violent règlement de comptes entre mère et  fille. 

Les personnages sont toutes trois psychanalystes, et les faits exposés historiquement avérés, mais l’auteur britannique n’écrit pas ici un biopic ni un traité sur la psychanalyse : il saisit la vie Mélanie Klein à un moment crucial, quand ce deuil la plonge dans une grave dépression. De facture classique: lieu unique, temps d’une nuit, l’action de Mme Klein se noue et trouve sa résolution dans la séparation de la mère et de sa fille. 

Avec de phrases courtes, incisives, Nicholas Wright exprime avec retenue les mouvements de haine qui couvent derrière les paroles et les gestes quotidiens. Il met des mots « savants » dans la bouche de ses héroïnes à bon escient, que mère et fille se lancent à la figure comme des pommes de discorde; et nous sourions de leur cuistrerie car ces notions (transfert, contre-transfert, mauvaise ou bonne mère, le ça, le moi et le surmoi … etc.) sont aujourd’hui presque passés dans le langage courant… Des clins d’œil prêtent aussi à rire, comme la manie de Mélanie Klein de tout fermer à double tour et de cacher ses clefs dans la bibliothèque, derrière le livre Le Rêve et son interprétation de Sigmund Freud, une œuvre qui la décida à entreprendre une analyse avec Sandor Ferenczi, puis avec Karl Abraham et la conduisit au succès que l’on sait après la publication de La Psychanalyse des enfants, à Londres, en 1932. Autre trouvaille dramatique à suspense : la circulation d’une lettre explosive de la fille à sa mère : la lira-t-elle ?

 Brigitte Jaques-Wajeman dirige les trois actrices à l’aune de cette dramaturgie méticuleuse, les nerfs à fleur de peau : « Ces trois femmes sont des Juives d’Europe centrale, dit-elle. Exilées à Londres, elles portent avec elles une mémoire de pogroms, de persécutions. Leur connaissance des mécanismes inconscients ne les met pas à l’abri des passions. Elle aiguise au contraire leur capacité de sentir, d’entendre, de souffrir. » Marie-Armelle Deguy , brune pour l’occasion, s’impose en Mélanie Klein, et donne une gamme subtile aux variations d’humeur de cette femme autoritaire, sûre d’elle mais fragile. Une mère juive qui éprouve, dans son vécu familial comme dans son métier, la toute-puissance de la figure maternelle dans la constitution du sujet. Sarah Le Picard en Paula discrète mais déterminée se révèle, derrière un physique effacé, d’une grande habileté, pour arriver à ses fins. Clémentine Verdier (Melitta, la fille), joue plus en force, parfois même au bord de la crise de nerfs, pas toujours au diapason de ses partenaires. Un triangle à géométrie variable mais la mise en scène a su donner vie à ces femmes « savantes » non moins sensibles et humaines. Prises dans un cauchemar où résonnent  leurs peurs réelles liées aux temps barbares qu’elles traversent, et les fantasmes dévastateurs débusqués par la psychanalyste chez ses jeunes patients.

Malgré un décor un peu grandiloquent, et un texte qui semble parfois daté mais qui reste efficace, le spectacle s’impose par sa densité dramatique, servie avec sobriété par la traduction, la mise en scène et les comédiennes.

Mireille Davidovici

Théâtre des Abbesses 31 rue des Abbesses, Paris XVIIIème T. 01 42 74 22 77 jusqu’au 20 octobre. www.theatredelaville-paris.com

7 novembre MA, Scène nationale de Montbéliard ; 1er décembre  Théâtre de Fontainebleau ; 14 décembre Les Treize Arches, Brive ; 24 au 26 janvier  Comédie de Béthune.

La pièce est publiée aux éditions du Seuil

Ça ira, Fin de Louis texte et mise en scène de Joël Pommerat, (en français sous-titré en grec)

 

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Ça ira, Fin de Louis, texte et mise en scène de Joël Pommerat (en français, sous-titré en grec)

 

L’auteur a voulu présenter certains des préparatifs de la Révolution française. En effet, toute la substance intellectuelle est empruntée au discours dominant et cette pièce frôle le politique. Les faits jalonnent les étapes historiques montrent comment s’est opéré le passage de l’histoire à la fiction. A vrai dire, rien ne paraît  fantasmatique, et ce metteur en scène-chirurgien intelligent et curieux à l’extrême-pratique une anatomie de tous les instantanés qui forgèrent la philosophie des fameux Droits de l’homme et du citoyen.

2La Révolution française, est une réalité pourtant  déjà lointaine. Pourtant Joël Pommerat, auteur et metteur en scène, «manipule» avec beaucoup d’attention,  tout un matériel sur lequel est bâtie une nouvelle vision du monde proclamée par ce grand changement.

Aussi, le petit peuple, formé de gens de tous les métiers, c’est-à-dire le Tiers-Etat, est présenté ici sous ses traits d’un protagoniste de cette époque tourmentée. La volonté de ce peuple, mal ou bien guidé participe de toutes les leçons données par le siècle des Lumières. Les consciences étaient prêtes à changer la réalité, mais les citoyens français, ont en fait, concrétisé les propos de la rhétorique intellectuelle, en  l’appliquant à sa vie quotidienne.

Les grands jours décisifs de l’Histoire de France, les bases de la Constitution et la réaction du pays contre la tyrannie de Versailles ont offert à Joël Pommerat la possibilité de «colorer» avec ardeur des choses invisibles, qui fondent, après tout, l’apparat philosophique et idéologique des faits majeurs de la Révolution. Et c’est le mérite de cet auteur-metteur en scène,  d’avoir transformé la réalité historique en réalité universelle. Il s’appuie sur une sorte de neutralisation des événements, au profit de l’ontologie. Les exigences de tout homme civilisé, à la conscience politique forgée, au sein de l’égalité et de la liberté, conduisent à un besoin impérieux de réviser les conditions de vie en commun. Peut-on vraiment encore, de nos jours, le faire avec son voisin e de plus, prendre plaisir à cette cohabitation ?

Le texte et la mise en scène avancent jusqu’aux profondeurs de cette question, et cela concerne plus que jamais notre vie quotidienne, que ce soit dans notre pays ou ailleurs. La Révolution française s’avère être ici un guide œcuménique. Le public athénien, hautement politisé, bon connaisseur de l’époque de Louis XVI, admirateur de l’esprit français, a rempli un grand amphithéâtre et a applaudi avec enthousiasme et émotion, ces excellents  acteurs français qui donnent l’impression d’osciller entre notre actualité grecque et la mimésis d’une action.

L’auteur semble se partager entre deux choix : faire vrai ou être vrai ? Comme metteur en scène, Joël Pommerat essaye d’établir un équilibre et il a  pris la liberté de dépasser une certaine modernité: ainsi, des tableaux vivants constituent des situations théâtrales en relation étroite avec l’appareil mimétique des Assemblées du peuple français, quand par exemple, les comédiens se mêlent aux spectateurs. Les effets sonores, la fumée des cigarettes sur le plateau et un peu partout dans la salle, et les éclairages renforcent la théâtralité incontestable ce ce beau spectacle.     

Nektarios-Georgios Konstantinidis

Centre Culturel Onassis, 107 Sygrou avenue, Athènes, jusqu’au 8 octobre.

La Danse de mort de Strindberg, mise en scène de Stuart Seide

 

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La Danse de mort d’August Strindberg, traduction de Terje Sinding, mise en scène de Stuart Seide

La pièce écrite en 1900 et créée cinq ans plus tard à Cologne, a dû attendre sa première représentation en Suède en 1909, non sur une grande scène de Stockholm mais au Théâtre Intime, fondé par August Strindberg lui-même. La critique éreinta l’œuvre. Puis le grand metteur en scène Max Reinhardt la mit en scène en 1912 à Berlin.Avec Père et Mademoiselle Julie, La Danse des morts fait partie des drames d’August Strindberg qui vont bousculer et révolutionner l’art dramatique dans le monde entier.

 Aux Etats-Unis, elle marqua Eugène O’Neill, Tennessee Williams et Edward Albee, et inspire encore l’œuvre de Lars Norén, grand dramaturge suédois d’aujourd’hui qui se désigne lui-même comme l’héritier spirituel d’August Strindberg. La Danse de mort a connu une large diffusion internationale et influencé l’ensemble de l’avant-garde parisienne : Albert Camus et Jean Genet, Samuel Beckett, Arthur Adamov comme Eugène Ionesco.

 Dans la citadelle d’une île de garnison- le petit Enfer-, un capitaine autoritaire et sa femme, une ancienne actrice, préparent la fête de leurs noces d’argent, quand surgit un vieil ami. Le trio infernal joue une valse précipitée et désordonnée, entre tragédie et comédie : folie banale, souffrances tues et petits arrangements. Le jeu de massacre, avec une bonne dose de férocité et de mauvaise foi, dérive entre amour et haine. Une sarabande effrénée qui fuit le creux de l’existence vaine de partenaires maudits, ajoute Stuart Seide.

Cette danse macabre, médiévale ou contemporaine, répond à la vision aiguisée d’une mort fatale et commune aux êtres vivants, qu’on soit capitaine ou femme au foyer. Une manifestation collective, entraînant tôt ou tard les vivants vers le tombeau, d’êtres qui s’essaient à cette danse des morts… Une solidarité étrange sur le chemin des pas inéluctables qui conduisent à la mort, et cheminement immobile, selon Stuart Seide à propos de  cette pièce.

Picturale, littéraire ou poétique, elle est d’abord mentale pour ce couple d’époux amers. Jean Alibert est un Capitaine Fracasse théâtral, autoritaire et cassant, machiste et cynique au possible ; il n’hésite pas à en rajouter sur sa partition méchante et loufoque: voix forte et puissante, postures figées, conquérant assis ou debout,  il fait aussi, impatient, les cent pas sur le plateau.Les yeux exorbités, ce clown farcesque, quand il s’abstrait du monde, tombe brutalement, sans considération pour l’autre. Il fait face à une épouse qu’il n’aime plus (Hélène Theunissen), un peu effacée face au portrait en majesté du Capitaine.

Quant à leur ami ( Pierre Baux), observateur, acteur et commentateur égaré, il est aussi leur confident privilégié mais n’adhère pas à leur comportement immature et à leur désir cruel de blesser et d’humilier. Rage sourde et cris de fureur: la vie à deux fait mal et il n’est guère aisé de fuir.

 Une Danse de mort précise et éloquente, une sarabande divertissante au goût amer.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Reine Blanche, scène des arts et des sciences, 2 bis Passage Ruelle Paris XVIIIème, du 27 septembre au  29 octobre. T : 01 40 05 06 96.

Inculture, conférence gesticulée par Franck Lepage

 

Inculture, conférence gesticulée par Franck Lepage

 

©Fabrice Picard

©Fabrice Picard

Longtemps employé au Ministère de la Culture, Franck Lepage a tout abandonné pour se retirer en Bretagne  et se consacrer à l’agriculture. Il entre en short, un arrosoir et un poireau dans les mains, et nous raconte ses déboires  avec un naturel confondant : « Cette histoire de culture, c’est la révolution ! (…) les droits de l’homme, la limitation du droit de propriété, s’appellent le socialisme. Le capitalisme, c’est le droit d’accumulation (…) Bourdieu nous a appris que l’école reproduit les rapports sociaux : 3% d’enfants d’ouvriers sortent des grandes écoles, il y a 30% d’ouvriers et dix millions de chômeurs en France, le cinquième pays le plus riche du monde ! (…) Les maisons de retraite coûtent  de 3.000 à 6.000 € ! ».

Après avoir évoqué ses déboires au Ministère de la Culture où il avait tenté de retrouver les traces de la défunte Éducation Populaire auprès de Mademoiselle Christiane Faure, institutrice résistante en Algérie pendant la dernière guerre, il nous entraîne dans ses échecs agricoles… quand il essaya en vain de faire pousser divers légumes qui grossissaient très bien dans les jardins voisins…

Franck Lepage évoque aussi avec humour les transformations du langage officiel. On parlait autrefois de « cotisations patronales » devenues « charges sociales ». Cette privatisation rampante des politiques publiques nous menace tous. Déjà vu l’an dernier à Malakoff, cet Inculture reste toujours aussi savoureux…

Edith Rappoport

Spectacle vu au Théâtre 71 de Malakoff, le 4 octobre.

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La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

La Mécanique de l’histoire de Yoann Bourgeois

 

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Avec pour sous-titre, Une tentative d’approche d’un point de suspension / Exposition vivante au Panthéon, Yoann Bourgeois propose de réveiller la mémoire des grands hommes honorés par la République.
A la manière du pendule de Foucault,   boule de laiton qui oscille, accrochée par un câble à la voûte centrale du Panthéon,  sous l’impulsion du mouvement perpétuel de notre planète, il met en branle ce temple national, en apparence figé dans l’histoire. Sous ces imposantes colonnades, ces fresques et ces sculptures monumentales, rôdent encore les fantômes d’événements mouvementés…

 Le public se rassemble autour de l’épicentre de l’édifice, sous le dôme vertigineux de quatre-vingt-trois mètres, où, en même temps que le pendule, la danseuse Yurié Tsugawa évolue avec une lenteur calculée, blanche statue à la chevelure de jais, raidie dans un culbuto. Ce prologue solennel, à l’image du lieu, va donner son impulsion au spectacle qui se déroulera ensuite simultanément sur quatre scènes installées sous chacune des coupoles latérales qui ont la parfaite symétrie d’une croix grecque.

 Les spectateurs choisissent leur itinéraire, circulent, s’installent devant l’un au l’autre des numéros d’équilibre proposés, ou déambulent dans l’immense nécropole sans trop s’attarder. «Mes dispositifs cherchent à amplifier des phénomènes physiques élémentaires et à rendre perceptibles les forces qui interagissent en permanence sur la Terre, précise Yoann Bourgeois. Ces dispositifs sont circulaires, se donnant à voir de toute part, ouverts à la multitude des points de vue. »

 Dans Énergie, on retrouve l’artiste en acrobate et danseur lumineux, sur ses fameux escaliers, dans un ballet perpétuel de rebonds et de chutes. Seul d’abord, puis en compagnie de Damien Droin, Emilien Janneteau, Lucas Struna. Sur un plateau tournant, Elise Legros et Jean-Yves Phuong se cherchent, se trouvent et se quittent éternellement, élégantes figures d’Inertie, tels des automates d’une boîte à musique.

Dans Trajectoire, Sonia Delbost-Henry s’envole et danse dans l’espace, au bout de son agrès spectaculaire, une balance de Lévité : on raconte que cette machinerie révéla à Newton la loi de la gravitation universelle. Et Équilibre montre un couple qui tente de se rejoindre, sur un grand plancher oscillant dangereusement sur un pivot central : Estelle Clément-Béalem et Raphaël Defour y parviendront en se coordonnant. N’en est-il pas ainsi de la condition humaine ? « Vivants, nous restons debout sur nos pieds dans cet équilibre instable que nous contrôlons à chaque instant », commente le physicien Joël Chevrier qui a prêté son concours scientifique aux recherches du metteur en scène et les a mis en équation qu’on peut lire dans le programme.

Chacun des artistes mérite d’être cité. Tout de blanc vêtus, ils contribuent à cette prestation épurée et poétique, réglée à la seconde. Les numéros, joués quatre fois de suite, démarrent et finissent en même temps, modulés sur un arrangement musical de Badinage et Préludes en harpègements 1 et 2 (extraits des livres IV et V de pièces pour viole) de Marin Marais. Faire vivre les lieux historiques d’une autre façon, tel est l’objectif de « Monuments en Mouvement ». La Mécanique de l’histoire répond magistralement à cette ambition et apporte légèreté à cet édifice chargé et écrasant.

 Mireille Davidovici

Panthéon, Place du Panthéon, Paris Vème- T. :01 42 74 22 77  jusqu’au 14 octobre, www.theatredelaville-paris.com (Programmation hors les murs du Théâtre de la Ville de Paris)

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert

 

Elisabeth Carecchio

©Elisabeth Carecchio

 

 

La Passion de Félicité Barette d’après Trois Contes de Gustave Flaubert, adaptation, scénographie et mise en scène de Guillaume Delaveau

 Des portraits de saints, voilà ce à quoi s’est employé Gustave Flaubert en écrivant Trois Contes (1877), son dernier texte publié et achevé qui participe d’une synthèse illuminant son œuvre entière : la vie décevante de Félicité en Normandie qui rappelle les désillusions d’Emma dans Madame Bovary et La Légende de Saint-Julien l’Hospitalier  qui évoque aussi une autre histoire de saint, celle de La Tentation de Saint Antoine, et la reconstitution de l’Antiquité à laquelle invite Hérodias faisant écho au Salammbô de l’auteur.

 Saint-Julien l’Hospitalier, Saint Jean-Baptiste et Félicité Barette sont des figures comparables, traversées par des épreuves douloureuses et guidées par une quête d’absolu qui ont mené la fin de leur existence dans l’emportement d’une extase mystique.

 Dans la mise en scène de Guillaume Delaveau, Un Cœur simple conduit l’action de La Passion de Félicité Barette, si ce n’est une citation de Virginie, la fille de Madame Aubain, lisant, avant qu’elle ne s’endorme, un extrait de La Légende de Saint-Julien, et des images vidéo au lointain et à cour, révèlent la splendeur des paysages de Judée, celle des monts et déserts d’Hérodias.

La pertinence du tableau de théâtre met en lumière la proximité de trois postures significatives entre elles les saints en palimpseste et la créature de fiction en premier plan, mais aussi celle de l’écrivain, si on leur ajoute l’écrivain.

 Le spectacle affine encore cette vision en faisant se croiser physiquement sur la scène le couple si juste de l’héroïne d’Un cœur simple et de l’auteur au travail. D’un côté, des visions mystiques; de l’autre, les rêves littéraires flaubertiens. L’auteur voit en Félicité une fille simple de campagne qui «aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, et en mourant à son tour, elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit ».

 Soit l’histoire sans bruits d’une servante humble et généreuse, à la belle compassion.Perte des êtres chers: départ au collège de Paul, le fils de Madame Aubain, mort de Virginie, la sœurette ; disparition de son propre neveu Victor, marin des mers lointaines et enfin celle de la si peu charitable Madame Aubain. Le vide se fait effroi autour de Félicité, un néant que la servante habite avec intensité en le réinventant  dans une possibilité d’accomplissement de soi. Aussi le prénom Félicité n’est-il en rien ironique : la femme démunie s’applique à transcender l’ennui par sa richesse à elle, une volonté inextinguible de vivre et d’aimer.

 La mise en scène précise installe Flaubert, créateur et artiste de l’imaginaire, initiateur de la modernité littéraire, dans la chambre et le bureau de l’écrivain, homme jeune d’aujourd’hui, entre clavier d’ordinateur,  CD,  téléphone portable qui sonne et dont il sert souvent, informant, par exemple, un ami qu’il revient de Concarneau et qu’il s’emploie dès lors à rédiger, on s’en doute, Un cœur simple.

Affres de la création, hésitations et doutes de l’écrivain dans la blancheur immaculée des murs – métaphore amusée de la page blanche – que des rangées de livres ordonnés circonscrivent au sol, près du lit rustique de bois verni. Régis Laroche incarne avec réserve et sensibilité l’élégance du chercheur, interrogeant « son » geste d’écriture et regardant, ému, vivre sa belle créature. Magnifique dans l’interprétation radieuse, entre humanité et résignation de Flore Lefebvre des Noëttes. Les comédiens, l’auteur et le personnage de fiction – pleurent ensemble les sanglots amers d’une présence au monde trop pesante.

 Ni ironie noire d’un côté, ni complaisance pour ce qui serait un drame sentimental, de l’autre ; mais l’évocation seule d’une émotion vraie et d’une sensibilité à fleur de peau. Les souvenirs surgissent : comme l’épisode où Félicité affronte un taureau pour sauver les enfants et leur mère, ou la première communion de Virginie comme si c’était elle.

 Longue robe noire et tablier blanc ourlé de dentelle, Félicité manifeste la dignité de sa condition, le consentement à un service qu’elle sacralise, avec des gestes précis et adroits, avec aussi dévouement et compassion, dans une économie dans les mouvements utilitaires, pour le confort de tel ou d’une telle dont elle se sait l’obligée,

 Fidèle au passé, elle devient la petite disparue, dont elle revêt le chapeau d’écolière, et se projette dans le perroquet au plumage vert, son « fils », son « amoureux »- soit le Saint-Esprit -la colombe qui apparaît quand elle meurt dans une confusion mentale. L’étude de ce cœur simple fasciné par cette face à l’oiseau empaillé est significative de cette mise en scène délicate. Une petite console où est posé l’oiseau sacré, avec pour fond poétique, un ouvrant de vieille fenêtre qui offre une meilleure perspective au tableau de maître, façon Chardonneret de Fabritius. La servante s’essaie elle-même à peindre le bois du cadre de ce tableau coloré.

Un spectacle fin et subtil qui fait se croiser littérature et théâtre en un nœud serré, avec deux comédiens admirables.

 Véronique Hotte

Spectacle vu au CDN de Besançon-Franche Comté, le 30 septembre.

Nest-Théâtre CDN de Thionville -Grand Est, le 29 novembre , le 30 novembre et les 1er et 2 décembre .

 Centre dramatique national Besançon -Franche-Comté, les 5,  6, 7 et 9 décembre.

 

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