Les Héros de Josse De Pauw

 

Les Francophonies en Limousin 2017:

Les Héros, texte, mise en scène et jeu de Josse De Pauw, composition et installation de Dominique Pauwels

© Kurt Van der Elst

© Kurt Van der Elst

Un beau moment de Théâtre, venu de Belgique, clôt de ce festival. Un étrange décor occupe le plateau: des magnétophones reliés par des filins tendus sur des poulies en travers de la scène; une extravagante trompette mobile, juchée sur des amplis et, au milieu, un grand carré blanc. Complainte, oratorio ou litanie, une voix off mixée avec des morceaux de musique accompagne l’entrée en scène de Josse De Pauw : «Sur le chemin de halage / près du canal »(…). Elle aurait dû être à l’école ». On imagine alors ce lieu désert, dans un paysage typique du plat pays. La musique « samplée » renforce par son caractère répétitif, le ressassement de ce monologue. L’ambiance est au drame.

 Le comédien poursuit son récit, impassible:«Une sylphide au bord de l’eau. » (…). « Il fallait que je saute à l’eau. Mais je ne sais pas nager./Comment fait-on ça, sortir quelqu’un de l’eau ? Quand on ne sait pas nager ? Je la voyais se débattre, mordre, happer l’air…/ Je happais l’air moi aussi…/ Je me débattais aussi… /Je me suis mordu les lèvres jusqu’au sang. Mais je ne sais pas nager./ Personne ne me l’a appris. »
Rongé par la culpabilité de ne pas avoir sauvé la jeune fille qui se noyait, l’homme explore les limites de l’héroïsme. Existe-t-il encore des êtres capables de se sacrifier? Pour leur pays, par amour, pour des convictions ? se demande-t-il. Et qu’entend-on par héroïsme aujourd’hui ?

 Josse de Pauw entre dans la peau de son personnage, confronté à une telle situation et nous entraîne imperceptiblement dans ces problématiques existentielles et philosophiques et cite Schopenhauer au passage. L’incontournable comédien, auteur et metteur en scène belge, né en 1952, a fait ses débuts en 1976 avec Radeis International, une troupe qui se produisit jusqu’en 1984, en Europe et sur d’autres continents.

Devenu indépendant, il a roulé sa bosse sur les planches comme au cinéma et s’est aussi tourné vers l’écriture*. Ici, il opère en parfait dialogue avec la musique et l’installation plastique et sonore de Dominique Pauwels (pilotées en fond de scène par Brecht Beuselinck). Ce compositeur réputé qui se sert des technologies informatiques, combine ici, selon son habitude, des sons dits nouveaux et des lignes mélodiques plus classiques, comme il a pu le faire pour le metteur en scène Guy Cassiers ou la trilogie Ghost Road, qu’il a créé avec Fabrice Murgia…

 Ces artistes conjuguent leur talent pour un spectacle-joué pour la première fois en France-d’une rare densité, complexe dans sa sobriété,et  émouvant dans sa prise de distance.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu  à Limoges, le 30 septembre, aux Francophonies en Limousin.

Le 11 octobre, Le Manège, Maubeuge ; 10 février Theater Malpertuis Tielt (Belgique).
Du 13 au 15 février, Le Rose des Vents, Villeneuve-d’Asq (Nord) ; 23 février CCTer Vesten Beveren ( Belgique)
Le 1er mars C.C. de Ploter Ternat;  10 mars CC De Factorij Zaventem (Belgique).
Et le 6 avril, Le Granit, Belfort

*Ses pièces, nouvelles, réflexions, notes et récits de voyage ont été réunis dans  Werk, et Nog, publiés aux éditions Houtekiet.

 


Archive pour octobre, 2017

Le Bruit des arbres qui tombent de Nathalie Béasse

 

Le Bruit des arbres qui tombent de Nathalie Béasse

 © Nathalie B

© Nathalie Béasse

 

Le Théâtre de la Bastille, fidèle au travail de l’artiste angevine, accueille sa dernière création. Sa compagnie a présenté cet été à la Biennale de Venise quatre spectacles dont celui-ci créé en février dernier à Nantes.

Une bâche occupe la quasi-totalité du grand plateau. Les comédiens entrent et, postés aux quatre coins se saisissent d’une guinde : la bâche s’élève, vole, plane, retombe, selon une chorégraphie précise. Elle monte vers le grill, jusqu’à occulter les lumières et plonger la salle dans l’obscurité. Elle s’élance vers le public, frôle les têtes du premier rang, s’échoue, telle une baleine, puis elle se tend à l’horizontale, à l’avant-scène, masquant le plateau.

Première scène spectaculaire, simple et poétique, où les reflets des eaux marines, sur la toile, simulent un océan agité. Tout au long de la représentation, les corps se fondent dans différents matériaux : terre, eau, bois, tissu, arbre. On y retrouve des éléments des précédents spectacles, comme le jeu avec les vêtements (habillages et déshabillages) , et surtout l’engagement physique des comédiens. Les scènes se succèdent, toujours surprenantes, certaines graves, d’autres drôles. Citons celle où Clément Goupille, ivre ou malade, titube sur le plateau ;  Estelle Delcambre essaye de l’habiller, enfilant tantôt une jambe de pantalon, tantôt une manche de pull, au bord du déséquilibre.

Pas de texte de départ, comme pour Roses en 2015, adaptation très libre de Richard III (voir Le Théâtre du Blog). Ce spectacle passionne ou exaspère : certains spectateurs quittent la salle. Les autres assistent à une représentation unique, qui fait appel aux sensations éprouvées devant ces tableaux théâtraux et chorégraphiés, qui s’enchaînent sans logique apparente. Il ne faut pas chercher à tout comprendre, et se laisser porter par le courant, en toute liberté…

Cette impression de légèreté repose sur un travail très précis des interprètes, qui, avec leur spontanéité instinctive, jouent de leurs physiques contrastés et complémentaires :  Estelle Delcambre, jeune et belle brune contraste avec Karim Fatihi, au teint mat et au ventre proéminent, Clément Goupille, filiforme, et Erik Gerken, à la peau d’une rare blancheur. L’esthétique de Nathalie Béasse s’est affirmée et la beauté des scènes n’empêche pas leur drôlerie. On quitte la salle après une heure trente d’émotion mêlée de rire. On a humé l’odeur de la terre, entendu couler l’eau et tomber le bois, et senti le vent souffler. Un grand désordre règne sur le plateau et les acteurs finissent sales et exténués

Nathalie Béasse signe une œuvre originale élégante et exigeante, qui peut bousculer les spectateurs mais qui leur fait aussi vivre une réelle expérience.

Julien Barsan

Théâtre de la Bastille jusqu’au 14 octobre à 21h T.: 01 43 57 42 14

les 16 et 17 janvier, Le Théâtre, scène nationale - Saint Nazaire

24 et 25 janvier, La Paillette - Rennes

le 1er février 2018 - Le Canal, théâtre du pays de Redon / scène conventionnée pour le théâtre – Redon

les 15 et 16 février, Le Quai, CDN – Angers

les 21 et 22 février, Le Théâtre de Lorient, CDN – Lorient

Passagers clandestins et Ecran sensible, performance d’Alain Fleischer

 

Passagers clandestins et Ecran sensible, performance d’Alain Fleischer

 C’est aussi un livre publié à l’occasion de la belle exposition Passagers clandestins/Transferts, Transformations, et Restes,   au Centre des Arts d’Enghien-les-bains dirigé par Dominique Roland qui a présenté sa nouvelle saison d’abord par le biais d’un très remarquable hologramme de lui-même après avoir  serré la main de son double. Brillante saison, avec, entre autres  des spectacles et des films, notamment quelques fabuleux court-métrages de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, dans une salle de presque quatre cent places, des ateliers, des conférences et des résidences de création, toujours à la marge entre arts scéniques et plastiques, et nouvelles technologies de l’image et du son. Bienheureux habitants d’Enghien-les-bains…

Le livre reprend avec des textes de Daniel Doebbels et de cet écrivain, cinéaste et artiste multidisciplinaire,avec photos et textes relatif aux quelque trente œuvres ici exposées. Passagers clandestins est aussi le titre de la nouvelle qui ouvre cette sorte de catalogue “En fait, dit-il, c’est la première fois qu’ne œuvre littéraire constitue pour moi la sorte de partition d’une exposition (…) Ici, le texte littéraire tente de parcourir l’exposition, de relier entre elles certaines ouvres, d’annoncer le thème du transfert des formes, de leur transformation, du passage d’un support à un autre, à travers de multiples interfaces.”
De ce long parcours artistique-certaines œuvres remontent à trente ans, voire plus- il y a d’évidence une filiation par le biais de l’image  avec l’art conceptuel mais pas seulement. Comme cette très belle installation avec projection vidéo ( 1979) où on peut voir l’image du visage d’une très jeune femme dont les cheveux volent, et qui est projetée sur les pales d’un ventilateur. L’appareil ayant ici une double fonction poétique: fabriquer un courant d’air provoquant l’envol des cheveux mais aussi servir d’écran, constitué par les pales en mouvement.  Un peu dans la même veine, si on peut dire: Nuage, une vidéo réalisée cette année avec la collaboration de Gaïa Riposati et Massimo di Leone avec des éclairs de lumière à l’intérieur d’un nuage qui sont comme imposés par une voix répétant: “Je ne suis qu’une image.”
Il y a aussi la projection d’une vidéo en noir et blanc (1992) sur très grand écran qui fascine avec raison le public.  Dans cet Homme dans Les Draps, aucun être vivant  sur ce grand lit mais seulement les plis du coton qui, avec une grande lenteur, se forment et se déforment. Libre à nous d’y voir quelque chose comme des visages énigmatiques. En tout cas, pendant une dizaine de minutes, la présence indéniable d’un ou deux personnages dont nous n’apercevrons jamais le corps mais qui ont une formidable présence.  Il y a aussi une installation Premier regard/Dernier regard ( 1991), soit deux séries de dix étagères en verre qui évoquent les péripéties de la vie humaine en deux mots: premier regard/dernier regard, premier mot/dernier mot: premier amour/dernier amour,etc. Soit vingt propositions rigoureusement traitées en verre sérigraphié. Le verre, on le sait, est un matériau exemplaire de pureté mais aussi difficile à traiter en sculpture, mais ici devenu un support remarquable.

 Ces œuvres réalisées par Alain Fleischer en papier argent, vidéo, objets ou appareils existants, papier, verre… posent aussi en filigrane la question du support, souvent nouveau  et sans cesse modifié, réinventé voire emprunté à l’industrie par les artistes mais toujours fragile et voué à la disparition en totalité ou en partie: surtout  la parole enregistrée, l’image projetée, et la lumière. A l’exemple de toute vie humaine, semble nous dire Alain Fleischer.

 Ecran sensible

 La présentation de saison comportait aussi une performance de cet artiste. Un très court-métrage avec scénario est projeté dans la salle. Entrée et sortie interdites et, bien entendu, extinction obligatoire des téléphones portables pendant les vingt minutes que dure la projection! Consigne répétée plusieurs fois et, curieusement, très respectée. Mais à la fin, aucun éclairage dans la salle qui reste noire.
Quelques assistants en combinaison blanche vont ensuite peindre l’écran de cinéma avec un rouleau imprégné de révélateur et une image fixe va apparaître, comme une sorte de mémoire là aussi fragile de la narration du petit film. Avec des manques et des ajouts. Et comme la métaphore et la preuve par neuf de  l’impossibilité de garder vraiment la trace d’un film, c’est à dire du sens d’images en mouvement quand on les reporte sur une image fixe.

Philippe du Vignal

Centre des Arts, Scène conventionnée Ecritures numériques, 12-16 rue de la Libération 95880 Enghien-les-bains. T: 01 30 10 88 91.
Passagers clandestins ( 175 pages) est édité par le Centre des Arts d’Enghien-les-bains. 20€.

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Soubresaut, mise en scène et scénographie de François Tanguy

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© Brigitte Enguerand

 

Soubresaut, mise en scène et scénographie de François Tanguy – Festival d’Automne à Paris

 

Ce nouveau poème théâtral de François Tanguy et du Théâtre du Radeau, rêve vivant transitoire  qui embarque le spectateur pour fouler un espace inouï entre ciel et terre, depuis les hauteurs obscures d’une planche de bois en équilibre, un toboggan où l’on glisse jusqu’à atteindre la ligne horizontale de tables de cantine rassemblées furtivement, avant leur désassemblage programmé.Rien n’est donné une fois pour toutes: tout bouge ou tremble, à la manière d’une photographie argentique un peu passée. On pourrait  évoquer les tableaux de maîtres d’où les sujets animés sortiraient de leur cadre pour s’offrir une vie à l’extérieur.

Le public assiste fasciné à la composition de fresques successives enrichies qui s’accomplissent à vue, de la même façon qu’elles se décomposent ou déstructurent.Tout ici est inconstant, les êtres, seuls, les générations, les époques et les lieux encore.

Restent en échos ou rappels des œuvres d’art dans leur siècle,  des récitatifs vocaux issus de de Franz Kafka, Ovide, Dante, Giordano Bruno, Eugène Labiche, Peter Weiss, Kierkegaard…, portés par un petit peuple d’acteurs qui s’amuse à surgir soudain puis à s’évanouir. Ombres, pénombres, entre distinction et obscurité, tout se mêle. Nous semblons conviés à la Foire à la Brocante et aux Jambons de Châtou, non loin du Théâtre Nanterre-Amandiers. Tout bouge, se déplace et se transforme : cadres de portes, ouvertures de fenêtres, panneaux de bois que l’on fait glisser dans le silence, les lumières éclairent au loin un couloir ou bien le retiennent dans la nuit.

Magasin des antiquités, objets hétéroclites, casques de chevalier façon Don Quichotte et vêtures anciennes, collerettes blanches et jupons à panier, robes de velours, bouquets de fleurs printanières et tête de sanglier.

Dans le lointain et en surélévation, une silhouette semble tenir au-dessus de soi un parasol immense à fond rouge, tableau indien avec éléphant en perspective. Accumulations, encombrements, désordre et obstacles à franchir et non plus à contourner, la vie se donne – généreuse – dans sa brutalité instinctive et changeante.Les bribes et élans de musique se succèdent: Bach, Haendel, Kagel ou Rossini…Les langues s’entrechoquent, comme les siècles: le matériau du Radeau est tissé de mémoire et de passé dont on aurait adouci l’infinie mélancolie…

Onirisme et imaginaire, ombres et spectres, présence des comédiens, la loi est celle du songe libre et de ses matières fuyantes et tenaces, palpables et évanescentes. Se déploie ici le temps ineffable et poétique de ce théâtre que l’on porte tous en soi dans les bruissements à peine perceptibles de ces soubresauts qui font la vie pleine.

Véronique Hotte

 

CDN – Nanterre-Amandiers avec le Festival d’Automne à Paris, du 22 septembre au 8 octobre. Tél : 01 46 14 70 00/ 01 53 45 17 17

 

CDN Caen – Festival Les Boréales, du 28 au 30 novembre (ou février 2018)

Théâtre du Beauvaisis à Beauvais, deux représentations (dates en cours)

La Fonderie- Le Mans, du 4 au 22 décembre.

Théâtre National de Strasbourg, 10 représentations, janvier 2018.

Solstice chorégraphie de Bianca Li

 

Solstice chorégraphie de Bianca Li

©JB-Mondino

©JB-Mondino

Bianca Li fait l’ouverture de la nouvelle salle Gémier à Chaillot avec un bal, et crée un spectacle pour la salle Jean Vilar, sur le thème de l’écologie. Une journée spéciale lui sera aussi consacrée dans ce même théâtre. ROBOT et Déesses & Démones (voir Le Théâtre du Blog), tournent dans le monde entier et elle prépare une création, Elektrik, en avril 2018, pour le nouveau théâtre Le 13ème ART, qui s’est ouvert place d’Italie à Paris.

Meneuse de revue exceptionnelle, au sourire communicatif, elle sait aussi s’entourer d’hommes et de femmes talentueux:  «J’aime donner vie à tout ce que j’ai en tête». Pour Solstice,  Jean-Baptiste Mondino a réalisé des photos, Tao Guttierrez lui a offert ses talents de musicien de cinéma, et Pierre Attrait a imaginé une intelligente scénographie mobile où des voiles se déploient et dansent comme par magie, au-dessus des interprètes. Caty Olive sublime les tableaux du spectacle avec ses lumières. Des extraits des films, Human et Terra, bien choisis, accompagnent Solstice. Toutes les fées sont donc réunies pour la réussite de ce spectacle très applaudi chaque soir par le public… Et les danseurs redoublent d’énergie mais on a du mal à les individualiser dans cette création qui relève plus d’un show à Broadway, que d’une chorégraphie minimaliste… Le propos généreux et dans l’air du temps: défendre notre planète qui souffre principalement de l’humain, n’est pas critiquable.

Mais  nous sommes resté frustré: ici, la danse semble orpheline et reste engluée dans une technique remarquable, au service d’une succession de tableaux plaisants. Mais bon, la mission  du Théâtre National de la Danse est aussi d’offrir au public une image de la danse contemporaine dans toute sa variété…

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème jusqu’au 13 octobre.

L’Artiste et son monde avec Bianca Li le samedi 7 octobre.

www.theatre-chaillot.fr

          

Red, un spectacle documentaire du Living Dance studio

 

Red, un spectacle documentaire du Living Dance studio, chorégraphie de Wen Hui

86dd4a3f9d23d0a495e5eba1b311667104e2f36333db857481693e7d1de3d1753b075756Belle surprise que cet ovni  arrivé au festival d’Automne, avec quatre danseuses chinoises de générations différentes. Un voyage dans la mémoire d’un opéra de propagande de la République Populaire de Chine, Le Détachement féminin rouge.

Ce ballet, représentant officiel de la Révolution culturelle, a été dansé à la fois  dans les théâtres des villes mais aussi sur les aires de battage des villages, et diffusé par sous forme d’un film, projeté à travers tout le Chine. Avec quelques 3.800 représentations de 1963 à 2014! Tout le monde a en tête, ces ballerines héroïques sur pointes sachant manier les armes. «Quand les hommes voyaient la pièce ou le film, ce n’est certainement pas à la révolution culturelle qu’ils pensaient, mais plutôt à l’esthétique du corps de ces danseuses», dit un témoin de l’époque.

Le spectacle de Wen Hui comporte des témoignages d’anciens artistes, projetés sur un écran en fond de scène, en même temps que des pages du cahier technique la pièce. Témoignages alternant avec une évocation dansée de quelques gestes chorégraphiques de la création. S’y ajoutent d’autres plus contemporains : sauts, arabesques ou roulades au sol. L’écran de toile souple, flanqué d’un superbe rideau rouge, se prête à un jeu subtil d’interactions entre danseuses et images projetées. Elles s’enfoncent dans ses plis, ou s’en enveloppent comme d’un costume de scène protecteur.

«A notre âge, la seule chose qui nous reste, ce sont nos souvenirs»,  dit une danseuse filmée devant sa propre photo en 1970. Aujourd’hui ces anciens artistes animent des groupes de danse collective que l’on croise souvent dans les villes chinoises. Un émouvant aller retour entre passé et présent, malgré quelques longueurs…

Jean Couturier

Le spectacle a été joué au Théâtre des Abbesses rue des Abbesses, Paris XIXème jusqu’au 30 septembre.
www.theatredelaville-paris.com

 

Peur(s)de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi

 

Peur(s)de Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi, mise en scène de Fadhel Jaïbi

 

©Ahmed Meslamani

©Ahmed Meslamani

Un vent de tempête souffle dans la salle; sur le plateau, flotte une brume légère. Des femmes et hommes, en tenue de scouts, entrent, chahutés par lune bourrasque.

Ils ont perdu l’un des leurs; eux-mêmes perdus au milieu du désert tournent en rond dans la tourmente et leurs pas les ramènent toujours au même endroit.  Il y un hôpital désaffecté, emplis de squelettes… De ces aventuriers, nous saurons peu de chose. Partis insouciants du pire,  ils doivent maintenant y faire face. Au sein du groupe, des personnages émergent. Deux chefs, vite débordés par les événements, et une anthropologie narratrice qui tient son journal de bord, apporte ainsi, par son récit et ses réflexions une certaine distance dans ce chaos. Des personnes se faufilent dans les ruines à la recherche d’une issue… Reviendront-ils ? La révolte gronde contre les chefs…

Tout vient à manquer : eau, nourriture, et la peur s’insinue dans le groupe, prisonnier des sables et du froid. Reste la parole, un peu de poésie et d’humour. Mais les vieux démons se réveillent chez ces naufragés rendus à la vie sauvage. Une paranoïa collective les dresse les uns contre les autres, individu contre individu, clan contre clan. La solidarité s’effondre. On se bat pour un quignon de pain ou une goutte d’eau. « Je suis tombé dans un trou. Qui sommes nous, où allons nous ? » dit l’un d’eux. Sur ce ”radeau de la Méduse“, métaphore d’une société en crise, inventeront-ils de nouveaux repères ou crèveront-ils les uns après les autres ?

 La pièce, d’une noirceur extrême, se termine sur cette interrogation. Le jeu des acteurs qui poussent à bout leurs émotions sous l’effet de la panique, laisse éclater la cruauté et la brutalité des uns envers les autres. Une troupe que l’on avait déjà appréciée dans la création précédente de Djalilla Baccar et Fadhel Jaïbi. Avec Peurs, ces figures majeurs du théâtre tunisien ouvrent le deuxième volet d’une trilogie ancrée dans la réalité de leur pays. Violence(s) (voir Le Théâtre du Blog) fait état des exactions quotidiennes qui gangrènent la société, faute de cohésion. Ici, c’est un projet collectif ( l’expédition du groupe) qui vole en éclats faute de solidarité devant un état de crise. Basé sur des improvisations collectives, le spectacle, mis en écriture par Djalila Baccar, peine parfois à trouver son rythme, et, comme les protagonistes, à émerger d’une certaine confusion. Les individualités se dessinent peu à peu de cette gangue complexe. Mais, comme il s’agit d’une avant-première, on peut espérer que la pièce trouvera sa forme définitive en cours d’exploitation, prochainement en Tunisie.

 Avec une fin ouverte, Jalila Baccar, entend laisser place à l’espoir. Selon elle, la Tunisie, pour l’instant, a du mal à sortir d’une grave crise économique, mère de tous les maux. Les individus seront-ils condamnés à agir comme cette chatte rencontrée dans le désert qui dévore ses chatons? «Je lui ai demandé pourquoi. Elle a répondu ” : Les temps sont imprévisibles, j’ai peur qu’il leur arrive malheur, que le serpent les dévore.” » Ou bien réussiront-ils à refonder les règles nécessaires à leur survie sociale:  «1. Etablir une pacte d’honneur/ 2. Ne pas désespérer / 3. Partager» ?

L’avenir nous le dira. De lui dépend aussi la forme du troisième volet, auquel réfléchissent déjà les deux artistes dont les créations sont aujourd’hui produites par le Théâtre National Tunisien que dirige, depuis juillet 2014, Fadhel Jaïbi; il y a fondé l’École de l’Acteur et le Jeune Théâtre National. (voir Le Théâtre du Blog : Festival de Carthage 2016)

 Mireille Davidovici

La création du spectacle a eu lieu le 30 septembre, au Théâtre de l’Union à Limoges dans le cadre des Francophonies en Limousin 2017

 À partir du 6 octobre, au Théâtre National Tunisien 58 place Halfaouine Tunis T. : +216 71 565 693

 

 

Conférence des choses

©Christophe Pean

©Christophe Pean

Conférence des choses de François Gremaud et Pierre Mifsud, conception de François Gremaud

Cela se passe dans la Salle d’honneur de la mairie d’Eymoutiers, inaugurée en 1997 après un incendie. Depuis 1629, cet austère bâtiment abritait la congrégation des Ursulines, avant de devenir un collège après la Révolution.
D’où la rue de Ursulines dans ce bourg limousin qui mène aux locaux municipaux. Autre odonyme (nom propre désignant un lieu) : la place Victor-Hugo, à Besançon, ville natale du poète. Ce que nous apprend Pierre Misfud au début de sa prestation, après être entré avec son sac à dos, avoir salué l’audience, et remonté son minuteur. Sa conférence dure cinquante-trois minutes trente-trois secondes, annonce -t-il.

De Bizontin à bison, de bison à Buffallo Bill, de Buffallo Bill à Sitting Bull, du western à l’arc, de l’arc au loup, pour finir par une fable de Jean de La Fontaine… Le comédien enchaîne les informations. Sautant du coq à l’âne, il entraîne le public, prompt à participer, dans une déambulation ludique en zig-zag au cœur d’un savoir encyclopédique de bric et de broc, glané sur Wikipedia. Pour construire cette performance, Pierre Mifsud et François Gremaud ont navigué de lien en lien sur cette encyclopédie collaborative en ligne, s’aventurant sur les vastes étendues de savoir qu’elle recouvre et ses digressions…

Dès que la sonnerie finale retentit, le comédien s’interrompt. Pour connaître la suite, il faudra se rendre à une prochaine représentation. Les Francophonies en Limousin proposent sept séances dans divers lieux, de châteaux en bibliothèques, suivant la politique de décentralisation dans la région. La compagnie suisse 2bcompany a mis sur pied huit heures de conférence, présentées en un ou plusieurs épisode(s) : « Nous avons minutieusement recopié nos circulations ”brutes“ puis avons sélectionné (…) certaines dates ou certaines informations-tantôt pour leur caractère didactique, tantôt pour leur caractère incongru.(…), explique le metteur en scène. A partir de cette structure, nous avons inclus de nouveaux développements, au fil de nos lectures et de nos improvisations…»

Sur ce canevas, Pierre Mifsud va broder, en fonction du lieu, aussi, dont l’histoire et les éléments de décor fournissent autant de points d’appui à partager avec le public. Ce soir-là, les tableaux qui ornent la salle offrent des balises idéales. Si les repérages sont primordiaux en amont du spectacle, la réactivité de l’assistance fait le reste car Pierre Mifsud, formidable improvisateur, garde une marge, sollicite les spectateurs et s’adapte à leurs réponses.

Un comédien face à un public, dans un espace et un temps donné, sans effet, sans éclairage, avec, pour seule arme, le langage. Voilà qui pourrait être une adaptation contemporaine du Bouvard et Pécuchet de Flaubert : la déambulation hasardeuse et cocasse à travers le savoir encyclopédique qu’effectue Pierre Mifsud se révèle pleinement «idiote», à la fois selon la définition étymologique du mot (simple, particulière, unique) et sa définition commune :dépourvue de raison. La matière de sa conférence semble ainsi révéler l’insignifiance du savoir, sa grandeur et sa vacuité. Mais la navigation erratique à travers ce magma de connaissances est un voyage partagé où conférencier et public se grisent de mots.

«  Ce n’est pas tant la matière traversée qui importe, mais le fait qu’un homme la trouve suffisamment prodigieuse pour se proposer de la traverser, à la manière de l’ivrogne – une des figures possible de l’idiot – décrit dans Le Réel, traité de l’idiotie, par le philosophe Clément Rosset qui a inspiré le spectacle : ”L’ivrogne est [...] hébété par la présence sous ses yeux d’une chose singulière et unique qu’il montre de l’index, tout en prenant l’entourage à témoin, et bientôt à partie, si celui-ci se rebiffe” ».

 On retrouvera prochainement les divagations de ce joyeux drille, en Suisse et ailleurs notamment en novembre à Paris, au Théâtre du Rond-Point où on pourra aussi assister à une séance intégrale de huit heures.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à Eymoutiers (Limousin ) le 23 septembre, dans le cadre des Francophonies en Limousin 2017

 Et du 17au 22 octobre – Festival des Arts de Bordeaux ; du  13 au 19 novembre PerformanceProcess / Musée Tinguely – Bâle (CH) ,

du 21 novembre au 31 décembre: Théâtre du Rond-Point à Paris, Festival Vivat La Danse Le Vivat – Armentières; 6au 9 février – La Passerelle – Gap , le 16 février – La Grange - Le Locle (CH): le 17 février – Arbanel - Treyvaux (CH), 20-21 février - Théâtre de Poche - Bienne (CH), 22 février – Le Pommier - Neuchâtel (CH), 2-3 mars – Théâtre Jean-Marais - Sains-Fons, 6-10 mars – Théâtre de Chelles – Chelles, 16-22 mars – Tournée dans le Calvados (ODACC), 27 mars – Musée d’Ethnographie -  Neuchâtel (CH), 7 avril – Théâtre Denis - Hyères , 10 avril – Espace 1789 – Saint-Ouen (FR) les 17, 18, 22, 23, 26, 27, 28 avril – Le Reflet – Vevey (CH)19 mai – Le Familistère à Guise les 22 et 23 mai – La Passerelle – St-Brieuc 8 juin 2018 – TBA; et du  20au 24 juin – Nouveau Théâtre de Montreuil - Montreuil

 

 

 


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