La Vita ferma (La Vie suspendue), texte et mise en scène de Lucia Calamaro

 

La Vita ferma (La Vie suspendue), texte et mise en scène de Lucia Calamaro, traduction française de Federica Martucci, (spectacle en italien, surtitré en français)

photo : Lucia Baldini

photo : Lucia Baldini

 Les défunts-les nôtres, les proches et les êtres chers  pour nous, ne meurent jamais : physiquement absents, ils n’en restent pas moins présents mentalement. L’auteure, metteure en scène et scénographe italienne évoque avec délicatesse, un léger sourire et une belle sensibilité, la dimension existentielle de cette «vie suspendue» des morts, soit «leur façon d’exister en nous et en dehors de nous».

 La pièce, avec une perspective temporelle nous montre l’intérieur de la vie d’un couple, Simona et Riccardo, et de leur fille Alice, comme si la première, défunte, revenait auprès des siens, ressuscitée. Le temps s’est fracturé depuis la mort de leur mère, en un avant et un après. Douleur et souvenir, sentiment de la perte et de l’abandon d’une aventure humaine et terrestre entamée, prolongée naturellement, puis arrêtée avec brutalité. L’histoire débute avec le bouleversement post-mortem des repères habituels et le déménagement de lieux habités  au quotidien jusqu’au décès de Simona. Avec un comique réconfortant et des jeux d’esprit stimulants, Riccardo fume une cigarette au balcon, puis entasse, à l’intérieur de ce qui fut un foyer à tous les trois, les cartons vides pour une délocalisation prochaine, tout en conversant et en plaisantant avec Simona, très présente. Il raconte comment il range encore les robes à fleurs de cette femme à côté de ses costumes gris, côté printemps ou côté hiver à l’intérieur de l’armoire parentale. La vie reprend ses droits, avec toute la présence de la disparue :voix, gestes, silhouette.

 Les livres entièrement lus ou presque, ceux de Fiodor Dostoïevski, Michel de Certeau et Paul Ricœur, empreints de questions spirituelles et chrétiennes, sont inventoriés, puis négligemment déposés sur la table de nuit de la défunte. Et Riccardo de se moquer des prétentions intellectuelles et philosophiques de Simona en réalité peu intéressée à cela, mais investie par la fulgurance absolue d’un moi intérieur aux interrogations persistantes. Avec grâce et légèreté, les figures meurtries, ici convoquées, ont une présence sensuelle et ludique, et assurent les rôles des vivants et des morts. Avec humour, désir instinctif du jeu et besoin de parler, bouger et danser, Riccardo Goretti, Alice Redini et Simona Senzacqua incarnent de belles personnes qui s’affrontent, se rapprochent, se séparent, mais s’avouent aussi leur amour. Simona porte un seau de cailloux dorés et argentés qu’elle verse sur la scène, en une pluie d’étoiles scintillant dans l’espace mystérieux, tel un firmament inversé, car la vie est partout, ici et au-delà, dans l’infini de l’univers.

 Les adresses au public donnent à ce théâtre chaleur et proximité, à la manière du cinéma de Nanni Moretti aux confidences badines. Avec des conversations à bâtons rompus, entre bavardages frivoles et questions politiques. La crainte angoissée de la mort de l’autre, le pressentiment de son absence définitive repose sur l’égoïsme, et sur une aventure conçue comme un destin. L’idée inconfortable de la mort berce l’être, entre le prix de sa vie à lui et celle des autres, obligeant à rectifier toujours la compréhension du sens d’être au monde. Le sentiment existentiel participe d’une inquiétude qui ne nous laisse jamais en repos. « Au début, quand tu penses à un mort, rien que de l’évoquer, c’est déjà le pleurer, et déjà le désespoir, déjà une tentative de le rejoindre par la voie intraveineuse de la souffrance. Partant de là, de ta douleur, toi aussi, tu es près d’eux, pour presque quelque temps, tu es un presque vivant. Et puis un jour : rien. », dit Alice à Riccardo.

Lucia Calamaro a choisi de faire théâtre de l’existence entière pour la révéler davantage avec  une fraîcheur et un désir de vivre, en dépit des accidents de parcours. Les vivants et les morts se mêlent et se croisent dans une fresque animée,  avec la grâce des souvenirs, une mémoire éclairée qui étaye sans fin l’imaginaire. Les vivants retrouvent leur  respiration après les brusqueries et les douleurs infligées.

 Véronique Hotte

Odéon-Théâtre aux Ateliers Berthier 1 Rue André Suarès, Paris XVIIème. T: 01 44 85 40 40. (Festival d’Automne à Paris), jusqu’au 15 novembre.

 La pièce est éditée chez Actes-Sud Papiers.

 


Archive pour 9 novembre, 2017

Festen, mise en scène de Cyril Teste

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Festen, mise en scène de Cyril Teste, d’après Festen, un film de Thomas Vinterberg, co-scénariste Mogens Rukov, adaptation de  Bo Hr. Hansen, traduction française de  Daniel Benoin

 

«Quand on fête ses soixante ans, on n’a plus vraiment de projet (…) On peut regarder en arrière (…) On peut être fier de sa famille. (…).  » Dans le noir, on entend la voix du père qui nous convie à un banquet en son honneur. A la fin, on verra qu’il aura été servi… mais pas comme il l’entendait ! Le rideau s’ouvre sur une immense pièce où trône une longue table nappée de blanc ornée de bouquets de fleurs. Les domestiques s’affairent et les convives arrivent, suivis par une caméra, entre la cuisine où se prépare le repas d’anniversaire, le vestibule où l’on pose son manteau, et la grande salle à manger-salon. Avec allers et venues des personnages dans des plans-séquences et gros plans en alternance, projetés sur un écran au centre.

La caméra s’attarde, au dessus du piano, sur l’étrange scène bucolique du tableau de Jean-Baptiste Camille Corot (1796- 1877), Orphée ramenant Eurydice des enfers. Ce sera aussi la dernière image du spectacle. Toute une ambiance… Ici l’Enfer s’apparente à ce repas de famille où, en pleines festivités, Christian, le fils aîné, va faire tomber les masques, et dévoiler au grand jour les crimes d’un père incestueux qu’il tient pour responsable du suicide de Linda, sa sœur jumelle. Pour Thomas Vinterberg, «Festen établit un lien entre la montée du fascisme dans un pays et la pression du mensonge structurant tous les membres de cette famille ».

 Mais ce drame familial jusque là bien caché et brutalement mis à nu est aussi une histoire de fantôme, d’un lieu hanté par les démons du passé et par une soeur Linda qui a laissé derrière elle une lettre expliquant son geste et corroborant les révélations de Christian, d’abord fermement démenties par ses parents. La jeune fille, de temps en temps apparaît sur l’écran, vue du seul Christian et, bien sûr, du public, par le truchement de séquences préenregistrées, les seules du spectacle.

 La scénographie de Valérie Grall permet au chef-opérateur de se transporter dans tous les espaces de cet hôtel particulier cossu : le spectateur devient ainsi voyeur et découvre l’envers d’un décor d’apparat, jusque dans les chambres, où l’on débusque des scènes intimes entre les personnages… et les secrets, nombreux, qui pèsent sur la famille. Ce sont les coulisses de la fête, analogues à celles du théâtre, en attente de l’action principale.

 Après le remarquable Nobody (voir Le Théâtre du Blog), Cyril Teste avec cette nouvelle  «performance filmique», s’empare de l’un des deux premiers films-culte labellisés Dogme95 : Festen de Thomas Vinterberg (1998) avec Les Idiots (Idioterne) de Lars von Trier, les instigateurs de ce mouvement. Premier-nés de la Nouvelle Vague danoise dont l’esthétique participe d’une sobriété formelle, avec tournage,  caméra à l’épaule, en son direct, et enregistrant sans artifices, des situations brutes. Leurs auteurs adoptent un style vif, nerveux, brutal et réaliste.

 Comme Lars von Trier et Thomas Vinterberg, Cyril Teste, le directeur artistique du collectif MxM,  s’est lui aussi donné des règles strictes :  “cette performance filmique  doit être tournée, montée et réalisée en direct sous les yeux du public. Musique et son doivent ainsi être mixés en temps réel, et les images pré-enregistrées ne doivent pas dépasser cinq minutes et sont utilisées pour des raisons pratiques (…) »

Homme de théâtre autant qu’artiste plasticien, Cyril Teste, revisite sur un plateau qui devient à la fois scène et studio de cinéma, la théâtralité d’une réception, en trois chapitres. Il tient bien son spectacle et nous offre une plongée d’une heure cinquante dans un univers dramatique et plastique où théâtre et cinéma cohabitent dans la plus grande complémentarité.  Avec un travail méticuleux de tournage et montage en direct, réalisé par une habile équipe. Seize excellents comédiens jouent magistralement le jeu, pour la caméra comme pour la salle. Le film, par écran interposé, et avec une sonorisation constante, opère une distance entre public et acteurs, une  «déréalisation»,  comme si  manquait parfois la présence réelle des corps et les voix. Quelques spectateurs sont invités chaque soir à partager le repas cuisiné, servi et dégusté le temps de la représentation, mais cela ne nous inclut pas pour autant dans le vif.

Il faut saluer ici un remarquable travail d’équipe, cohérent et très bien réglé : il aura fallu deux ans au metteur en scène pour élaborer ce projet. Le collectif MxM confirme ici sa capacité d’invention et la beauté formelle de ses réalisations. Le public a réservé à ce brillant exercice de style, un accueil enthousiaste. Ne le manquez pas…

 

Mireille Davidovici

Spectacle créé du 7 au 10 novembre à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy.

Du 24 novembre au 21 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris.

Du 10 au 12 janvier, Le Quai, Centre Dramatique National d’Angers-Pays de la Loire. Du 23 au 27 janvier, MC2 de Grenoble .
 Le 11 février, Théâtre du Nord, Centre Dramatique National de Lille-Tourcoing-Hauts de France. Du  20 au 24 février, Théâtre National de Bretagne, Rennes.
Les 8 et 9 mars, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines ; le 15 et 16 mars, Le Liberté, Toulon; les 20 et 21 mars, Comédie de Valence ; les  29 et 30 mars, Le Parvis, Tarbes.
Les 3 et 4 avril, Théâtre de Cornouaille,Quimper; du 10 au 13 avril, Comédie de Reims ; les 17 et 18 avril, Equinoxe, Châteauroux; du 24 au 26 avril, TAP, Scène nationale de Poitiers.
Du 12 au 16 juin, Les Célestins, Théâtre de Lyon.

Amour, conception et mise en scène de Guillaume Barbot.

Amour, conception et mise en scène de Guillaume Barbot.

Que signifie « amour », aujourd’hui ? Ce spectacle ambitieux résulte d’un an d’enquêtes et recherches sur le sens de ce mot. Des artistes, musiciens, comédiens et danseurs répondent en toute liberté à la question. Une heure avant, et une heure après le spectacle, le public est invité à  parler sur ce thème avec les comédiens, pendant quatre minutes dans de petites cabines intimes ou autour d’une table, ou au Foyer du théâtre.

compagnie-coup-de-poker-685x1030Cela rappelle Les Chambres d’amour, un spectacle du Théâtre de l’Unité  où  on  vous chuchotait un poème à l’oreille dans des chambres d’hôtel, (voir Le Théâtre du Blog).  Le décor ressemble à une salle de bal qui aurait été colonisée par la nature : des touffes d’herbe sortent du tapis de danse, «comme si la nature reprenait ses droits», dit le metteur en scène.
Le spectacle se compose de textes d’Alain Badiou, Roland Barthes, Charb…, de questionnements personnels des artistes, et de réflexions recueillies auprès du public. Des variations chantées, dansées ou jouées, évoluant d’une  représentation à l’autre, en fonction du retour du public. Avec quatre témoignages vidéo, très puissants, dont ceux de deux jeunes enfants, et celui d’une veuve qui vécut cinquante ans d’un amour unique, avec son défunt  mari. Mariko Aoyama, une ancienne danseuse de Pina Bausch et ses partenaires nous font vivre des moments d’amour éphémères.

Il ne s’agit pas ici de peindre un tableau exhaustif autour du thème universel de l’amour, mais de se laisser porter par des récits intimes. «Je n’ai gardé pour cette pièce, dit  Guillaume Barbot, que des choses politiquement naïves et tendres. »

Jean Couturier

Théâtre de la Cité Internationale, boulevard Jourdan Paris XIVème, jusqu’au 20 novembre.

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