Dévaste-moi, spectacle musical chansigné, mise en scène de Johanny Bert

 

Dévaste-moi, spectacle musical chansigné, mise en scène de Johanny Bert

©JeanLouisFernandez

©JeanLouisFernandez

Au centre, la diva : Maria Callas, Nina Simone, Anne Sylvestre et Brigitte Fontaine à qui l’on doit le titre provocateur de ce spectacle. Et quelques hommes, comme Serge Gainsbourg, Alain Baschung…  et sur scène, le savoureux Delano Orchestra. Il y a surtout Emmanuelle Laborit, comédienne et co-directrice de l’IVT (International Visual Theatre), premier théâtre pour les sourds… et où les entendants sont les bienvenus. Avec ses musiciens, pour un tour de «chansigne», féminin et féministe, terriblement culotté et libre, elle «signe» (c’est à dire elle interprète en langage des signes, ces chansons parfois traduites  par une interprète ou grâce à un facétieux sur-titrage, ou pas du tout. Au spectateur entendant, de faire un effort (pas trop difficile),  la langue des signes étant très expressive et le jeu de la comédienne, plus encore. Et puis nous avons tous ces musiques  en mémoire et  Emmanuelle Laborit, elle, a littéralement le rythme dans la peau, à défaut de l’avoir dans l’oreille.

Avec des costumes de cabaret, l’actrice, en vraie Fregoli, prête son corps à ce qui pourrait être la vie de  nombreuses femmes, et peut-être même un peu la sienne,  elle qui a «vécu» comme on dit, et qui a «fait sa vie», et peut-être bien «fait la vie», autrement dit joui de beaucoup de choses, pris des coups et des bleus  mais continué avec la même vitalité. En héroïne de toutes les chansons d‘amour, même celles qui exagèrent, qui en rajoutent dans le malheur et la volupté.

Mais en fait-on jamais assez, en matière de malheur et de volupté ?  Nous aurions quand même une petite préférence pour les chansons caustiques d’Anne Sylvestre ou de Brigitte Fontaine, cocktail explosif d’émotion et d’humour. Femme et handicapée : double peine ? Certes, non. Mais pari à tenir : chiche, je vais vous faire ça, des chansons en langue des signes. Chiche, je vous donne aussi  la preuve que cette langue-là, je ne l’ai pas dans ma poche, qu’elle peut vous en dire des vertes et des pas mûres, et que «cela ne veut pas rien dire » (cf. Arthur Rimbaud).

Au service de Dévaste-moi, créé en juin dernier avant-première à l’I.V.T. (voir Le Théâtre du Blog) puis à la Comédie de Clermont-Ferrand en octobre, Johanny Bert et le chorégraphe Yan Raballand ont mis en jeu un bon répertoire d’inventions légères, et jouent des ombres et des lumières, des sur-titrages et autre «cartons», pour ce spectacle qui n’a rien de muet. Ils réquisitionnent les garçons sur le plateau, au service de la grande dame, dans un ironique retournement des pouvoirs masculins et féminins. Bref, tous nous entraînent  dans un spectacle réjouissant et parfois acide, qui ravit le public.

Christine Friedel

 I.V. T. , 7 Cité Chaptal, Paris IXème jusqu’au 26 novembre. T. : 01 53 16 18 18

Comédie de l’Est, Centre Dramatique National, 6 route d’Ingersheim, Colmar. T. : 03 89 24 31 78, du 30 novembre au 2 décembre. 


Archive pour 14 novembre, 2017

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


 

Un pays dans le ciel d’Aiat Fayez, mise en scène de Matthieu Roy 


©Christophe Raynaud

©Christophe Raynaud

 « Votre dossier n’est pas complet (…) votre dossier est complètement incomplet ! » articule le préposé aux cartes de séjour. Il manque toujours une pièce pour renouveler les papiers d’un demandeur qui se perd dans les méandres de l’administration. Un parcours du combattant qu’Aiat Fayez a vécu : entre la France et l’étranger, il se sent : «Partout étranger et profondément désolé de l’être». Familier de l’auteur, Matthieu Roy lui a commandé une pièce sur la question des migrants. Pour y répondre, Aiat Fayez a passé plusieurs semaines en immersion à l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides) à Fontenay-sous-Bois, surnommé “le bunker», où il a assisté aux démarches que doivent faire les demandeurs d’asile. Ils racontent leur histoire  à un “officier de protection“,  le plus souvent grâce à un interprète.  Cette pièce restitue une partie de ces entretiens ponctués par les remarques de l’auteur -joué par Gustave Akakpo- qui intervient en contrepoint.

Dans un dispositif bi-frontal, les acteurs évoluent au plus près du public, et nous sommes immergés dans de courtes scènes à trois personnages: demandeur d’asile, fonctionnaire et traducteur. Le vécu douloureux des étrangers contraste avec le langage administratif, et leurs destins sont à la merci du classement dans une catégorie dont leur cas relève. «Je suis fasciné par la question de la contingence », dit le personnage de l’Auteur. Trois comédiens se partagent une dizaine de rôles et jonglent avec les langues, les accents, selon les pays d’origine. Hélène Chevallier et Sophie Richelieu ont appris l’albanais pour jouer et traduire l’émouvant récit d’un musicien qui s’exile, à la recherche de son précieux violon : on le lui a volé et, sans cet instrument, irremplaçable, il ne peut exercer son métier qui est sa passion. Gustave Akakpo s’amuse à jouer, pour la première fois en éwé, sa langue natale du Togo, un homosexuel africain, tandis que la traductrice réprouve les mœurs de son client.  


Une direction d’acteur distanciée, un jeu sur les registres linguistiques et un certain humour évitent le pathos et offrent une théâtralité nuancée à ce documentaire. A partir d’histoires individuelles chaotiques et des réactions plus ou moins empathiques des fonctionnaires, Aiat Fayez, puisant dans sa propre expérience, soulève la question de l’accueil des migrants, devenue aigüe avec la crise  actuelle. «Tout ce que j’ai écrit et publié, romans et pièces, tourne autour de la question de l’étranger, explique-t-il. (Je n’utilise pas le terme immigré, qui place l’étranger sur un plan politico-sociologique.) »

 Ce spectacle, conçu pour un espace réduit, peut être joué partout, y compris en appartement : il suffit d’une table et de trois chaises.  Il repose sur une belle écriture et des acteurs, habiles à incarner ces personnages émouvants. La compagnie du Veilleur est accueillie à Paris à la Scène-Thélème, à côté du restaurant du même nom dont le directeur, passionné de théâtre, concocte, dit-il, un programme de créations « du même niveau d’exigence que sa table ».

 Mireille Davidovici

 Du 8 au 25 novembre, Scène Thélème, 8 rue Troyon, Paris XVIIème. T. : 01 77 37 60 99.

Et du 1 au 17 décembre puis du 2 au 25 février ;  et du 2 au 25 mars, Théâtre de la Poudrerie, Sevran  (Seine-Saint-Denis).  Du 26 au 29 mars, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines.
Du  13 au 27 mai, Théâtre de la Poudrerie, Sevran (Seine-Saint-Denis).  

 

 

 

 

 

Optraken par le Galactik Ensemble

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Optraken par le Galactik Ensemble

 Le Monfort à Paris est devenu un lieu de  référence pour les arts du cirque, présentés dans la salle, ou sous un chapiteau. Les cinq garçons du Galactik Ensemble se sont formés à l’Ecole nationale des arts du cirque de Rosny-sous-Bois qui dispense une excellente formation. Ils pratiquent une «acrobatie de situation », dans un rapport entre un environnement accidenté et la capacité de l’homme à s’y ajuster. Leur démarche consistant à placer l’individu comme le groupe,  face à un imprévisible réel et à une situation à risques. 

 Le plateau nu est surmonté de quatre-vingt petits sacs gentiment suspendus aux cintres, dont on se dit qu’ils finiront bien par tomber !  D’abord dans un ballet de châssis noirs, apparaît et disparaît un acrobate. On en comprend le mécanisme: deux compères, alternativement, les manipulent les châssis et les font passer d’un côté et de l’autre, mais ils réalisent ce tour de magie avec une grande fluidité, sans qu’on en voit les coutures. D’une simplicité prodigieuse, comme l’ensemble du spectacle.

 Le danger est partout ! L’un secoue la tête et il en tombe des petites billes qui explosent par terre ; un autre est visé sur les cinq garçons ! Il y a aussi quelques belles glissades avec une chorégraphie de l’absurde. Sur  ceplateau où règne le noir, des lumières à dominante blanche et des costumes clairs construisent un univers visuel élégant et recherché. 

 Malgré la virtuosité de leurs acrobaties, Mathieu Bleton, Mosi Espinoza, Jonas Julliand, Karim Messaoudi et Cyril Pernot ne visent pas à en mettre plein la vue, mais à déclencher le rire, le sourire mais aussi parfois la peur. Ce spectacle d’une heure, fluide, précis et exigeant, offre de beaux moments de grâce et nous tient en haleine. Très bien construit, avec une  vraie progression dramaturgique, il commence doucement et finit en apothéose.  Ici, tout ne passe pas par la performance, même si elle est présente d’un bout à l’autre. Une leçon pour les jeunes… et les moins jeunes.

 Julien Barsan

Théâtre Monfort, Paris XVème jusqu’au 25 novembre T. 01 56 08 33 88

Moulin du Roc, Niort,  le 30 novembre, et du 5 au 7 décembre, à la Coupe d’or à Rochefort, et du 18 au 22 décembre au Théâtre de Lorient.

 Les 16 et 17 janvier à la Passerelle à Gap ; le 20 janvier à Houdremont (La Courneuve), du 25 au 27 janvier à Châteauvallon (Var).
Le 2 février à la Mégisserie de Saint-Junien ; le 25 février à Mars-Mons, et le 28 février aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles.
 Les 23 et 24 mai aux 3T de Châtellerault.

 

Le Rêve est une terrible volonté de puissance, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

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Le Rêve est une terrible volonté de puissance, variations d’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

 Sur la scène perdue dans l’ombre, un rideau de fils en guise d’écran s’impose au lointain, avec les images de Guillaume Leguay qui  dirige sa caméra sur le visage d’un, puis de deux  acteurs assis. Avec des plans zoomés en noir et blanc, au plus près des visages. Il filme ainsi derrière l’homme, une femme  en retrait  qui  va surgir sur le plateau,  avec une perruque blonde et un pull lâche rouge,  vêtement significatif de l’héroïne que joue Nastassja Kinski dans Paris-Texas (1984) de Wim Wenders. Même situation quand le rideau de fils sépare le lieu où travaille Jane, un peep-show aux cabines équipées de vitres sans tain qui permettent aux hommes de regarder les femmes sans en être vus.

Travis est venu rencontrer Jane, la mère de son enfant, un amour passionnel ancien qui les a fait souffrir lui et elle, à cause de sa jalousie, de son alcoolisme, et de son incapacité à la laisser libre: il n’a plus travaillé,  et a eu de sérieux ennuis d’argent. Jusqu’au jour où brûle la caravane où ils vivent, avant que Jane ne s’enfuie. Sur le plateau, on voit la fin du film tourné sous les yeux du public, une exposition ciné et théâtre avant La Mouette, revisitée par Benjamin Porée.  Au dénouement, reviendront Jane/Nina, et Travis/ Boris Trigorine, à moins que ce ne soit Konstantin Treplev. Jane/Nina n’a pas reconnu la voix de l’ancien amant qui lui parle au téléphone à travers la vitre, mais elle retrouve leur histoire et elle comprend enfin.

Anton Tchekhov avait recherché des formes nouvelles pour son théâtre; Benjamin Porée, lui, associe cinéma et théâtre dans ces variations d’après La Mouette. Avec des ressemblances réelles entre Nina et la Jane de Paris-Texas, dans le reflet d’un amour impossible entre deux êtres, accompagnés de souffrances chez ces jeunes femmes paumées, alors qu’elles avaient commencé leur existence  dans un élan passionnel  et un espoir de la vie.

Le dramaturge russe ne veut pas s’expliquer, à l’inverse d’une littérature et d’un théâtre trop académiques mais sollicite plutôt ici la sensibilité et l’imagination du spectateur, en donnant à voir ici des êtres sensibles et délicats qui éprouvent «à des degrés divers toutes les sensations, toutes les émotions». Que jouent ici  Sylvain Dieuaide, Edith Proust, Anthony Boullonnois, Camille Durand Tovar, Mila Savic, Aurélien Rondeau et Nicolas Grosrichard  qui ménagent pauses et non-dits élégants : silences et absence de paroles traduisant les grands bonheurs et malheurs, comme les peines de cœur d’un amour non partagé. Ces excellents comédiens savent patienter, être simplement là, à respirer, en témoins ou personnes  engagées avec l’autre, révélant la densité des instants vécus.

Masha, amoureuse éconduite, avec une souffrance qu’elle  étouffe,  Treplev  amoureux de Nina qui aime Trigorine, et l’instituteur que son épouse Masha ignore, subit le même sort. Et il y  a aussi l’émouvante Arkadina, actrice et mère de Treplev :  le spectateur pleure et rit successivement à chaque scène, à l’écoute claire des tensions entre les êtres… Le metteur en scène a mis l’accent sur la capacité du rêve qu’explore Treplev. Quand Nina lui avoue qu’il y a peu d’action et peu de personnages vivants dans sa pièce, il lui répond qu’il faut peindre la vie, non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais  comme nous nous la représentons en rêve. André Markowicz qui a traduit La Mouette avec Françoise Morvan, précise que «…tous les débats sur le théâtre, sur l’art, se lient à la représentation initiale, sur fond de lac, comme si l’eau était un miroir-une représentation sans spectacle où les mots mettent en scène le «règne de la volonté universelle ». Et comme Arthur Schopenhauer qui traite le monde « comme volonté et comme représentation »,  il traduit « volia », non plus par « liberté », mais par « volonté », son autre sens en russe. Chaque personnage prend ainsi en charge la volonté de l’autre et la détourne, en se la représentant intimement à sa manière.

De même, tchaïka (mouette en russe) peut évoquer le verbe tchaïat: espérer un peu, entre illusion, déception, attente d’un futur irréel et regard tourné vers un passé qui pourrait laisser entrevoir une consolation à venir. Le sel de la vie qu’a su extraire le grand dramaturge dont l’œuvre ne lasse pas, participe d’une  grande composition musicale et sa pièce fait résonner les sens multiples des mots: un trésor verbal et gestuel que rattrapent Benjamin Porée et ses comédiens, remarquablement vivants.

Véronique Hotte

Les Gémeaux-Scène nationale 49, avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts de Seine) jusqu’au au 19 novembre. T: 01 46 61 36 67.
Le  Quartz-Scène nationale de Brest, en mai.  

 

 

 

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