Le Rêve est une terrible volonté de puissance, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

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Le Rêve est une terrible volonté de puissance, variations d’après La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène et adaptation de Benjamin Porée

 Sur la scène perdue dans l’ombre, un rideau de fils en guise d’écran s’impose au lointain, avec les images de Guillaume Leguay qui  dirige sa caméra sur le visage d’un, puis de deux  acteurs assis. Avec des plans zoomés en noir et blanc, au plus près des visages. Il filme ainsi derrière l’homme, une femme  en retrait  qui  va surgir sur le plateau,  avec une perruque blonde et un pull lâche rouge,  vêtement significatif de l’héroïne que joue Nastassja Kinski dans Paris-Texas (1984) de Wim Wenders. Même situation quand le rideau de fils sépare le lieu où travaille Jane, un peep-show aux cabines équipées de vitres sans tain qui permettent aux hommes de regarder les femmes sans en être vus.

Travis est venu rencontrer Jane, la mère de son enfant, un amour passionnel ancien qui les a fait souffrir lui et elle, à cause de sa jalousie, de son alcoolisme, et de son incapacité à la laisser libre: il n’a plus travaillé,  et a eu de sérieux ennuis d’argent. Jusqu’au jour où brûle la caravane où ils vivent, avant que Jane ne s’enfuie. Sur le plateau, on voit la fin du film tourné sous les yeux du public, une exposition ciné et théâtre avant La Mouette, revisitée par Benjamin Porée.  Au dénouement, reviendront Jane/Nina, et Travis/ Boris Trigorine, à moins que ce ne soit Konstantin Treplev. Jane/Nina n’a pas reconnu la voix de l’ancien amant qui lui parle au téléphone à travers la vitre, mais elle retrouve leur histoire et elle comprend enfin.

Anton Tchekhov avait recherché des formes nouvelles pour son théâtre; Benjamin Porée, lui, associe cinéma et théâtre dans ces variations d’après La Mouette. Avec des ressemblances réelles entre Nina et la Jane de Paris-Texas, dans le reflet d’un amour impossible entre deux êtres, accompagnés de souffrances chez ces jeunes femmes paumées, alors qu’elles avaient commencé leur existence  dans un élan passionnel  et un espoir de la vie.

Le dramaturge russe ne veut pas s’expliquer, à l’inverse d’une littérature et d’un théâtre trop académiques mais sollicite plutôt ici la sensibilité et l’imagination du spectateur, en donnant à voir ici des êtres sensibles et délicats qui éprouvent «à des degrés divers toutes les sensations, toutes les émotions». Que jouent ici  Sylvain Dieuaide, Edith Proust, Anthony Boullonnois, Camille Durand Tovar, Mila Savic, Aurélien Rondeau et Nicolas Grosrichard  qui ménagent pauses et non-dits élégants : silences et absence de paroles traduisant les grands bonheurs et malheurs, comme les peines de cœur d’un amour non partagé. Ces excellents comédiens savent patienter, être simplement là, à respirer, en témoins ou personnes  engagées avec l’autre, révélant la densité des instants vécus.

Masha, amoureuse éconduite, avec une souffrance qu’elle  étouffe,  Treplev  amoureux de Nina qui aime Trigorine, et l’instituteur que son épouse Masha ignore, subit le même sort. Et il y  a aussi l’émouvante Arkadina, actrice et mère de Treplev :  le spectateur pleure et rit successivement à chaque scène, à l’écoute claire des tensions entre les êtres… Le metteur en scène a mis l’accent sur la capacité du rêve qu’explore Treplev. Quand Nina lui avoue qu’il y a peu d’action et peu de personnages vivants dans sa pièce, il lui répond qu’il faut peindre la vie, non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais  comme nous nous la représentons en rêve. André Markowicz qui a traduit La Mouette avec Françoise Morvan, précise que «…tous les débats sur le théâtre, sur l’art, se lient à la représentation initiale, sur fond de lac, comme si l’eau était un miroir-une représentation sans spectacle où les mots mettent en scène le «règne de la volonté universelle ». Et comme Arthur Schopenhauer qui traite le monde « comme volonté et comme représentation »,  il traduit « volia », non plus par « liberté », mais par « volonté », son autre sens en russe. Chaque personnage prend ainsi en charge la volonté de l’autre et la détourne, en se la représentant intimement à sa manière.

De même, tchaïka (mouette en russe) peut évoquer le verbe tchaïat: espérer un peu, entre illusion, déception, attente d’un futur irréel et regard tourné vers un passé qui pourrait laisser entrevoir une consolation à venir. Le sel de la vie qu’a su extraire le grand dramaturge dont l’œuvre ne lasse pas, participe d’une  grande composition musicale et sa pièce fait résonner les sens multiples des mots: un trésor verbal et gestuel que rattrapent Benjamin Porée et ses comédiens, remarquablement vivants.

Véronique Hotte

Les Gémeaux-Scène nationale 49, avenue Georges Clémenceau, Sceaux (Hauts de Seine) jusqu’au au 19 novembre. T: 01 46 61 36 67.
Le  Quartz-Scène nationale de Brest, en mai.  

 

 

 

 


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