Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekov, mis en scène de Simon Stone

 

Les Trois Sœurs d’après Anton Tchekov, mis en scène de Simon Stone

trois-soeurs03-17-18-c-sandra-then-theater-baselSur un plateau tournant dans l’ombre qui ne tourne pas encore, on entend très mal-malgré les micros HF-les conversations d’un groupe d’hommes et de femmes, devant une maison à étage qui comprend,  au rez-de chaussée un salon avec un piano droit et une cuisine assez grande pour y prendre un repas,  et aussi une terrasse au sol en planches de bois, avec une grande table et un barbecue. Et au premier étage,  deux petites chambres et  une salle de douche lavabo/w. c.

Ce plateau tournant, dispositif scénographique coûteux (de l’ordre de 140.000 € (sic)!d’après nos polices parallèles en général bien informées)-a heureusement été récupéré!: c’est en effet à peu de choses près, celui d’Ibsen Huis qu’avait mis en scène Simon Stone au dernier festival  d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog).

Il tourne lentement: après tout, c’est son rôle à lui de tourner, et il le fait très bien. Alors, on cela regarde avec plaisir comme on regarde un manège avec ses chevaux autrefois en bois maintenant en plastique, avec ses petites lumières et sa musique. Cela donne un petit sentiment d’éternité, comme quand est assis à une terrasse de café, en voyant nos congénères marcher, manger boire, et faire l’amour.

Il y a sans doute aussi un côté modèle réduit avec des tas de petits détails dans les accessoires qui nous fascinent toujours autant, même si et surtout si cela n’a rien  de surprenant (voir Claude Lévi-Strauss. Une douche qui fonctionne, une porte qui claque, un poste de radio allumé, voire un plat qui chauffe… Avec un effet de réel (voir cette fois Roland Barthes) la fonction du texte étant alors d’affirmer une grande proximité avec  le monde matériel bien réaliste et qui autorise ainsi la vraisemblance. Personne n’est  dupe mais cela fait plaisir, et ce tour de passe-passe sémiologique paye toujours au théâtre-c’est même un des éléments essentiels du  boulevard-et il fait passer le temps, surtout quand on entend très mal un texte… par ailleurs indigent.

Et Les Trois Sœurs dans tout cela ? Il est bien indiqué dans le programme: d’après Les Trois Sœurs! Mais c’est un peu comme la pub sur les affiches dans le métro : en anglais avec de gros caractères et en  très petits, en français.  Il y a un peu tromperie sur la marchandise, et il serait plus juste d’écrire : « Inspiré de…  Il reste sans doute en effet quelque chose de la trame de la pièce mais guère plus, et les silhouettes des personnages principaux. D’abord ces fameuses trois sœurs : Irina (Eloïse Mignon,) Macha (Céline Salette), Olga (Amira Casar) et Natacha leur insupportable belle-sœur (excellente Servane Ducorps) mais vivant à l’époque actuelle. Et Andreï leur  frère, ici défoncé (Eric Caravaca)…

Pour le reste, on comprend que la maison n’a pas été habitée depuis plusieurs années, que leur père est mort depuis cinq ans, et qu’on va fêter l’anniversaire d’Irina. Le langage employé ici n’a rien à voir avec celui de la pièce originale : on parle d’Internet, des attentats et de tout ce qui fait le monde contemporain, de Donald Trump aux émigrés syriens, et bien sûr, de sexe et d’amour… sur fond de tragédie. «Je me suis réveillée ce matin, dit Irina, tellement pleine d’espoir. J’ai vingt-et-un ans aujourd’hui mais regarde-moi. La plupart des gens de mon âge gâchent leur temps ou en s’envolant pour Berlin, le week-end. J’en avais fini avec ça quand j’avais quinze ans. »

Les dialogues originaux, Simon Stone les a transposés dans un langage soi-disant contemporain. Il croit que son texte «fonctionne uniquement parce que c’est soi-même qu’on voit et pas quelques Russes bizarres agissant de façon absurde à la fin du XIXème siècle ». Non, cela ne fonctionne pas et on ne se voit pas soi-même, à moins d’être crédule! Ce que le public est rarement. Et de plus, aucun jeune ne parle  aujourd’hui comme cela. Ici les pseudo-dialogues qu’il a concoctés, proches  de certains mauvais sketches ou séries télé. Pourquoi ? «Parce que Tchekhov fait commencer toute ses pièces en indiquant qu’elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard, je le prend au mot. De son vivant, il aurait lui-même souhaité que ses drames soient situés dans le présent, y compris dans des mises en scènes plus tardives ». Elémentaire, mon cher Anton Tchekhov! Mais il n’y  a aucune raison d’être indulgent devant ce qui est proche d’un mini-scandale, prendre l’auteur au mot  participe d’une approche dramaturgique un peu naïve !

Rien de très passionnant en effet, même si Simon Stone respecte l’architecture de cette pièce mythique et organise bien les choses! Mais désolé, ces Trois Sœurs mérite mieux que cette mise en scène sans grande imagination (voir entre autres, en vidéo celle brillantissime de Matthias Langhoff ). Ici, c’est aux comédiens de monter encore davantage au créneau, pour donner si possible, en se parlant, une  petite consistance à ces avatars d’avatars des personnages originaux. Rien à dire, ils font le boulot et ce ne doit pas être facile de se parler d’un étage à l’autre, sans toujours se voir, de faire entrées et sorties au bon moment sur un  plateau qui tourne presque sans arrêt!

Bref, tous aux abris: le nouveau théâtre de boulevard est arrivé et Simon Stone utilise aussi, comme au boulevard, un décor très construit  dont on se ressert à l’occasion, vu son prix exorbitant. Et le résultat ? Très moyen! Et un peu ennuyeux. On peut quand même essayer de croire à l’histoire de ces trois jeunes femmes-déjà en avance sur leur temps-et qui pourraient être de notre époque: Macha, qui mariée mais indépendante ne ressent aucune culpabilité d’avoir une liaison avec un homme, lui aussi marié, Olga, terriblement seule qui voudrait bien elle, se marier ou aujourd’hui, au moins être pacsée et Irina, elle, très féministe.

 Notre amie Christine Friedel, elle, assise dans les premiers rangs, a assisté à une représentation quelques jours après cette première où il fallait sans cesse tendre l’oreille, et a donc bien entendu le texte. Depuis le son transmis par les micros H.F. mais d’une très mauvaise qualité, a dû sans doute être amélioré. Mais de toute façon, les dialogues de ce spectacle, surtout une fois passé le premier quart d’heure où on regarde cette belle scénographie, n’ont rien de très convaincant.

Pourquoi ce très jeune metteur en scène et auteur a-t-il voulu absolument réécrire un texte célèbre pour cette création française, d’après celle originale qu’il avait faite au Théâtre de Bâle? Pour être plus en phase avec l’actualité? Mais  tout cela a quelque chose d’un peu racoleur et on ne gagne jamais à tirer les choses par le bas! Simon Stone, maintenant artiste associé au Théâtre de l’Odéon, décline tout le texte au présent, dans une conversation de tous les jours, comme s’il s’agissait d’une urgence absolue: «Il est très difficile de prendre du recul sur cette notion, puisque nous sommes en perpétuelle adhésion avec le présent. Nous réécrivons alors le passé, pour mieux saisir ce qui nous arrive. »

Mais désolé, cela ne fonctionne pas du tout, sauf à de très rares moments, et ne nous concerne pas. Simon Stone avait mieux réussi son coup la saison dernière avec Médéa (voir Le Théâtre du Blog). Si vous n’êtes vraiment pas trop difficile, vous pouvez aller voir cette chose assez prétentieuse qui se voudrait  d’avant-garde mais qui ne l’est pas. Et on comprend mal qu’elle ait pu atterrir au Théâtre de l’Odéon dont Simon Stone est par ailleurs artiste associé ! Franchement, malgré quelques belles images dues surtout au petit effet magique de ce plateau tournant où on voit les acteurs comme en gros plan, y compris dans un lit en train de faire l’amour, ou aux toilettes!

Qu’on se le dise: la vie est courte, et vous pouvez vous épargner cette chose qui ne fera pas date dans le théâtre contemporain…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon Paris VI ème. T: 01 44 85 40 40 , jusqu’au 22 décembre.

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Archive pour 16 novembre, 2017

Le dernier jour où j’étais petite de Mounia Raoui, mise en scène de Jean-Yves Ruf et Mounia Raoui

 

Le dernier jour où j’étais petite de Mounia Raoui, mise en scène de Jean-Yves Ruf et Mounia Raoui

A peine visible et pas même entrée en scène, elle commence par vous susurrer à l’oreille que c’est le plus beau jour de sa vie, et puis non. Elle ? Elles sont deux, que l’auteure comédienne fait dialoguer comme des marionnettes invisibles, deux fictions qui se croisent : Plume, légère comme le rêve, et Moi, guère plus encline à peser sur la terre. Un point d’ancrage quand même lui permet de ne pas disparaître dans les nuages : son enfance. D’où le titre.

 Ce qui se raconte ? Un nom prédestiné : Mounia, «le désir», et Raoui, «raconter». Comment faire comprendre à des parents admirés et aimés, travailleurs loyaux, ouverts aux projets de leurs enfants, intégrés, ce qu’est faire du théâtre ? Mounia, ou son personnage, a fait une bonne école, a travaillé, et elle travaille. Même quand elle n’a pas d’emploi, ça travaille dans sa tête, dans ses lectures, dans ses inquiétudes. Au point de tomber parfois dans le  un épuisement total dû au chômage. Quand les portes de l’art et de l’imagination se referment, bloquées par les portes étanches de la société, et par les murs de l’offre et de la demande.

Sur un ton souvent enfantin, parfois caustique, avec un humour toujours présent et délicat, elle pointe ce que d’autres jeunes comédiens vont chercher encore et encore du côté d’Anton Tchekhov : le désarroi d’une jeunesse qui ne trouve pas sa place, son territoire dans le monde et les institutions telles qu’elles sont. Le poids de la désillusion, y compris pour ceux qui ne se faisaient aucune illusion. Et puis quand même l’ouverture : l’art, le théâtre, ce terrain de jeu de la liberté. Un endroit où l’on peut penser : encore faut-il avoir accès au terrain, à l’ «espace d’expression », comme dit Mounia Raoui, dont chacun a besoin.

Jean-Yves Ruf l’a organisé de façon très simple, avec un discret jeu de lumières : un coin de cloison définit un “chez soi“, refuge et enfermement, et un extérieur sans délimitation précise qui, de ce fait, enferme et isole aussi. Un petit monde clair, pour l’écriture et le jeu d’une comédienne «ouvrière de la pensée», porte-parole, de fait, d’une génération : nous avons des forces inemployées à donner, nous sommes là pour inventer, regardez-nous, écoutez-nous. Ce que le public fait bien volontiers, avec le sourire et une pointe d’émotion.

Christine Friedel

Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis (93) jusqu’au 26 novembre. T. :01 48 13 70 00

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Ça va ? de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Daniel Benoin

 

Ça va ? de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Daniel Benoin

 

 ©Phillip DUCAP

©Phillip DUCAP

Des personnages anonymes se croisent et des «ça va?» fusent, pour ne rien dire, ou en dire tellement et en si peu de temps, dans un ballet de courtes scènes où ils dialoguent et s’affrontent. Dans la rue, au café, à la sortie du théâtre, sur un banc, et pour finir, sur la scène même, avec une parodie hilarante d’En attendant Godot…  Le metteur en scène a choisi vingt petites pièces, parmi la cinquantaine publiées dans ce recueil, jouées ici en continu par trois comédiens et quatre figurants muets…

Jean-Pierre Laporte a imaginé des châssis coulissants en tulle pour figurer différents lieux,  avec un guéridon de café, un banc public et quelques chaises. Mais on aurait pu se passer d’un mini-Versailles ou d’une synagogue qui apparaissent en toile de fond pour illustrer deux courtes scènes dont l’esthétique kitsch rompt avec la finesse des dessins stylisés sur les châssis. Dans cette scénographie en perpétuel mouvement, le rythme du jeu ne faiblit jamais: Jean-Pierre Cassignard, François Marthouret et Eric Prat se partagent soixante rôles, changeant de peau à chaque costume, et composent tout de go des personnages-types qu’on reconnaît au quart de tour. Il est question de tout et de rien,  et dans les non-dits et les quiproquos, gisent souvent le sens et la drôlerie.

 «Le “çavavirus“, une saloperie de maladie (…) écrit Jean-Claude Grumberg. (…) Au plus fort de la maladie, j’en griffonnais un par jour. (…) Je m’installe à ma table, taille mon crayon et je me prépare à pondre la tragédie sur le temps qui passe, la misère qui s’amasse, les copains qui trépassent, et que dalle, nib, peau de balle et balai de crin, c’est un «ça va» qui me suinte des mains et vient salir le papier blanc de sa noirceur infecte.» N’en déplaise à l’auteur, ces scènes de longueur variable traitent avec humour des aléas de la condition de humaine. Et il nous propose, une fois encore, un théâtre de conversation, vif, caustique et bien écrit. Pas un mot de trop et un art consommé de la chute : «Une scène sucrée n’est jamais huée » dit l’un de ses personnages.

Il aborde des thèmes comme l’argent, la santé, le travail, l’amour, la politique… et épingle aussi sans concession cuistres, hypocondriaques, racistes, râleurs et jean-foutre… Il égratigne, au passage, les mœurs des théâtreux. Jean-Claude Grumberg en dit long, mine de rien, sur l’état de notre société et sur nos petits et grands tracas. On s’amuse à retrouver des situations vécues, à reconnaître quelques-uns de nos semblables, voire nous-mêmes et nos propres travers.

 Une heure vingt de rire garanti. Le plaisir est là. Ça va bien !

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris VIII ème. T. : 01 44 95 98 00 jusqu’au 3 décembre.

 Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers.

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