Les Enfants Tanner, adaptation du roman de Robert Walser et mise en scène d’Hugues de la Salle

Les Enfants Tanner, traduction de Jean Launay, adaptation du roman de Robert Walser et mise en scène d’Hugues de la Salle

© Lisa Lesourd

© Lisa Lesourd

 Simon se distingue par sa proximité avec la nature qu’il sait lire, observer et de qui il apprend. D’une humeur aventureuse et poétique, il croque dans la vie, à sa façon : très personnelle, comme un artiste préromantique pour qui la Nature « crée éternellement des formes nouvelles, écrivait Goethe, tout est nouveau et c’est pourtant toujours la chose ancienne. Nous vivons en plein milieu d’elle, et lui sommes étrangers.»

 Au lointain, un écran vidéo comme recouvert d’un voile, support d’images en noir et blanc d’une forêt dont les cimes des arbres dont les branches mobiles s’élèvent au ciel. Leurs feuillages tremblants varient selon les vents et les saisons qui passent. Prétexte à la rêverie, l’arbre est une figure du vivant sur lequel le temps n’a pas de prise.
Et Simon s’engage d’instinct dans une contemplation presque inconsciente, et l’arbre lui fait voir le mouvement de la vie avec son cycle annuel, image de l’éternel recommencement.A ce paysage boisé, le jeune homme s’associe en secret. Le spectacle de la nature élève l’âme, et comme dans les voyages d’hiver des romantiques allemands; entre sensations émotives et intuitions, s’imposent la mélancolie et l’errance, le froid et la blancheur du ciel mais aussi le mal-être.  Mais Simon lui, ne souffre d’aucun malaise et affronte l’extérieur et les règles sociales.

La nature généreuse est une métaphore de son dynamisme, quand il surgit devant un rideau d’arbres : «Je m’appelle Tanner, Simon Tanner, et j’ai quatre frères et sœurs ; je suis le plus jeune de la famille et celui qui porte le moins d’espérances… » Enclin à lire et à écrire, Simon recherche un emploi chez un libraire, et se vante de posséder, malgré sa grande jeunesse, une certaine connaissance des hommes. « En un mot : sur ma balance de vendeur, l’amour des hommes sera en parfait équilibre avec la raison commerciale, laquelle me paraît tout aussi importante et nécessaire à la vie, qu’une âme aimante et généreuse. Je saurai trouver le juste milieu, soyez-en dès maintenant, convaincu. »

Un discours argumenté et convaincant avec des propos forts. Pourtant, le scénario se répètera, et Simon (Jonas Marmy) quittera volontairement  cet emploi, comme les suivants. Le docteur Klaus, son frère, lui inculque mais en vain le principe de réalité. S’enfermer dans l’ennui d’une fonction ou le vide d’un emploi, ne convient pas à Simon qui va aller libre, sans la moindre garantie financière, loger chez la rêveuse Klara, la fée et l’amante, avec un frère plus proche, Kaspar, artiste peintre. Sur scène, une lumière tamisée de suspensions, et sur les murs latéraux, d’anciennes petites lampes derrière un rideau de tulle tremblant ; des canapés, quelques chaises, une petite table et une lampe de chevet.

 Hedwig, leur sœur, institutrice, accueille  aussi Simon  mais lui dit de ne pas lui écrire quand il va partir: «Il ne faut pas que tu te croies obligé de me tenir au courant de tes futurs exploits. Néglige-moi comme tu l’as fait avant. A quoi bon nous écrire tous les deux ? » Un désenchantement qui prouve l’attachement réciproque de ces frères et sœurs depuis l’enfance. Simon revendique une vulnérabilité de perdant, l’ humilité d’un anonyme dans une âpre réalité, tout près du non-engagement voire de échec, et milite d’instinct contre ces temps brutaux où  les gens croient au pouvoir de l’argent. Plutôt que la réussite, le rêveur, lui, choisit la grâce poétique.

 Dans ce roman à la résonance orale comme le dit  le metteur en scène, s’entrecroisent des monologues sensibles, presque musicaux avec toute la fraîcheur et la spontanéité de la langue, introspective et poétique ; ou bien virulente et contestataire dans les dialogues. Le récit est transcrit sur l’écran vidéo, quand on passe d’un tableau à l’autre. Simon, ce jeune homme qui pourrait être le Robert Walser de son autobiographie est très attiré par les pouvoirs de la vie –hors de tout cabinet de travail- c’est à dire la promenade, l’errance,  et une curiosité profonde pour le monde et les hommes.

 Malicieux et enjoué, Simon sait écouter ceux qui l’aiment, et se tait. Le  roman est celui de la réalité sociale des emplois subalternes,  mais aussi un conte initiatique avec ses étapes d’apprentissage ; à travers les dialogues de théâtre, résonne ici une parole, et un jeu distancié, plein d’humour et d’ironie. Simon  a le mystère d’un jeune être qui veut en découdre, énergique, discoureur mais attentif, ou encore amoureux. Klaus et Kaspar (Alain Carbonnel et Romaric Séguin) sont deux frères, l’un réfléchi, et l’autre libre et passionné par l’art.

Klara (Laurène Brun) toute de bonté et  douceur, est la fée et la princesse de ce conte , un personnage presque irréel qui éprouve un amour intense pour Simon.Quant Hedwig, (Jeanne Vimal à la voix acidulée), elle manifeste un bonheur jubilatoire et un vrai sentiment pour ce frère subtil. Cette adaptation des Enfants Tanner mise en scène Hugues de La Salle, est une invitation littéraire à un voyage existentiel, où il dessine avec délicatesse et pertinence les personnages de Robert Walser.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre, 18 avenue de l’Insurrection Vitry-sur-Seine (Essonne) jusqu’au 21 novembre. T. : 01 46 81 75 50.
Le texte est publié aux éditions Gallimard.

 


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