Festival Quatre Chemins à Port-au-Prince (suite)

 

Festival Quatre Chemins à Port-au-Prince

 

Mercredi  22 novembre

Au Yanvalou

Ce bar-restaurant -du nom d’une danse traditionnelle haïtienne célébrant le voyage des esprits vers l’au-delà par des mouvements pareils aux vagues- est géré par l’ancienne ministre de la culture et ouvre souvent ses portes à des manifestations littéraires et théâtrales. 

 Le Petit Chaperon rouge de Joël Pommerat, mise en lecture par Hélène Lacroix

IMG_0156A la suite  d’un atelier de théâtre  mené à l’Institut Français d’Haïti, autour des textes de Joël Pommerat les lecteurs ont choisi de présenter cette adaptation du conte. Le texte tient la route même sans mise en scène, grâce à son humour, notamment dans les séquences avec le loup : «La petite fille pensa qu’elle avait peur, c’est vrai, dit le narrateur, mais que cette chose ne ressemblait en rien à la bête monstrueuse qu’elle s’attendait à rencontrer dans les bois, comme le lui avait prédit sa maman, au contraire ». La Mère est alors beaucoup plus effrayante que le loup séducteur.

 Cette lecture est une belle introduction à la table ronde intitulée « Pourquoi  battre les enfants est-il quotidien en Haïti? «, première conférence d’un cycle consacré à la maltraitance des enfants. Il est important de comprendre les causes de cette violence mais aussi d’en mesurer les conséquences. Aussi une psychologue, une sociologue et un spécialiste des sciences de l’éducation sont-ils réunis pour alerter le public sur cette question brûlante. La punition corporelle est très fréquente dans les  familles comme à l’école,  et neuf adultes sur dix pensaient encore en 2002 qu’il était normal de battre les enfants qui refusaient d’obéir.  Mais il y a plus grave : abandon, servitude domestique, violences sexuelles, surtout  envers les filles. Il en découle des lésions psychiques mais aussi  physiques : mauvais développement du cerveau, obésité, diabète, et  hypertension dus à un stress permanent…

 A la résidence de l’ambassadeur de Suisse, nouveau rendez -vous à la nuit tombée dans le jardin de cette grande villa, dans la fraîcheur des arbres. Nathalie Papin y fait une lecture de Faire du feu avec du bois mouillé, /Petite Conférence en abécédaire à l’envers sur le théâtre que j’écris. « Cet abécédaire est à l’envers, il commence par la lettre Z. Comme ZZZZ. Comme à l’envers est un chemin plus sûr pour aller jusqu’au bout » sous ce titre ironique, l’auteure répond avec malice  aux questions qu’elle se pose dans ses pièces, ou elle anticipe celles qu’on pourrait lui adresser.

Comment, après une école de mime, en est-elle venue à écrire du théâtre ? Comment faire quand on est un enfant  devant des adultes qui vous empêchent de trouver votre propre chemin ? C’est si difficile de mourir ? Et de vivre ? … «  B, comme balançoire à basculée (…) j’écris mon théâtre en haut de la balançoire, même si le corps dévie (…) mon théâtre s’écrit là, dans ce moment de suspension. » Voilà le secret de Nathalie Papin, ce qui donne à ses pièces, grâce et poésie, même quand elle prend son élan avec les pieds sur terre.

 Jeudi 23 novembre

 Fictions ordinaires de Jean-Christophe Laubin et Catherine Boskowitz

 La grande place Carl Brouard, au centre du quartier populaire de Pacot, bordée de petites échoppes et d’étals de marchands ambulants, est investie, le temps d’une performance, par le scénographe Jean-Christophe Lanquetin  et la metteuse en scène Catherine Boskowitz.

A partir de cet environnement, qu’ils ont arpenté et filmé plusieurs jours durant et, avec trois comédiens et des techniciens, ils restituent sous nos yeux le quotidien des gens qu’ils ont recueilli, et renvoient ainsi aux habitants et aux spectateurs des paroles, sons et images pris sur le vif. De grands draps blancs tendus servent d’écrans où  se superposent projections de fragments d’images, textes écrits en direct et en créole, silhouettes de petites figurines sculptées à l’effigie des personnes rencontrées ici…

Parmi les figures marquantes du lieu, l’histoire d’une dame en noir qui vit et dort là, racontée par bribes :  «Des enfants jouaient au foot. Seule,  la dame en noir restait sans bouger … » Suivent pêle-mêle un dialogue entre un dragueur et une jeune femme, une chanson… Créole et français alternent. Il est question d’un chien puis de nouveau de la dame en noir : «Il fait très chaud, la place est vide par son milieu. La dame en noir est allongée à même le sol.  (…) La dame en noir rêve. Peut-être rêve-t-elle de couleurs, d’un oiseau qui s’envole.»

La poésie s’invite dans cet espace urbain, rêche et tendu :Catherine Boskowitz lit :  «Je reviens sur la place. Dès mon arrivée, plusieurs paires d’yeux se sont fixés sur moi( …) ma chemise noire colle à mes seins (…) je pense, mon pied est tout blanc et rose. Ils regardent mon pied blanc et rose. Dans mon dos je sens la chaleur d’un autre regard… »

Pour conclure cette ambitieuse performance, comme le bouquet d’un feu d’artifice qui tirait dans tous les sens, une scène de vaudou rythmée par des tambourins où la vieille Madame Brigitte vient rejoindre le Baron Samedi, revenu d’entre les morts… On ne peut imaginer spectacle plus immersif : « C’est dans les quartiers où les gens s’organisent « malgré tout et contre tout“ que nous choisissons de travailler, de recueillir  les récits,  de traverser l’H(h)istoire (…).

Ces fictions ordinaires ont vu le jour à Medelin (Colombie),  et les deux artistes ont l’intention de reproduire l’expérience dans d’autres villes. Dans ce spectacle, objet insolite un peu déconcertant, on sent l’ambiance d’une place, d’un quartier, mais il faut, plutôt qu’y trouver un fil logique, picorer des sensations et se laisser couler dans les images, les sons, et les odeurs.

©Samuel lameri cetherine Boscowitz

©SamuelLameri: Catherine Boskowitz

 Soirée à la résidence de l’ambassadeur de Suisse

©Samuel lameri

©Samuel lameri

 Pierre Michel Jean, photographe et vidéaste,  explore la mémoire refoulée d’un massacre, perpétré en 1937 : une opération dite ”coup de couteau“, décidée par le président de la République dominicaine Rafael Leónidas Trujillo Molinande pour éliminer physiquement les Haïtiens travaillant dans les plantations de son pays. Près de 20. 000  hommes, femmes et enfants, furent ainsi tués! Pour son projet L’Oubli pour mémoire, l’artiste a rencontré et filmé des survivants, consulté archives et articles de journaux de l’époque…  Son travail entre en résonance avec des incidents qui se produisent régulièrement sur les bords de la rivière Dajabon, à la frontière entre les deux pays. Le racisme anti-haïtien existe toujours en République dominicaine. Cette initiative s’inscrit parmi les actions de la Brigade d’intervention théâtrales (BIT) créée pour «parler pour les personnes qui ne peuvent pas parler ».

 

Catherine Boscowitz revient ensuite sur sa performance,et  se définit comme une «metteuse en scène qui fait d’autres choses » et qui voyage beaucoup «  pour rencontrer d’autres artistes et aller voir ailleurs si j’y suis. »  Elle est ainsi allée en Grèce, là où débarquent les migrants : à Thessalonique, où elle passe le mois de mai parmi eux, au sein d’une ONG grecque, et tient un journal dont elle nous lit des extraits. Ce sera la matrice  du prochain spectacle qu’elle créera en résidence à la MC 93 de Bobigny, en allant à la rencontre des gens dans les quartiers populaires  des villes de Seine-Saint-Denis.

 Vendredi 24 novembre

 Le Père de Guy Régis Jr., mise en scène de Marc Vallès

©Samuel lameri

©Samuel lameri

 Dans un passage étroit, le public s’installe tant bien que mal, pour assister à la création en plein air de cette pièce construite comme une veillée traditionnelle haïtienne. Dans cet espace à la fois intime et ouvert à tous, une famille se lamente autour du cercueil  où repose le corps du père, rapatrié les pieds devant des États-Unis, où il s’était exilé comme nombre de Caraïbéens.  Le père, sur qui tous les espoirs reposaient. Nous entrons par effraction au sein de cette famille où la mère, ses sœurs, et ses deux fils sont confrontés brutalement à la réalité.

Sans autre décor qu’une planche de bois ( le cercueil) et un drap blanc, les personnages s’affrontent de part et d’autre de ce la ruelle, au plus près d’un public qui réagit au quart de tour. La beauté de l’écriture, une mise en scène inventive, un jeu d’acteurs énergique mais non sans émotion, donnent toute sa force à cette tragi-comédie. Il serait heureux que cette création soit reprise apres les deux représentations du Festival

 À suivre

 Mireille Davidovici

 Festival Quatre Chemins à Port-au-Prince, du 20 novembre au 3 décembre. www.festival4chemins.com

 Faire le feu avec du bois mouillé est publié dans la collection Théâtre, de L’Ecole des Loisirs. Le Père de Guy Régis Jr est édité aux Solitaires Intempestifs.

 

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