Afectos, musique de Rosario La Tremendita et Pablo Martin Caminero,chorégraphie de de Rocío Molina

 

Afectos, sur une idée originale de de Rocío Molina et Rosario La Tremendita, musique de Rosario La Tremendita et  Pablo Martin Caminero, chorégraphie de de Rocío Molina, direction musicale de Rosario La Tremendita

© Tamaro Pinco

© Tamaro Pinco

Le flamenco peut exister dans le silence, la lenteur et la pénombre,  contrairement à certaines idées reçues. Afectos (sentiments, émotions), commence dans le silence total et l’obscurité. L’une après l’autre, les silhouettes de Rosario La Tremendita (chant et guitare), de Pablo Martin Caminero (contrebasse et loops) et de Rocío Molina pénètrent sur le grand plateau.

Rocío Molina allume un plafonnier et on distingue alors quelques éléments  du décor: un grand fauteuil de cuir, un rocking-chair, un perroquet où sont pendus quelques costumes, un siège, une contrebasse et deux guitares. Rocío Molina se love dans le siège au fond de l’espace scénique, puis saisit une des guitares qui se trouvent à sa portée, se recueille et dans le silence, le contrebassiste commence à faire résonner sur son instrument,  comme si c’était un oud,  une mélodie très douce. Elle, toujours assise, les yeux fermés, semble s’éveiller et ses bras dessinent en un «braceo» subtil, de lentes ondulations ; puis ses jambes entrent dans cette danse silencieuse et, peu à peu, bras et jambes, comme démultipliés, effleurent, puis enlacent la guitare. Rocío Molina ne joue pas vraiment de cet instrument, emblème du flamenco, mais danse avec lui, inventant postures en suspens et attitudes, dans une sorte de pas de deux sensuel, amoureux…

La Tremendita joue alors, avec douceur,  sur sa propre guitare, comme sur une guitare baroque. Rocío Molina se lève et danse lentement, puis jaillit le chant de La Tremendita, puissant, profond, non comme un accompagnement mais comme un partage. Tel  est le début du spectacle, qui se terminera presque comme il avait commencé à la tombée de la nuit, avec un long dialogue dansé entre Rocío Molina et la lune, mélancolique et empreint de nostalgie, poétique comme un rêve d’enfant.

Au fil des séquences qui structurent le spectacle,  les trois artistes vivront et nous feront vivre toute une gamme de sentiments et d’émotions: de la rêverie à la joie débordante, de la souffrance au grotesque et à la dérision. Entre eux, une complicité parfaite.  A un moment, Rocío Molina et la Tremendita, presque enlacées, battent la mesure sur leur poitrine avec leurs mains, comme si leurs cœurs battaient à l’unisson : minute de grâce bouleversante…

Parfois Rocío Molina chuchote à l’oreille de La Tremendita ou à l’oreille de Pablo Martin Caminero, des confidences qu’eux seuls peuvent vraiment entendre.  Rocío Molina utilise toute la scène pour une danse fougueuse, enjouée presque frénétique mais elle peut aussi se concentrer sur un espace réduit au minimum,  de la taille d’un mouchoir déplié… Qu’il soit petit ou immense, l’espace scénique représente pour  elle un lieu de liberté pour exprimer sans contraintes les différentes facettes de sa personnalité.

La danseuse-corps de femme et visage d’enfant-fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise surprenantes: puissance, énergie, raffinement, subtilité, sensualité, gravité, profondeur d’une femme mais aussi goût du jeu, humour, ingénuité, espièglerie, insolence d’une enfant. Audacieuse et rebelle, elle ne se soumet à aucune norme, à aucun dictat. Elle entrelace toutes les formes de danse : le flamenco,  où elle a baigné tout enfant et dont elle connaît parfaitement les codes et les règles, mais aussi la danse moderne, contemporaine,  indienne et le  butō japonais. Tout, chez elle, est source d’inspiration, à condition de pouvoir tout bousculer, pour créer un autre langage: le sien. Une démarche sans  rien de complaisant, de forcé, ou de cérébral. Une nécessité essentielle, presque organique de sa personnalité. Elle revendiquait, dans un entretien déjà ancien, le fait d’être «impure ».

Une déclaration jugée iconoclaste et paradoxale par la plupart des chantres de l’orthodoxie flamenca qui  jugent la «pureté» comme qualité essentielle. C’est méconnaître ou vouloir ignorer ce que signifie «impure» pour elle, ouverte à toutes les aventures et qui revendique contradictions et audaces … Elle peut aller dans une prison et y improviser, ou danser à sept heures du matin sur les quais de la Seine, dans une quête irrépressible de liberté. Elle est en effet absolument libre : elle peut tout se permettre, et ne s’en prive pas. Rocío Molina n’a pas fini d’en déranger certains mais aussi d’en étonner et d’en émerveiller beaucoup d’autres…

 Chantal Maria Albertini

 Spectacle vu le 11 novembre au Théâtre National de la Danse 1 Place du Trocadéro Paris XVIème

 


Archive pour 28 novembre, 2017

La face cachée de la lune, conception et mise en scène Robert Lepage

 

La face cachée de la lune, conception et mise en scène Robert LepageLa Face cachée de la lune, conception et mise en scène de Robert Lepage

 

On ne cherche plus à marcher sur la lune : c’est fait, il n’y a rien à y voir, sinon les cicatrices de sa face mutilée par des accidents de météorites. Les petits hommes verts et la planète rouge, les satellites inédits lui ont pris la vedette. Mais l’astre des nuits n’a  rien perdu  de sa force d’attraction un peu mélancolique. La reprise de La Face cachée de la lune est un événement “historique“ :il  a été sacré “culte“ à sa création, en 2000. Or, après Jules Verne, après les années cinquante du vingtième siècle qui y ont tant rêvé et l’ont tant redoutée, c’est précisément l’an 2000, clôturant le millénaire, qui a mis fin aux rêves et aux illusions.

La face cachée de la lune évoque la lutte titanesque entre les USA et l’URSS pour la conquête spatiale : une période cruciale pour l’équilibre du monde. Mais voilà, Robert Lepage regarde la géopolitique par le prisme des souvenirs d’enfance, et avec les yeux d’un personnage lunaire, qui nous emmène dans la légende. Il était une fois, donc, deux frères. L’un, éternel thésard en philosophie des sciences, éternel malchanceux et inadapté, part en quête des savants soviétiques et des anciens cosmonautes qui avaient lancé les premiers programmes et les premiers animaux dans l’espace. Non sans quelques dégâts, mais enfin cela permit à Youri Gagarine de faire le grand saut. Et il n’oublie pas les missions Apollo et le «grand pas pour l’humanité» gagné par l’Amérique.

Son frère,  à des années-lumière des tourments de son aîné, présente la météo à la télé, à l’aise dans son costume croisé. Ils ont en commun notre planète bleue, et la mort de leur mère. D’où : soucis, partages, rangements, réveil de vieilles rancunes, mais tout cela n’est que la poussière du deuil. En vérité,  un volcan d’où naissent, pour le philosophe, toutes les interrogations métaphysiques, et pour l’homme mal dans sa peau, les tentatives pour reprendre sa vie en main. Le hublot de la machine à laver devient la matrice du monde, le sas par où le cosmonaute se jette dans l’infini comme le bébé est jeté en ce monde, le tourbillon du big-bang et celui des pensées dans la tête, l’appel du gouffre… La planche à repasser se démantibule en machine à musculation ou en tentative pour remettre à plat une vie et une sensibilité froissées.

Yves Jacques, prodigieux interprète unique des deux frères, n’est pas seul sur la scène de la Grande Halle : les objets, et même un être vivant, un litigieux poisson rouge dans son bocal, l’accompagnent, lui donnent la réplique, le relancent. Avec un bazar magique, en perpétuelle transformation avec jeux de miroirs, bouts de documentaires nostalgiques en noir et blanc, apparitions et disparitions d’objets, le comédien imprègne le spectacle de son humour et de sa tendresse, jusqu’à s’envoler lui-même en apesanteur. On aurait envie de tout raconter, et l’on aurait tort, tant le spectacle sait à la fois nous fasciner et nous surprendre.

En hommage aux exploits des cosmonautes et astronautes, ceux qui croient, les uns à l’ordre de l’univers, et les autres  à son expansion infinie et aux savants d’un XXème siècle qui a déjà basculé du côté des mythes, voilà un spectacle généreux, bienveillant, qui ne craint pas de voir grand.

Christine Friedel

Grande halle de la Villette jusqu’au 2 décembre, (programmation hors les murs du Théâtre de la Ville, et du festival Le Québec à la Villette : du 24 novembre au 31 décembre). T.: 01 40 03 75 75

 

 

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