Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, un projet de et avec Nicolas Bouchaud mise en scène d’Eric Didry

 

Maîtres anciens de Thomas Bernhard, traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs, un projet de et avec Nicolas Bouchaud, mise en scène d’Eric Didry

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Chantal Thomas dans Thomas Bernhard, le Briseur de silence prend pour exemple la logorrhée ici particulièrement infernale de l’écriture du romancier et dramaturge autrichien, une phrase extraite de Watten, dans Amras et autres récits : «Oui, dis-je au voiturier, une antenne sur le toit pour pouvoir capter le diable. » Ici, la scénographie ludique des Maîtres anciens laisse apparaître boîtes à magie et mèches allumées par l’interprète qui laisse courir l’étincelle jusqu’à son cheminement ultime : une explosion pétaradante. Manquer d’air, c’est une manière de tutoyer les espaces infernaux, terre et ciel. Et quand le souffle revient : parler, parler, sinon chuter et disparaître.

 A l’excès d’angoisse, correspond un excès de paroles : le critique musical Reger met en scène sa logorrhée musicologique, torrentielle et désespérée, tournant à vide. Une parole de discours intérieur rapportée par l’auditeur-narrateur Atzbacher, arrivé une heure en avance à son rendez-vous avec Reger, précisément pour  l’observer  dans la salle Bordone, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret qu’il contemple depuis quelques décennies, tous les après-midi, à la même heure.

 Sa narration est une longue suite de citations de Reger, vieux musicologue, que ses articles dans le Times ont rendu célèbre en Europe, sauf en Autriche. A onze heures et demi précises, arrive Reger : «Le manque de ponctualité est une maladie qui entraîne la mort de celui qui n’est pas ponctuel.» Le locuteur s’assied près de lui. Une diatribe furieuse et allègre charrie  selon un art de la fugue, « mode continu de l’art de Thomas Bernhardt » des thèmes comme le mauvais goût des Habsbourg, l’institution des musées, l’autorité des maîtres anciens, l’étatisme, l’enfance, Ludwig van Beethoven, le ridicule kitsch du pape ou de Martin Heidegger…

 Nulle image, mais des mots à n’en plus finir pour déverser sa haine sur tous les académismes. Beethoven, Goethe, Shakespeare, Voltaire et même Marguerite Duras…  Un texte actualisé par Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit. Nicolas Bouchaud incarne cette voix solitaire, à la fois sombre et jubilatoire, d’un homme qui ne supporte nulle réplique, asociale et discordante, avec d’un côté, le discoureur, et de l’autre, sa victime : l’interlocuteur, l’auditeur, le lecteur et le public. L’interprète se lève, s’assoit, sautille, laissant s’égrainer la brutalité des à-coups, soubresauts et heurts. Il consomme avec gourmandise, et fait exulter une langue libératrice, avec l’énergie qu’il faut quand on veut porter l’espace du monde en soi.

 Sur le plateau, la salle de musée destinée au regard n’a pas  la moindre image,  cer qui serait du « kitch sentimental » à la manière de la peinture de Stifter (1805-1868) que le critique démolit : «Stifter n’est autre qu’un fermier littéraire d’occasion, dont la plume sans art fige la nature, et par conséquent le lecteur. » Cette diatribe contre Stifter pourrait être, selon Chantal Thomas encore, une attaque contre Peter Handke et La Leçon de Sainte-Victoire (1980). La leçon des maîtres enseigne la sagesse, ce savoir muet entre silence et regard. L’hommage de Peter Handke à Cézanne est dédié au « silence des tableaux ».

 Mais voilà! Thomas Bernhard ressent la mort dans ce silence pictural. Nicolas Bouchaud n’en porte pas moins « le manteau des manteaux », une grande feuille de papier, métaphore de la toile vierge du peintre, sans boutons ni coutures, une métaphore d’un récit qui doit glisser sans rupture. Il pourrait être, malgré lui, un Joseph au large et long manteau or brun des Nativités, les fresques de Fra Angelico du couvent San Marco à Florence. Reger est veuf depuis peu : «Tout à coup, vous savez ce que c’est, le vide, lorsque vous êtes là, parmi des milliers et des milliers de livres et d’écrits… voilà ce qu’a dit Reger.  Et vous reconnaissez que ce ne sont pas ces grands esprits et pas ces maîtres anciens qui vous ont maintenu en vie pendant des décennies, mais que ce n’a été que ce seul être que vous avez aimé plus que tout autre… »

 Une performance fascinante d’un acteur habité par ce que parler veut dire : un art en soi…

 Véronique Hotte

 Théâtre de La Bastille, 76 rue de la Roquette,  Paris XIème, jusqu’au 22 décembre. T. : 01 43 57 42 14.

 Le texte est publié chez Gallimard.

 

 

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