Construire le mur (Building the Wall) de Robert Shenkkan, mise en scène de Sean Devine

 

Construire le mur (Building the Wall) de Robert Shenkkan, mise en scène de Sean Devine

buildingapa_0144_2017-11-28_16-10-03 Cette pièce dont l’auteur américain, qui a obtenu de nombreux prix (Tony et Pulitzer), a aussi écrit des  scénarios pour le cinéma et la télévision qui ont retenu l’attention de tout le public  aux États-Unis. Construire le mur qui a déjà tourné aux États-Unis vient d’être créée au Canada (à Ottawa )et le public s’y  est précipité;  les œuvres de ce genre sont en effet rares chez nous!  Depuis l’arrivée de Donald Trump  au pouvoir, l’image du mur est devenu  le symbole  de son projet politico-idéologique :  une construction  qui enferme, interdit, exclut, rejette, isole, sépare…et assure une distance entre les êtres humains. La  pièce montre, avec une  simplicité  désarmante, notre glissement, presque imperceptible, vers une absence de conscience,  une indifférence qui  aboutit à la normalisation et la légitimité des gestes les plus horrifiants.  

 Rick, (Brad Long) est en prison aux États-Unis en 2019, après que l’administration ait mis en place sa  propre structure pour réaliser une «solution finale», pour se débarrasser des  nombreux indésirables qui remplissaient les prisons à la suite des lois mises en place: Rick avait en effet participé à des mises à mort. Ici, Gloria, une  chercheuse universitaire (Cassandre Mentor), l’interroge pendant soixante-quinze minutes, pour  comprendre  ses motivations. Il  avait accepté les plans les plus évidents de la droite : interdire l’arrivée des illégaux et des étrangers « qui prennent notre travail »,  et s’est retrouvé pris dans un engrenage de violence  dont il ne pouvait plus sortir. Mais il trouve toujours une justification logique à ses choix. Et quand cette logique a abouti à l’horreur imposée par l’Etat, il  était trop tard ! 

Le texte, sans être très subtil (nous comprenons exactement ce qui va se passer) révèle l’évolution de ces  politiques mises en place par des Etats totalitaires pour exterminer des  opposants réels ou  supposés tels. Un processus bien connu ! L’auteur s’inspire d’exemples récents comme ceux des sociétés chilienne, allemande, voire française pendant l’Occupation allemande. Un discours habituel dans les cinémas de ces pays  et un dénouement facile à prévoir ! Mais cette fois, il s’agit des États-Unis qui vit les premières étapes  de  la transformation d’une  société foncièrement démocratique en une sorte de camp de concentration. Et tout se passe sans que les  habitants se rendent vraiment compte de ce qui leur arrive.

Le plus bouleversant : la manière dont l’auteur montre, sans la moindre ambiguïté, l’effrayante naïveté de Rick : il ne cesse de répéter qu’il n’y pouvait  rien, puisqu’il n’avait personnellement aucun autre  choix.  Exposé à une vision du monde  qui légitime toute forme d’exclusion,  qui nourrit la peur, la méfiance  et qui  rend raciste sa population, les habitants, dont Rick  est comme  le porte-parole,  irrécupérables, deviennent  des robots que les politiques peuvent  facilement manipuler.   Rick pris dans un piège est convaincu qu’il n’a aucune responsabilité ! Le jeu de Brad Long, d’une extrême finesse,  apporte beaucoup  à cette  pièce qui aurait pu finir par une confrontation manichéenne. Il a un langage corporel, à la fois soumis et agressif,  et ses  yeux  semblent  trahir des  éclairs de douleur : il  nous incite  à  sympathiser avec ses hésitations  et son apparente impuissance : il se demande même si  la politique d’extermination  ne va trop loin!  Avec ce personnage  rendu encore plus choquant grâce à ces nuances,  Robert Shenkkan a créé le portrait d’un monstre qui était au fond, un homme tout à fait normal.  Et sans doute le plus inquiétant :  on  sent ici que des traces de cette folie reposent aussi chez nous!

 Ce portrait glace le sang: il nous fait comprendre que le « mur » du titre n’est  pas seulement une structure en fer et en béton mais une présence psychologique  et qu’il prend possession de  notre  conscience, pour  produire des créatures obéissantes incapables de voir ce qui se passe autour d’eux.  Ce grave avertissement nous frappe de plein fouet et nous incite à la vigilance. Mais trop tard! Aux Etats-Unis, le mal est déjà en marche et ceux qui partagent le monde de Rick, comme nombre d’Américains moyens, ne pourront plus revenir en arrière !

 Alvina Ruprecht

Le spectacle, produit par le Théâtre Horseshoes & Hand Grenades, a été joué au théâtre Gladstone à Ottawa, du 28 novembre au 3 décembre.

 

 


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