L’Éveil du printemps d’Aiat Fayez, mise en scène d’Alain Batis

 

©Jean-Bernard Scotto

©Jean-Bernard Scotto

L’Éveil du printemps d’Aiat Fayez, mise en scène d’Alain Batis

 

 © Image : Sasu Riikonen / Conception graphique : Chouette ! Thomas Daval

© Image : Sasu Riikonen / Conception graphique : Chouette ! Thomas Daval

L’Éveil du printemps de Frank Wedekind (1864-1918), une pièce publiée en 1891 et ironiquement sous-titrée Une tragédie enfantine, a pour thème l’éveil de la sexualité chez les adolescents dont le corps change; ils s’éveillent au désir sexuel et essayent d’arriver à vivre malgré les interdits de la société. La pièce sulfureuse et déjà expressionnistes fut comme les autres de son auteur, censurée par Guillaume 1er et son chancelier Bismark, et mise en scène seulement quinze ans plus tard par le grand metteur en scène berlinois Max Reinhardt. Sigmund Freud, puis Bertolt Brecht et plus tard, Jacques Lacan admirèrent l’auteur de la célèbre Lulu (voir Le Théâtre du Blog).  L’Eveil du Printemps a souvent été montée chez nous, et il y a six ans par Omar Porras. La pièce a aussi fait l’objet en 2006 aux Etats-Unis, d’une adaptation en comédie musicale par Steven Sater pour les chansons, et  Duncan Sheik pour la musique.

Ici, Ayat Fayez (voir Le Théâtre du Blog) un jeune auteur qui ne veut pas voir indiquer son pays d’origine- même si tout le monde le sait- on dira donc orientale, s’est inspiré du texte original de Frank Wedekind. Il a fait des études de philo à Paris puis s’est installé en Allemagne; ses pièces, éditées chez l’Arche comme De plus belles terres et Angleterre, Angleterre ont été mises en scène au Théâtre de Poche à Bruxelles. L’Éveil du printemps-pourquoi ce titre identique qui peut prêter à confusion?-raconte en une fable de quarante et une séquences, l’histoire de A. , un jeune homme qui souhaite vivre  son rêve mais qui se trouvent confronté à la nécessité absolue d’accepter  l’autre et donc de changer.

Dans une première partie, on voit ce jeune homme de dix-huit ans qui habite Platonium, une lointaine planète, belle et poétique. Il a la peau bleutée et parle français avec un accent prononcé,  comme son grand ami qui a dix-sept ans. Il y aussi une jeune fille du même âge, à qui A. ment un peu, voire beaucoup car il voudrait bien faire l’amour avec elle. Mais impossible ni chez ses parents, ni à l’hôtel où on exigerait de lui une certificat de mariage. Très vite, il ne supporte plus sa planète et rêve alors à notre Terre, tout à fait impressionnante qu’il voit par temps clair et où il veut à tout prix aller vivre : en Europe et surtout en France…

Un jour, il obtient enfin un visa et, dans cette deuxième partie de la pièce, il arrive chez nous pour faire des études dans une Université. Mais bon, lui l’étranger à la peau bleue va avoir du mal à s’intégrer et surtout à être accepté. Même si Anna, une jeune et belle Française, tombe très amoureuse de lui. Ici, dans cet autre monde, tout est différent mais aussi à la fois curieusement identique: il apprend à ses dépens qu’il lui va falloir trouver sa place,  et qu’être un autre, surtout quand on a la peau bleue, ce n’est pas facile à vivre au quotidien.

Il sent vite que, pour assumer sa nouvelle vie dans cette nouvelle utopie, il va lui falloir  lutter contre le racisme et l’exclusion dans son université, et pratiquer une discipline personnelle rigoureuse, s’adapter aux autres et s’inventer une nouvelle vie spirituelle, loin des anciennes habitudes acquises chez lui à Platonium. Bref, résister avec une volonté absolue  contre l’inertie, ne pas avoir peur du changement et-le plus dur-devenir en sorte quelqu’un d’autre… Et rompre avec les rêves et les désillusions. Comme le rappelle justement le philosophe allemand Peter Stloderdijk, dont Aiat Fayez s’est aussi visiblement inspiré: «Quand on visite ces hétérotopies, on sait qu’une fois arrivé, on doit parcourir plus de sentiers intérieurs, que de voies extérieures.»

Reste à traduire cela sur plateau et ce n’est pas des plus faciles, quand on s’empare d’une telle fable, teintée on l’aura compris, de philosophie et de poésie. Il y a du bon, et du moins bon, dans la mise en scène d’Alain Batis. D’abord une excellente direction d’acteurs: les quelque onze personnages grâce au jeu d’Emma Barcaroli, Geoffrey Dahm, Nassim Haddouche, Pauline Masse et Mathieu Saccucci sont tous crédibles. Et on entre sans effort dans cette fable contemporaine,  aux dialogues un peu faiblards.L’essentiel n’étant sans doute pas là pour lui…

Grâce à une remarquable scénographie, avec d’abord des images de la Terre de Mathias Delfau quand A. la contemple depuis Platonium, et à Sandrine Lamblin qui a conçu des projections d’extérieurs, murs, fenêtres, tout fait adaptées aux séquences et de quelques meubles en tubes très art minimal, inspirés sans doute de ceux de Robert Wilson. Pour une fois, la vidéo, intelligemment conçue comme ici, n’a rien d’envahissant et remplit une véritable fonction d’accompagnement du récit. Toute la partie technique est aussi  très maîtrisée, comme l’univers musical enregistré avec piano, guitare classique et alto, violoncelle, mais aussi électronique; le tout donne une tonalité poétique, indispensable quand on s’aventure sur un plateau dans un récit de science-fiction façon BD à visée philosophique.

Côté dramaturgie, en revanche, cela va moins bien. Curieuse idée de mettre des titres-souvent en plus pléonastiques numérotés-pour chacune des séquences!-on sait que cela ne fonctionne jamais. Et dans ce texte souvent trop bavard, il y a certains moments qu’Alain Batis aurait du couper sans scrupule, comme entre autres la visite de A. avec son amoureuse française chez ses parents. Mais il y a une belle scène d’anniversaire très bien réglée qui enthousiasme le public. Il y a, en tout cas, quinze bonnes minutes de trop dans la mise en scène de cette fable qui gagnerait à être abrégée et monterait ainsi sans aucun doute en puissance…

Côté mise en scène-mais cela peut s’arranger facilement-les éclairages trop faibles ne permettent pas toujours de bien voir le visage des acteurs, surtout au début de la pièce qui a du mal à prendre son envol. En grande partie à cause d’un découpage en trop courtes séquences et parce que les acteurs déménagent sans arrêt les meubles pour la scène suivante, ce qui donne un peu le tournis et casse un rythme déjà approximatif. Bon, c’était la première, mais Alain Batis doit absolument resserrer d’urgence les boulons, s’il veut que cette pièce, comme il dit «insuffle une véritable mécanique visuelle où l’homme et la parole soient au cœur d’un théâtre percutant et poétique.» Malgré ces réserves, vous pouvez aller découvrir cet auteur et y emmener vos ados préférés.

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Carré de Forbach,  le 5 décembre.

Théâtre de l’Épée de bois, Cartoucherie de Vincennes du 15 janvier au 25 février.
Puis au Festival Momix à Kingersheim, etc.

 

 

 

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