L’Autre Fille d’Annie Ernaux, mise en scène de Cécile Backès

 

L’Autre Fille d’Annie Ernaux, version scénique de Cécile Backès et Margaux Eskenazi, mise en scène de Cécile Backès

 

Crédit photo : Thomas Faverjon

Crédit photo : Thomas Faverjon

Il s’agit ici d’une lettre adressée à une sœur décédée avant la naissance d’Annie Ernaux. L’écrivaine s’est attachée aux mutations sociales de la seconde partie du XXème siècle, et professeure devenue  autrice,  elle a finement exploré, encore et toujours, la relation à ses parents, intime et fondatrice. Le silence du père et de la mère sur la vie et la mort de leur fille aînée de six ans est à l’origine de l’écriture de celle venue au monde après elle. Une présence devenue absence, pour la cadette restée dans l’ignorance de l’amour de ses parents pour cette petite fille et de leur douleur.

Fragments assemblés, discontinuités, ruptures et retouches: souvenirs et images du passé se bousculent entre mémoire de l’enfant et l’imaginaire de l’adulte. Du plus profond d’un passé enfoui jusqu’aux éclats lumineux d’une compréhension tardive, l’exploratrice de cette enfance oublieuse n’en finit pas de capter des instants figés. A dix ans, à Yvetot, un dimanche d’août, dans la chaleur poussiéreuse de l’été, une conversation change le monde pour la fillette, entre sa mère commerçante et une cliente venue de la ville, sans doute Le Havre.  La petite Annie Ernaux joue sur un chemin pierreux, la tête baissée, autour des adultes indifférents. Pensant ne pas être entendue, la mère évoque la naissance et la mort de sa fille aînée, ajoutant, au fil de la conversation, qu’elle était plus gentille… Une comparaison maladroite qui n’aurait jamais dû être  faite! Sans doute une phrase pour parler et se donner de l’importance, face à plus « grand » que soi.

La figure sororale se dessine alors à partir de bribes de paroles entendues: un portrait fictif qui envahit la conscience. La mise en scène  de Cécile Backès, délicate et attentive, est comme une sorte de préambule à la création en 2018 de Mémoire de fille, de la même auteure à la Comédie de Béthune. Cécile Gérard incarne ici la narratrice, petite fille et adulte, entre souvenirs sonores précis ou plus flous, et chansons dont elle se souvient comme Gentil coquelicot, Mesdames. Bruits du monde, chants d’oiseaux et comptines comblent le silence de l’absente; la comédienne ouvre un tiroir et en sort de la ferraille, clinquante et sonore : couteaux et cuillères, objets en métalliques, boîte résonnant d’un fouillis inexprimable: le temps a tout mélangé …

 Raymond Sarti a conçu un bel espace avec tables de bois à tiroir et chaises presque enfantines, dans un café-épicerie normand, ou une salle d’école élémentaire. Cécile Gérard va et vient dans les allées étroites, soulevant une chaise, ouvrant un tiroir, installant une grande table comme un cercueil qu’on mettrait debout. Elle y dépose peu à peu de petits objets ou ustensiles quotidiens, une chaise pour la sculpture et un tissu de drap blanc sur lequel l’interprète a peint une tête de fillette. L’ensemble pourrait évoquer un cheval de Troie féminin qui conserverait par couches, les souvenirs visuels, sonores, olfactifs et tactiles d’un passé révolu, un piège et un trésor dont l’être ne se départit jamais.

Avant la représentation, la comédienne enroule la ficelle d’une pelote, comme une déesse fileuse et patiente, ou une Pénélope tissant sa toile intime essentielle. On ne sait ce qu’elle va dire et prendre dans ses coffres privés. Règne un lourd silence que vient entamer un bruit très sonore et on perçoit alors le suspense, l’angoisse ou l’apaisement chargé d’émotion.

 En même temps, remontent à la mémoire de celle qui restitue une présence/absence, des objets  concrets : photographies anciennes en noir et blanc où est peu visible la petite disparue, livret de famille que l’adulte récupère à la mort des siens et qui porte, inscrites, les dates de naissance et de mort de Ginette, l’enfant ici jamais nommée et cartable toujours posé là, à attendre le jour de la première rentrée scolaire, et que la fillette a faussement cru lui être destiné. Une tombe encore, à fleurir en vitesse à la Toussaint, comme furtivement, sans paroles prononcées.

Dans le cadre de sa collection Les Affranchis, l’éditeur  a commandé à l’auteure une lettre:  pour lui, quand tout a été dit sans possibilité de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue, comme si on s’offrait un point final, comme si on s’affranchissait d’une vieille histoire. Annie Ernaux s’adresse au lecteur comme à elle-même, dans la traque du passé. La sœur  cadette de  la défunte a ressenti d’autant plus ce manque que ses parents, saisis de douleur, n’ont pas  voulu  imposer une image mortifère de leur enfant, ce qui aurait pu blesser la vie de cette future jeune fille en fleur.

 Stratégie, prudence, discrétion : une façon de protéger les sentiments éprouvés que la parole aurait dilapidés. Un refus de parler comme protection élémentaire face au «mal», pour ne pas éveiller l’attention et se protéger ainsi du danger. Restent la dissimulation, la garde d’un secret réservé aux confidents:  la cadette a éprouvé intimement ce refus.

 Cécile Backès a imaginé la création de L’Autre fille  pour la salle du Palace, à Lillers, une ville du territoire béthunois mais aussi bien sûr, pour Béthune, et pour les théâtres et salles des fêtes proches à Auchel, Saint-Venant, Gonnehem, Auchy-Les-Mines, Divion, l’abbaye de Belval, Bruay-la-Buissière, Richebourg, Witternesse, Festubert, Marles-les-Mines… Des communes plus tout à fait rurales, plutôt péri-urbaines où l’idée même de « quartiers » ou de « banlieue dure » n’affleure pas. Mais qui restent assez délaissées.

Le processus de création a été pensé pour être partagé avec les habitants au Théâtre de la Comédie de Béthune, et dans les communes partenaires. Le rôle du public a été redéfini pour susciter une création collective. Spectateurs  admis aux  répétitions-ce qui est tout à fait inhabituel-chorales pour la création sonore, ateliers d’écriture animés par Amandine Dhée autour du thème : la lettre que vous n’avez jamais écrite, soirées conviviales avec lectures de textes d’Annie Ernaux, entre autres. Un challenge artistique et culturel adapté aux contraintes des lieux pour affirmer au mieux la qualité de ce théâtre de proximité. Pour l’actrice, ce parcours  est aussi une expérience performative:  déplacements, allers et retours  parmi le public: elle retrace physiquement sur le plateau les étapes d’un chemin de mémoire. L’absence liée à l’imaginaire et à l’angoisse fait naître comme une présence en creux, d’autant plus intense et ineffable, comme la sensation tenace d’une vie interrompue. L’autre fille qu’on ne s’y trompe pas, est  bien encore celle qui écrit et cherche toujours. Mais auteure, interprète, metteuse en scène et spectateurs, nul ne peut échapper aux accidents de la vie, comme cette petite fille: dans un temps déjà lointain, le vaccin antidiphtérique n’était pas encore obligatoire !

Véronique Hotte

Spectacle vu à la Comédie de Béthune-Centre Dramatique National des Hauts de France; en tournée, du 16 novembre  au 23 février. T. : 03 21 63 29 19

 Le texte est paru au Nil éditions, Paris.

 

 

 

 

 


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