La Tempête de William Shakespeare, version scénique de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Robert Carsen

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La Tempête de William Shakespeare, version scénique de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Robert Carsen

 Revenu au théâtre après de nombreuses réalisations d’opéra, le metteur en scène canadien signe ici une Tempête sobre, limpide et précise. « Le texte, dit-il, peut se lire à plusieurs niveaux; c’est l’un des plus mystérieux, des plus complexes et des plus poétiques du grand répertoire. Au fond, c’est un labyrinthe. »

Le scénographe Radu Boruzescu, son compagnon de longue date, a choisi la simplicité. Le rideau s’ouvre sur un espace uniformément blanc qui se referme, par un effet de fausse perspective, sur un écran en fond de scène. Prospero gît sur un lit d’hôpital : réveillé par sa fille Miranda, il se lève et se défait de sa cape magique, avant de lui raconter son histoire. Celle d’un monarque détrôné et jeté à la mer, avec sa fillette, par son propre frère, avant d’échouer sur une île déserte. Pendant son long monologue d’exposition, parfois interrompu par Miranda, surgissent des images d’un passé qui hante l’ex-roi de Milan, tandis que sur l’écran du fond se déchaîne une tempête. Tempête au dehors mais aussi sous le crâne du magicien qui va mener ses intrigue -par conséquent celle de la pièce- de main de maître, assisté par Ariel, un esprit aérien, ange blanc invisible aux yeux des autres personnages.

 Pour Robert Carsen, «Dans La Tempête, au fond, tout se passe dans le cerveau d’un homme ». Peut-être aussi rêve-t-il pendant un long sommeil. Dans l’espace immaculé où se projetteront les illusions créées par  l“art“ de Prospero, autrement dit le théâtre, le magicien fomente sa vengeance. Les personnages du passé et de la lointaine Italie apparaissent aux yeux des spectateurs, grâce à la fantasmagorie du cinéma, puis débarquent en chair et en os sur l’île, à la suite d’un naufrage provoqué par Prospero…  Comme les images vidéo de Will Duke, les costumes des rois et de leur suite sont noirs et blancs. Seules notes de couleur, dans la boîte claire de la scène, les matelots Stephano et Trinculo, échoués là, eux aussi, qui se livrent, avec Caliban, esprit sauvage de l’île, à des bacchanales arrosées. Ces scènes comiques se teintent de bruns de gris et de sépia, sur un plateau encombré d’ordures éparses rejetées par les vagues.

 L’agitation a envahi l’île déserte où Prospero régna pendant douze ans, en toute quiétude sur ses seuls habitants : Ariel, Caliban et sa fille. Le maître, aidé de son fidèle Ariel, ourdit des intrigues : idylle entre Miranda et Ferdinand, fils du roi de Naples et conspirations politiques.  Antonio, le roi de Milan, qui a volé le trône de son frère Prospero, va convaincre Sebastian, le frère d’Alonso, roi de Naples et père de Ferdinand, de tuer ce dernier pour prendre sa place. De même, Caliban complote l’assassinat de Prospero avec les deux ivrognes pour se libérer de son maître tyrannique.

 Robert Carsen n’a pas recours ici à des effets spéciaux et ne privilégie pas l’aspect merveilleux de la pièce mais en fait une lecture personnelle, très claire : «Il y a certains aspects de la mise en scène avec lesquels je tente de donner des clés pour comprendre ce qui se passe dans la tête de Prospero. Mais il ne cesse jamais de faire de la politique. Prospero est en quelque sorte resté bloqué, traumatisé par sa destitution de son trône milanais. » Pour le metteur en scène, c’est la question du pouvoir qui obsède ce maître manipulateur. Et que Shakespeare abordait dans l’une de ses ultimes pièces, dont l’épilogue résonne comme un adieu au théâtre avec son :« Let your indulgence set me free » (Que, par votre indulgence à la fin, je sois libre » .

 Pour cette fin un peu convenue où Prospero pardonne à ses ennemis, on s’attarde plus sur les images que sur les mots. Comme celle, saisissante, où le metteur en scène résume l’emprise du maître magicien sur Ariel et à Caliban, esprits opposés et complémentaires, l’un céleste, l’autre tellurien, en faisant coïncider le corps des trois acteurs en un seul. Derrière Michel Vuillermoz, disparaissent Christophe Montenez (Ariel) et Stéphane Varupenne (Caliban). En les libérant, Prospero demeuré seul, va s’évanouir dans la blancheur des murs qui enferment l’espace.

 La métaphore de la magie théâtrale revient plusieurs fois dans la pièce : ainsi Prospero s’adresse à la salle, et sort de son rôle pour parler de l’acte théâtral, notamment avec le fameux :  « We are such stuff as dreams are made of » (Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves). » L’artiste, semble s’avancer plus que d’ordinaire pour venir à nous, et, par conséquent, en le rencontrant, lui, et en le touchant, nous avons l’impression d’être encore plus près de rencontrer et de toucher l’homme, écrivait Henry James à propos de la Tempête ».

Maîtrise du temps et de l’espace, rythme et jeu rapide des acteurs : rien ici ne force l’onirisme de la narration qui reste fluide, grâce à une utilisation souple de la vidéo. La scène où apparaissent Junon et Cérès pour célébrer l’union entre Miranda et Ferdinand, allusion artificielle à la mythologie, intervient comme un insert ironique qui tranche avec le style général de la représentation. Certains éléments plus réalistes (poubelles sur la plage, malle et valises des naufragés)  renvoient à un fait divers contemporain de l’auteur : le naufrage du Sea Venture, en 1609, dont l’écho populaire fut retentissant. De même, Jean-Claude Carrière jongle sans lourdeur avec les différents styles de la pièce, et passe facilement de la prose à des vers rimés : «  Si l’adaptateur,  dit-il, s’efforce d’y trouver un sens, de mettre de l’ordre et de trouver, des références, il est perdu. Il faut serrer le chaos au plus près, sans craindre la vague ni la foudre. »

 Le public est lui aussi invité à se laisser porter par les événements, dans une agréable parenthèse de deux heures trente. Un univers sans fausse note, subtil et cohérent. Et esthétiquement parfait.

 Mireille Davidovici

 Comédie-Française, Salle Richelieu, 1 place Colette, Paris Ier T. : 01 44 58 15 15, jusqu’au 21 mai (en alternance)

www.comediefrancaise.fr


Archive pour 19 décembre, 2017

Slava’s Snowshow de Slava, mise en scène de Slava

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Slava’s Snowshow de Slava, mise en scène de Slava

 En France, on connait depuis longtemps Slava Polunine. Il a aujourd’hui soixante-sept ans et vit en Seine-et-Marne dans un ancien moulin à eau. En 1968 cet ancien étudiant ingénieur  a ouvert à Léningrad redevenu Saint-Pétersbourg, le studio de pantomime Licedein et crée sa compagnie de théâtre de clowns. Devenue le Teatr Seminyki (La Famille) que l’on avait vu en 2015 au Théâtre du Rond-Point. Slava’s Snowshow, nième version du spectacle créé en 1993, est jouée dans le monde entier et en France, toujours avec le même succès, au Casino de Paris, au Monfort, et au Trianon. Slava est aussi depuis quatre ans le directeur artistique du Cirque de Saint-Petersbourg.

 Sur scène, juste des châssis suspendus, et parfois quelques accessoires comme une petite table aux pieds inégaux, des perches. Dans cet univers d’inspiration surréaliste au jeu influencé par le mime Marcel Marceau, surgit Assissaï, un clown au nez rouge, chauve avec quelques cheveux hirsutes, habillé d’une sorte d’ample  barboteuse jaune cru, et de grandes chaussures noires plates.  Ici, pas de véritable scénario mais des variations brillantes, impeccablement réglées où on pressent l’angoisse de la solitude, et de la mort, même quand c’est très comique, comme le moment où il apparaît, son gros ventre percé de flèches, le tout  sur des musiques électroniques ou classiques .

 Assissaï, et ses huit  complices  sont identiquement habillés: long manteau vert, vieilles mitaines rouges trouées, chaussures noires toutes plates et démesurées. Ces pauvres hères aussi loufoques que lui,  sont comme accablés par le destin. Ils jouent de temps en temps un air sur de petits accordéons. Jamais un mot:  c’est un théâtre d’images  souvent d’une rare beauté, qui fait la part belle aux objets, comme ces gros ballons qui s’invitent sur la scène puis roulent dans la salle. Il y en même un transparent avec un clown à l’intérieur qui le fait avancer.

Le spectacle est mis en valeur par un jeu très précis et une lenteur maîtrisée comme autrefois dans Le Regard du Sourd de Bob Wilson, spectacle-culte (1970) et… contemporain de la création du Licedei ! Une tempête de neige qui se déchaîne, une autre de bulles de savon, et le déploiement d’une gigantesque toile d’araignée qui va couvrir le public le rendent tout de suite complice.
Les clowns se promènent sur les rangées de fauteuils, piquent au passage le sac d’une spectatrice, embarquent un petit garçon dans leurs bras, ou aspergent d’eau le public avec des bouteilles en plastique percées installées sur de vieux parapluies. Tout cela est un peu facile et on se demande bien pourquoi il y a un entracte dans ce spectacle inégal qui a des longueurs et répétitions. Donc un peu décevant. Et les places ne sont pas données: de quelque 74€! (carré 0r) à 36 € selon les jours!

Bref, tout se passe comme si Slava, qui ne joue d’ailleurs pas chaque soir, laissait un peu faire, bien qu’il soit présent à  toutes les représentations. Les petits enfants riaient souvent mais chez les adultes, l’accueil semblait plus mitigé. Nous n’avons pas retrouvé, malgré encore une fois des moments très forts et  une formidable beauté plastique, le charme poétique indéniable qui imprégnait autrefois Slava’s Snowshow  et bien entendu Semeniaki Express.
A vous donc de voir si cela vaut bien le coup.

Philippe du Vignal

Le Treizième art, Place d’Italie, Paris XIIIème,  jusqu’au 7 janvier.

 

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