Le Livre de ma mère d’Albert Cohen, mise en scène de Dominique Pitoiset

 

Le Livre de ma mère d’Albert Cohen, mise en scène de Dominique Pitoiset

 

©Pascal Victor/ ArtcomPress

©Pascal Victor/ ArtcomPress

 «Chaque homme est seul, dit Albert Cohen, et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n’est pas une raison pour se consoler, ce soir, dans les bruits finissants de la rue, se consoler, ce soir, avec des mots. » Patrick Timsit surgit des coulisses et rejoint son bureau : crayons, téléphone, portrait de sa mère, et ordinateur grâce auquel il projette sur un écran un film de vacances estivales où on peut le voir enfant auprès de sa mère.

Joie de vivre et bonheur d’un été dans le Sud, et trace d’un passé révolu. Les images résonnent : «Soudain, je me rappelle notre arrivée à Marseille. J’avais cinq ans. En descendant du bateau, accroché à la jupe de maman coiffé d’un canotier orné de cerises, je fus effrayé par les trams, ces voitures qui marchaient toutes seules. Je me rassurais en pensant qu’un cheval devait être caché dedans. »

 La figure de la mère représente le premier objet d’amour de l’être humain ; les autres affections de la vie ne prennent sens et ne se construisent que selon cet élan initial liant la mère à son enfant : une source affective, jusqu’à l’excès possessif. Le Livre de ma mère, récit sobre et intimiste, est une lente prosodie soutenue par la basse continue du chagrin, commente Christel Peyreffite, spécialiste d’Albert Cohen.

Un chant d’amour filial encore, initié cinq mois après la mort de Louise Judith Coen à Marseille en 1941, avec Chant de mort, ébauche du Livre de ma mère, paru plus tard en 1954. Complainte, cantique et miroir de l’âme, le récit énumère réflexions personnelles et images avec éclats lumineux et scènes mythiques issues des souvenirs: «Cette captivité, écrivait Hubert Juin dans la revue Critique en 1954, ce livre qui finit par n’avoir pas de sujet, tant le sujet-qui est l’absence-envahit tout, tout cela réussit une sorte de miracle : il atteint en nous ce lieu sombre qui est plus humain encore que nous.»  

Patrick Timsit  a de ces pleurs intérieurs qui envahissent le cœur, quand un être cher s’en va, laissant celui qui reste dans une solitude profonde. «Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. » Amour maternel et amour filial  participent d’un sentiment fusionnel, proche de l’absolu, imité et toujours recherché en vain, à travers les autres amours à venir. La mère évoque bonté et affection, douceur, nostalgie et tendresse : on la laisse vous aimer sans l’exiger : belle gratuité de ce sentiment, apte à être payé de retour.

 «Dans ma solitude, je me chante la berceuse douce, si douce que ma mère me chantait, ma mère sur qui la mort a posé ses doigts de glace … Plus jamais, glas des endeuillés, chant des morts que nous avons aimés. Je ne la reverrai plus jamais, et jamais je ne pourrai effacer mes indifférences ou mes colères. » Albert Cohen/Patrick Timsit se souvient de sa méchanceté de fils pour une broutille de représentation sociale, une humiliation ressentie auprès de «bien nés» : ainsi, la colère indigne qu’on ait surpris les fautes de français et l’accent étranger de sa mère. Aujourd’hui, ces personnes de la « bonne société » ne comptent plus pour lui.

 Des musiques viennent apaiser la montée de l’émotion chez le spectateur, avec des chansons contemporaines d’Albert Cohen, ou de Patrick Timsit qui esquisse un sourire de consolation, comme dans Smile, chanson dans Les Temps modernes (1936), de Charlie Chaplin.

 Véronique Hotte

 Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin Paris XVIIIème,  jusqu’au 17 mars.

 

 


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