Le Bis de Nantes

 

Quelques notes sur le Bis de Nantes

 0E3AFB22-3018-49E0-BD75-B7CEFB817FEAHuitième édition  de ce rendez-vous du spectacle en France : théâtre, danse, musique, arts de la rue, cirque… Le monde de la Culture s’est donné une nouvelle fois rendez-vous à Nantes. Avec débats, et en principe, confrontation de pratiques et expériences : réforme des collectivités, reconfiguration des politiques publiques et budgets, éducation artistique et culturelle, etc.
Jacques Livchine, directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog) y était. Impressions à chaud:

Sous les spectacles, il y a des entreprises avec circulation d’argent et bénéfices. Ici, se donnent rendez-vous ceux qui gagnent des parts de marché, les vraies femmes et hommes d’affaires du secteur! Soit quelque 12.000 personnes. Une immense foire que ce Bis de Nantes, avec, entre autres, quelque quatre-vingt débats. Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, était là….

Il y a ici un rassemblement de start-up de toutes sorte et chaque stand de ce salon offre un pot en fin d’après-midi. On discute technique mais aussi idéologie. Il y a des centaines de « sponsors ». Aucun doute : le théâtre privé tente de pénétrer le théâtre public. On lit ici les nouvelles tendances du spectacle en France et les directeurs des Centres Dramatiques Nationaux semblent avoir carrément changé de discours. La Région Pays-de-Loire comme la Maire de Nantes, défendent la Culture. On a l’impression que l’argent déborde de partout, mais quand arrivent les chiffres de la diffusion, on meurt debout; les créations seraient jouées en moyenne 5,4 fois… Un goulot d’étranglement monstrueux: des milliers de productions ne trouvent ainsi pas preneur !

Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune, regrette amèrement de ne pouvoir dépasser trente représentations par spectacle. Et on ne parle ici que de public empêché, exclu et de la couleur blanche des interprètes. Régine Hatchondo, Directrice Générale de la Création Artistique au Ministère de la Culture et qui le représente ici, est totalement dépassée et paraît incompétente. Heureusement, Jacques Fansten, président de la S.A.C.D., très drôle, anime les débats avec dextérité.

A l’étage des labels-musique, c’est la folie totale,  et on peut voir l’arrogance de tous ces marchands, de tous ces nouveaux petits Bill Gates, Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg qui se pressent dans les travées… Je serre beaucoup de mains, mais la Fédération Nationale des Arts de la Rue est la lilliputienne de ce rassemblement: avec nos minuscules parts de marché, nous sommes toisés de très haut.

Et, bien sûr, il n’y a plus une seule place dans les hôtels. Je me retrouve dans une” business room” à l’Hôtel Radisson Blu, installé dans l’ancien Palais de Justice! Les clients prennent repas et petit déjeuner dans l’ancienne salle d’audience de la Cour d’assises. J’hallucine….

Le deuxième jour  de ces Bis, quelqu’un qui me demande : qu’est-ce que toi, tu vas foutre  ici? On parle beaucoup de « communautarisme », un mot que je comprends mal. Dans le milieu théâtral,  nous sommes de toutes petites communautés, et vivons dans de tout petits cercles… Le Théâtre de rue parle au Théâtre de rue, et les Centres Dramatiques Nationaux, les Scènes Nationales et les riches: tous se parlent entre eux. En une demi-siècle de pratique de théâtre, j’ai échangé en tout quatre phrases avec un directeur de C.D.N. J’ai dîné une fois avec un ancien ministre de la Culture, et j’ai échangé quelques mots avec Jack Lang… qui me prenait pour quelqu’un d’autre.

Aux Bis de Nantes, il y a toute la laideur du monde de l’argent mais, au moins, on voit de nouvelles têtes, on écoute ce qui se dit, on sort de son entre soi et de son microcosme. Mais tu mesures aussi à quel point, tu es un moins que rien, avec tes ridicules budgets de création et surface médiatique : il y a-j’exagère à peine-cinquante professionnels qui ont entendu parler de toi!

Il y a eu un phénomène étrange à ces Bis 2018: un bouleversement des valeurs. La fameuse déclaration de Villeurbanne en mai 68 a fait l’objet d’un focus dans le grand auditorium: on entendait un seul son de cloche : «Elargir le public, démocratiser, faire humanité ensemble, ne pas croire que les gens sont incultes, respecter la culture des modestes et de ceux qui ne vont jamais à l’Art. S’occuper du bien commun, mettre en route les intelligences collectives ».Cela en devenait même fatigant !
Le mot création, valeur absolue depuis quarante ans, laissait ici la place à la notion de partage,   de territoire, de faire ensemble, de faire avec, et de la nécessité de nourrir  le public… Du coup, nous étions rangés dans les socio-cul, méprisés pour nos actions de quartier de rue et notre goût du territoire. Bref, nous étions rattrapés par une nouvelle génération de directeurs de Scènes Nationales et de Centres Dramatiques Nationaux.

La ministre de la Culture a prononcé un discours (mais uniquement sur invitation) et n’a pas parlé de création, m’a-t-on dit (je ne faisais pas partie du cercle d’invités et on ne m’avait même pas inscrit au banquet à 32 €!). Et aux grands débats, seul Philippe Saulnier-Borell, directeur du festival  Pronomade(s) en Haute-Garonne représentait le théâtre dit de rue.

 J’ai acheté des revues, amassé divers bulletins que j’ai lus dans le train du retour. Dans celui d’Artcena, je découvre sur cinquante pages, des projets de création en théâtre, théâtre de rue ou cirque, à 80.000, 120.000, 216.0000 € (sic) avec d’interminables listes de co-producteurs. Mais j’ai noté aussi la réduction de la voilure: trois interprètes  en moyenne !
Nous, au Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs), avec nos spectacles à douze acteurs, nous sommes à côté de la plaque, nous faisons partie d’un autre monde quand nous voulons nier les réalités économiques. Et si cela continue, nous  rejoindrons bientôt le grand cimetière des compagnies disparues…

Jacques Livchine


Archive pour janvier, 2018

Jacques Le Marquet

 

Jacques Le Marquet

Jacques Le Marquet, scénographe, né en 1927, est décédé le 30 décembre dernier. René Gaudy, son ami qui a enseigné avec lui à l’ Ecole Nationale des Arts Décoratifs, apprenant qu’il était hospitalisé à Ivry, était allé lui rendre visite. Un dernier dialogue avec lui, et un témoignage fort et émouvant.

portrait par Boris Taslitzky

portrait par Boris Taslitzky

Je le revois encore dans le grand couloir des Arts Décoratifs, rue d’Ulm, au premier étage, le couloir des intrigues, disait-il. Sa voix couvrait l’espace, sa tête dépassait celle des autres. Cheveux souples en arrière, gabardine beige au col relevé (avec en-dessous, une veste de toile noire)  et pantalon à pli impeccable d’où dépassaient des chaussures de luxe taille 45, lustrées… Il concentrait en un point le bout de ses doigts et, d’un ample geste, les portait à son nez: « Mon pif, c’est pas de la décoration ».

«Monsieur Le Marquet…vous êtes réveillé ? ».  Il tend vers moi sa grande main qui serre fort: «Mets-toi dans la lumière, que je voie ton visage, tes yeux ». Il prend la lampe, la braque sur moi: »Tu avais les cheveux noirs…».  Après la main, la voix. Grave et forte, avec des phrases tranchées net.  C’est bien lui.  

 «Avec Jean Nouvel, on a fait une trentaine de concours, on en a gagné quelques-uns, comme l’Opéra de Lyon, Minneapolis… C’est déjà pas mal. Il a un talent énorme… J’ai toujours beaucoup travaillé en amont, je produisais une centaine de pages de notes, avec des dessins. Une fois pour une salle de spectacle, j’avais fait un projet avec uniquement des formes de coquilles Saint-Jacques uniquement :  la forme des théâtres antiques grecs et romains. Mais cela a été refusé, dommage, c’était excellent…

Si cela ne plaît pas, tant pis, je ne discute pas, je passe à autre chose. Je n’ai jamais été jaloux de la réussite des autres; au contraire, j’aime que les autres réussissent. J’ai fait quatorze scénographies  pour Claude Régy,  seize pour Jean-Paul Roussillon et plusieurs pour Georges Wilson mais peu pour  Jean Vilar, mort trop jeune. Le metteur en scène est toujours  au premier plan et le scénographe derrière, caché. Mes archives sont à la Bibliothèque Nationale. Mes maquettes ? Je les ai brûlées, des flammes de six mètres de haut…

R.G. : Je me souviens d’une exposition sur les masques funéraires du Congo dont tu avais fait la scénographie. Le public était dans le noir, seuls, les masques étaient éclairés.  D’où venait la lumière, on ne savait pas, les morts étaient bien là et nous regardaient…Tu disais toujours aux étudiants: la scénographie,  cela part de la sculpture.

 L’aide-soignant apporte le goûter. Sur le plateau,  cinq morceaux  de gruyère disposés comme les doigts de la main. « Le comté, tu le sors du frigo, tu le mets cinq secondes au micro-ondes, il est à point. »  

 R.G. : En 1968, les élèves de la section : décor de théâtre des Arts déco se sont révoltés contre  l’enseignement qui y était donné. Un élève t’avait demandé de venir enseigner, et tu as créé une section scénographie, une nouvelle ère pour l’école

Lui : Oui, j’ai dit tout ça à Anaïs Dupuy-Olivier, c’est dans sa thèse. Je n’ai jamais fait de cours aux Arts Déco, j’accompagnais ces jeunes gens… Deux de nos élèves ont obtenu la bourse de la villa Médicis. Une autre, quel que soit l’exercice demandé, se débrouillait toujours pour être à poil! Les garçons, eux, n’avaient pas le même  talent et certains étaient  à l’état gazeux!

R.G. : Comme coordonnateur de la section, tu n’étais pas directif. Tu  soutenais nos projets, sans rien imposer. J’ai toujours tes notes de service. Une au moins par semaine, parfois plusieurs pages. Et écrites avec de grandes lettres noires, comme ton ombre portée. Cela venait de Jean Vilar, non?  De ses notes de service au personnel du T.N.P. ?

J. L. M. : Ces notes étaient un troisième volet de mon travail, en plus de l’écriture personnelle et de de la scénographie. Je n’ai jamais choisi entre l’écriture et le dessin… J’ai aussi commis trois pièces d’abord Jardins à la française, une autre  montée par Patrice Kerbrat avec Jacques Seiler, et La Garde, ma meilleure: j’y ai mis tout ce que j’ai voulu dire dans mes autres textes: une histoire de faux Gardes républicains.» A la fin, j’écrivais des poèmes mais ils n’ont pas été publiés.

 R.G. : J’avais pris ta succession comme coordonnateur de la section scénographie. Le nouveau directeur  de l’Ecole, Richard Peduzzi, a alors organisé une très officielle « Journée de la scénographie », assez méprisante à notre endroit et à celui de Jacques Le Marquet. J’y avais présenté le bilan de la section Scéno: «Jacques Le Marquet est parti hier et a retiré son nom sur son casier. Je le salue ici comme  le créateur de cette section et du studio de scénographie qui est un bel instrument d’étude (comme on dit un violon d’étude) à la disposition des élèves. Il avait une certaine éthique,  avec un savant dosage de rigueur dans le suivi des travaux et d’ouverture sur toutes les approches du spectacle. Ce qu’il a mis en place ici,  restera un point d’appui essentiel pour demain.» Et j’ai demandé à Richard Peduzzi que ce studio porte le nom de Jacques Le Marquet mais il a refusé !

R.G: Tu as fait partie comme moi, de la cellule communiste des Arts déco, la cellule Léon Moussinac. Tu en étais le trésorier, je te revois nous distribuant nos timbres, tout en pestant contre la trésorière du Vème arrondissement. Pendant ce temps,  Boris Taslitzky nous dessinait…

J. L. M. : Boris…Quelqu’un de très fin…sa façon de dessiner les arbres,  chaque branche, comme un corps : magnifique. 

R.G. : Il a fait un portrait de groupe de la cellule. On peut voir ce portrait sur le site créé par sa fille…  Au centre du tableau, tu trônes, bien droit dans un fauteuil mauve,  d’où jaillit ton costume de velours vert Véronèse.  

J.L.M: Oui mais pas ressemblant. Ce que je demande en premier, à un portrait, c’est la ressemblance.  (…) Mon père s’appelait Marquet. Un nom franc-comtois. Peut-être le passage des Espagnols. Marquez… Peut-être la famille de l’écrivain Garcia-Marquez. Mon père était de la région de Vesoul, et ma mère,  du Valois. J’ai rajouté : Le. Comme une particule; à la campagne autrefois, on disait : Le Untel. Mes prénoms sont Jacques Lucien et cela fait donc  toujours : J L M. Notre seul nom : celui qu’on se donne. Casanova dit cela, Casanova, un homme d’une intelligence prodigieuse… » 

 

Jacques Le Marquet était-il don Juan, Casanova ? Non, plutôt un personnage  de la Renaissance. Il admirait Charles-Quint: «Le seul homme d’Etat qui ait démissionné de son plein gré». Alors, homme de pouvoir, condottiere, Machiavel?
R.G. : Tu disais souvent que tu aimais les gens méchants, et qu’avec eux,  on savait à quoi s’en tenir.

J. L. M : Plutôt ceux qui jouent les méchants. Le plus important pour moi : le simulacre, la mimésis. Je mets un masque, je me protège et derrière ce masque, j’attaque. Les autres se sentent coupables de rester silencieux. Cela fait sortir la vérité. Parfois. 
 

Il cite souvent le journal de Pontormo, «l’artiste subtil et tourmenté de la Renaissance finissante » Tourmenté, subtil. C’est lui. Pour lui, ce qui est premier : la forme, surtout si cette forme saigne et crie. A la fin de ma visite, détendu il me demande où j’habite, ce que j’écris et  pourquoi je suis venu le voir:« Tu vas écrire quelque chose? ». Il ne le dit pas mais a deviné. 

R.G. : Y-a-t-il des choses dans ta vie que tu n’as pas faites ? Que tu regrettes de ne pas avoir faites? Que peut-être, tu aurais voulu faire? Il réfléchit quelques secondes: «Non». Bruit d’assiettes dans le couloir, c’est l’heure du repas.
Je lui dis au revoir. Il sourit.
Je pense aux célèbres vers de Jean de La Fontaine. «La mort ne surprend point le sage/Il est toujours prêt à partir/S’étant su lui-même avertir/Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage».

 René Gaudy 

  

D’après Ce que je lisais aux morts de Wladyslaw Szlengel, adaptation et mise en scène Justine Wojtyniak

 

Ce que je lisais aux morts, d’après le recueil de poèmes de Wladyslaw Szlengel, adaptation et mise en scène de Justine Wojtyniak

M2018-Théâtre-Cabaret dans le ghetto - credit Cie retour d Ulysse 1Dans le joli studio du Théâtre de l’Épée de Bois, trois acteurs mettent en vie les poèmes de Wladyslaw Szlengel, né à Varsovie en 1911 et exécuté par les nazis dans le ghetto de cette ville, lors du soulèvement en 1943. Cet écrivain et acteur juif écrivit ces poèmes en polonais, récités par les habitants qui y étaient maintenus prisonniers. Redécouverts après guerre, ces textes furent enfin publiés.

Il avait créé une revue satirique quotidienne au célèbre café Sztuka (L’Art), accompagné par le pianiste Wladyslaw Szpilman, le héros du film Le Pianiste de Roman Polanski. Cette revue connut  une grand succès dans le ghetto qu’il peint avec un humour caustique. «Le rire, écrivait-il, est la seule arme dont nous disposons, nous nous moquons de la mort et des décrets nazis. » (…) « Le macabre est tragiquement grotesque, tout cela, je le lisais aux morts/ Et les vivants/ Pourquoi/ Pour que les vivants ne perdent pas espoir. »

Ici, sous la direction de Justine Wojtyniak, trois interprètes en parlé-chanté-dansé, rendent vie à ses poèmes. La metteuse en scène et narratrice, porte ici les paroles du poète avec un troublant accent polonais mais pas toujours très audible, accompagnée par Gerry Quévreux (le poète), Stefano Fogher (le musicien) et les voix d’Halina Birenbaum et d’Armel Veilhan. Ce texte, porteur de vie, n’a rien de désespérant, malgré la fin tragique inéluctable qui attend le poète. « Le monde s’ouvre de toute part/Le monde est un énorme piège/Je ne sais pas si ça sera mieux ou pire/Au revoir, ma casquette. »

Malgré ses imperfections, on se plonge avec bonheur dans le beau souffle de vie de ce spectacle.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 27 janvier. T. :  01 48 08 39 74
Ce que je lisais aux morts est publié aux éditions Circé.  19 €. 

My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

 

My Ladies Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta,

(C) Jean Couturier

(C) Jean Couturier

Après My Rock en 2015 (voir Le Théâtre du Blog), le chorégraphe revient aux  musiques de sa jeunesse qui ont nourri ses créations. Moins nostalgique que dans la pièce précédente, où il apparaissait sur scène, Jean-Claude Gallotta évoque ici le versant féminin de l’histoire du rock et ressuscite les voix de celles, majoritairement américaines, qui «ont taillé leur chemin dans le roc», dans un univers «de mâles chargé de testostérone». «Le mouvement rock, dit-il, ne considérait pas les femmes, à la différence de la danse contemporaine née dans ce même pays et les mêmes années. (…) J’ai découvert des femmes extraordinaires,  plus nombreuses que je m’y attendais, des femmes puissantes et créatrices que le pouvoir masculin a mis sous le boisseau. »

A commencer, dans les années cinquante, par Wanda Jackson, «tigresse fiévreuse» et Brenda Lee (Little Miss Dynamite), qui, à quatorze ans et haute comme trois pommes, chanta à l’Olympia en 1959. Autres bombes: Janis Joplin (1943-1970), succombant à une overdose à vingt-sept ans ou Marianne Faithfull et son Sister Morphine (1969) composé par son amant d’alors haï par la suite, Mick Jagger. Dans les années soixante-dix, Betty Davis (née Mabry), après un bref mariage avec Miles Davis, fit sortir le rock de l’apartheid, sur les traces d’Aretha Franklin. On retrouve aussi des personnalités à la marge, comme Patti Smith avec Because the Night ou Laurie Anderson avec une belle chorégraphie sur Love among the Sailors. Sortent ainsi de l’oubli, Nico, chanteuse du Velvet Underground, ou la punk parisienne Lizzy Mercier-Descloux (1956-2004). Mais l’inoxydable Tina Turner officie encore aujourd’hui…

Treize voix, auxquelles se mêlent les commentaires off de Jean-Claude Gallotta, treize portraits en mouvement, chacun d’un style différent. My Rock privilégiait les duos, mais dans ce spectacle, il y a, dit-il, « toutes les déclinaisons du groupe avec des duos, trios, quatuors, quintettes, sextuors, septuors, octuors, nonnettes et dixtuors ».

Respectant une certaine chronologie, les séquences dansées sont introduites par une courte présentation en voix off, ou quelques écrits projetés en fond de scène. Des photos des rockeuses et de leurs pochettes de disque nous replongent dans l’ambiance de l’époque. Les costumes, très soignés, épousent la personnalité et le style des artistes. Dans une variation de rouges, noirs et blancs, et  à la fin avec un déploiement de jupes à paillettes multicolores portées par les onze interprètes, hommes et  femmes, du Groupe Emile Dubois.

Mais était-il besoin, pour rendre justice à ces artistes, que la culpabilité masculine s’exprime  par un texte parfois un peu racoleur. La danse y suffit amplement, puissante, sans afféterie, mais ciselée. Elle fait la part belle au féminin et célèbre sa beauté.

Artiste associé au Théâtre du Rond-Point, le chorégraphe résume sa démarche : « Rêver haut, sortir de soi, oser se faire un peu de mal, oser se faire beaucoup de bien. » Cette pièce généreuse qui marie la danse contemporaine et le rock ‘n’ roll, nous transmet l’énergie de ces années mythiques sans nostalgie, au présent de la scène, pour notre plus grand plaisir, comme en témoigne l’accueil chaleureux du public.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris, jusqu’au 4 février.

Le 8 mars, Théâtre des Sablons, Neuilly-sur-Seine (92) ; le 9 mars, Théâtre Claude Debussy, Maisons-Alfort (Val d’Oise) ; 10 mars, Le Figuier, Argenteuil (95) ; le 14 mars, Opéra de Limoges (87) ;  le 7 avril, Théâtre en Dracénie, Draguignan (83). le 3 mai, Château Rouge, Annemasse (74) ; les 18 et 19 mai, Festival Art Rock, Saint-Brieuc (22) ; les 23 et 24 mai, La Comédie, Clermont-Ferrand (63) ; le 30 mai, Théâtre de Bastia (Corse). Le 1er juin, Théâtre de l’Olivier; Istres (Bouches-du-Rhône) et du  19 au 21 juin, Théâtre de Caen (14).

Comme il vous plaira de William Shakespeare, mise en scène de Christophe Rauck

©Simon Gosselin -

©Simon Gosselin -

Comme il vous plaira de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Christophe Rauck

 La pièce, écrite vers 1599, n’est pas très souvent jouée,  même dans nos théâtres officiels-la mise en scène de Luis Pasqual à la Comédie-Française remonte à 1989… Les adaptations au cinéma et à la télévision surtout anglaises, ont commencé dès 1908!  Chez nous, on peut la voir parfois sur une scène, mais en format de poche avec quelques acteurs, montée par des “collectifs”selon l’appellation récente. En cause: une bonne quinzaine de personnages, et un texte long avec une intrigue compliquée, pas facile du tout à mettre en scène où le grand auteur s’amuse à mettre en abyme des situations où les comédiens jouent des personnages qui  jouent eux, à être quelqu’un d’autre.

 Comme il vous plaira - Simon Gosselin - 07-01-18-4Comme il vous plaira participe d’une belle parabole  sur l’amour, avec, entre autres, la célèbre  tirade de Rosalinde  qui demande à Orlando combien de temps il l’aimera encore, après l’avoir possédée. Il lui dit: “Toujours, plus un jour”. Ce à quoi, elle répond finement: “Dites un jour et supprimez  toujours; non, non, Orlando, les hommes sont Avril quand ils font la cour et Décembre, quand ils sont mariés.”
 Le grand Will, comme souvent dans ses comédies, n’en finit pas de décliner les folies de l’amour, comme la folie elle-même: « Mais, de même que tout est mortel dans la nature, de même, toute nature atteinte d’amour est mortellement atteinte de folie. (…) Le fou se croit sage et le sage reconnaît lui-même n’être qu’un fou. (…) Tant pis, si les fous ne peuvent parler sensément des folies que font les hommes sensés. »  Et Samuel Beckett, lui,  conclura quatre siècles plus tard : «Nous naissons tous fous, quelques-uns le demeurent. » Cela pourrait être de William Shakespeare!

Tout cela sur fond de travestissement, et de forêts profondes aux vertus apaisantes. Ainsi Rosalinde fait semblant d’être un garçon,  et pour ne pas être reconnue, prétend  être justement cette Rosalinde. Pour simplifier les choses, il y a encore des  intrigues de second ordre…L’ histoire? Le Duc Frédérik s’est emparé des domaines de son vieux frère aîné qui, chassé du pouvoir, a dû s’exiler dans la forêt d’Arden, avec quelques compagnons dont Jacques le mélancolique. Rosalinde, la fille de Frédérik et Célia, sa cousine s’aiment beaucoup. Elle assistent à un tournoi  où Orlando, fils d’un  partisan du Duc, va triompher. Il va très vite tomber amoureux de Rosalinde mais doit s’exiler. Comme Rosalinde, chassée elle par son oncle mais Célia l’accompagnera, ainsi que  le bouffon Pierre de Touche. Curieux hasard! Elles retrouvent Orlando, puis son frère Olivier. Rosalinde, travestie en Ganymède (le page de Jupiter) porte une salopette et Célia, est aussi déguisée en Aliena… Orlando grave des poèmes d’amour sur les arbres pour Rosalinde qui est aussi amoureuse de lui et qui lui promet (sous sa fausse identité d’homme) qu’elle l’aidera à guérir de son amour pour Rosalinde. Mais il devra venir lui faire la cour tous les jours, et l’appeler Rosalinde. Orlando accepte.

 Pierre de Touche, lui, tombe amoureux d’Audrey, la bergère, et sera obligé de l’épouser.   Il menace William, un autre berger, veut aussi se marier avec elle. Enfin, il y a aussi Silvius et Phebé, autres héros d’une intrigue secondaire. Ganymède et Orlando  essayent de savoir quels couples vont se former. Ganymède dit qu’il va tout résoudre si Orlando promet d’épouser Rosalinde, et si Phébé promet d’épouser Silvius, si elle ne peut épouser Ganymède. Orlando rencontre Olivier dans la forêt et le sauve d’une lionne, lequel se repent alors d’avoir maltraité Orlando, et rencontre Aliena (alias Célia) et en tombe amoureux.

Vous suivez toujours ? Bref, on se perd parfois un peu dans cette histoire compliquée…  William, un autre berger,  veut se marier avec Audrey mais se voit menacé par Pierre de Touche.  Il y a aussi quelques intrigues secondaires avec Silvius et Phébé.. Ganymède dit qu’il va tout résoudre si Orlando promet d’épouser Rosalinde, et si Phébé promet d’épouser Silvius, si elle ne peut se marier avec Ganymède.. Après toutes ces péripéties amoureuses,  mariage pour tous au programme: Orlando et Rosalinde, Oliver et Célia, le berger Silvius et Phebé, et  Pierre de Touche et Audrey.
Frédéric enfin repenti, décide de rétablir son frère comme duc légitime. Jacques, toujours mélancolique,  préfèrera lui rester dans la forêt… Et Rosalinde invitera le public à défendre la pièce.

La pièce longue (trois heures!) est donc inégale: avec des tunnels  et des moments de pure et rare poésie comme la célèbre et formidable tirade de Jacques: “Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Tous ont leurs entrées et leurs sorties, et chacun y joue successivement les différents rôles d’un drame en sept âges. (…) Le sixième âge nous offre un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez, un bissac au côté ; les bas de son jeune temps bien conservés, mais infiniment trop larges pour son jarret racorni ; sa voix, jadis pleine et mâle, revenant au fausset enfantin et modulant un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique, étrange et accidenté, est une seconde enfance, état de pur oubli. »

Il y a aussi des scènes burlesques formidables et excellemment  jouées avec des personnages hauts en couleur,  comme Jacques le philosophe et le bouffon Pierre de touche, tous les deux assez rassurants dans cette folle hsitoire… Mais l’action semble piétiner avant l’entracte à cause de la complexité de ces histoires d’amour. Dans cette « variation sur le théâtre qui questionne l’amour, le désir et l’usure du temps”,  avec des thèmes proches de ceux de Peines d’amour perdues. C’est tout un univers rural, fait de violence et d’amour entre sexes opposés ou pas… Et proche des animaux, que Christophe Rauck a solidement mis en scène en réunissant  ses complices qu’il dirige de façon remarquable: d’abord Cécile Garcia Fogel et Pierre-François Garel,  (Rosalinde et Orlando). Il y a aussi John Arnold (Jacques le Mélancolique) et Alain Trétout (le bouffon à la fois fou et plein de sagesse Pierre de Touche) tous les deux absolument fascinants, Jean-Claude Durand  (les deux ducs) et le contre-ténor Jean-François Lombard. Et encore Pierre-Félix Gravière, Maud Le Grévellec (Célia) et Mahmoud Saïd,

Mais tous les comédiens sont absolument crédibles et il y a une belle unité de jeu-pas si fréquente! Vu le nombre d’acteurs, cela mérite d’être souligné). Malgré l’invraisemblance de situations, Christophe Rauck arrive à bien maîtriser les choses, même s’il aurait pu aller plus loin sur le plan dramaturgique. Il aurait pu couper allègrement des scènes accessoires, ce qui aurait accéléré le rythme  et on a peine à le suivre quand il vaut que  l’espace scénique soit créé par le son . « On crée du champ et du contre-champ”, dit-il, par le passage d’une voix intime quand elle est microtée et livre l’intériorité d’un personnage”. Désolé, mais de toute cela, nous n’avons rien perçu. Au théâtre, il faut toujours se méfier des apports technologiques mais qu’importe, l’essentiel n’est pas là, mais dans le choix et le jeu des acteurs, et dans l’expression du burlesque  et du poétique. Et là c’est brillant.

Sur un plateau noir, quelques canapés et fauteuils en bois doré vaguement Louis XV et surtout des cerfs, loups et oiseaux naturalisés pour évoquer la forêt et des jets de fumigène propulsés à vue (un peu trop souvent!) par un acteur. Et des toiles, côté cour et jardin avec trois ouvertures figurant la forêt, moins réussies qu’en fond de scène,  cette belle et grande photo en noir et blanc d’un chemin en perspective dans une forêt. Pour notre plus grand plaisir, il y a aussi de sublimes chansons d’Henry Purcell, John Dowland  et aussi… de John Lennnon et Paul Mc Cartney, bien interprétées a cappella par les acteurs et la chanteuse Luanda Siqueira. Le spectacle, de l’avis général, reste un peu long et pourrait être resserré sans dommage mais il a déjà dû se bonifier depuis cette première.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 12 janvier au Théâtre du Nord-Centre Dramatique National, Grand Place à Lille,  jusqu’au 31 janvier.
Et du 13 au 17 mars, au TNBA, Bordeaux.
Les 20 et 21 mars à l’Onde, Théâtre Centre d’art de Vélizy-Villacoublay (Yvelines).
Du 28 mars au 13 avril, Théâtre 71-Scène nationale de de Malakoff (Hauts-de Seine).
Les 17 et 18 avril, Bateau-Feu-Scène Nationale de Dunkerque.
Du 3 au 5 mai, Scène Nationale Théâtre de Sénart (Essonne) .
Les 15 et 16 mai, Maison de la Culture d’Amiens.

 

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

 

NaKaMa, chorégraphie de Saief Remmide

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© Alexandre Castaing

En japonais, le mot nakama désigne le fait d’être compagnon, d’appartenir à un groupe d’individus mus par une quête commune et qui s’entraident.  «Le collectif, dit le chorégraphe, est important mais il ne s’agissait pas d’exclure les individus du groupe». Saief Remmide, issu du hip hop, a tissé des liens depuis plusieurs années avec le collectif japonais Kinetic Art lors de nombreux voyages dans ce  pays et il  explore ici  les notions d’altérité au sein d’un groupe.

Émerge de l’ensemble, la personnalité des danseurs avec de longs solos, et avant avec une série de duos dont  celui des danseuses : Anne-Charlotte Couillaud déploie une gestuelle fluide acquise au Ballet de Moscou auprès d’Alexander Pepelyaev, puis avec Rachid Ouramdane;  Naoko Tozawa, lui, joue plutôt sur son extraordinaire souplesse. Le duo Saief Remmide/Bruce Chiefare est lui, plus convenu.

On retrouve la Japonaise dans un solo acrobatique où sa technique de breakdance se mue en arabesques gracieuses; elle parvient à gommer le côté athlétique de ses performances dans la troupe Kinetic Art, présente dans  de nombreux festivals en Europe.  Tout en retenue aussi, l’impeccable solo de Bruce Chiefare, issu également de la breakdance. Couronné aux championnats du monde à Londres en 2004, aujourd’hui membre de la compagnie Accrorap de Kader Attou, il joue de son corps en virtuose.


Saief Remmide et Amaury Réot avec qui il a débuté en dansant sur les parvis d’Annecy, se sont entourés d’excellents artistes venus d’univers différents. La composition musicale d’Alexandre Castaing vient compléter le travail vocal de Miléna Ubéba, et rythme les tableaux successifs de la pièce.

Avec NaKaMa, produit par la Scène nationale d’Annecy, le chorégraphe sort de son style performatif habituel, développé lors de « battles », pour aborder la danse hip-hop autrement. Il parvient à estomper, sans le supprimer, son aspect individualiste et compétitif pour aller vers un travail collectif où les corps s’harmonisent. Un début prometteur pour cette première pièce ambitieuse.

Mireille Davidovici

Spectacle vu à Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy, le 13 janvier.  T. 04 50 33 44 11.

Les 8 et 9 février, Théâtre Jean Vilar, Bourgoin Jallieu (01) ; le 22 mars, Quai des Arts, Rumilly (74); le 6 avril L’Esplanade du lac, Divonne-les-bains (74) ; du 22 au 26 octobre Théâtre 2 Cusset (Allier) et le 6 novembre, Maison des arts, Thonon-les-Bains. Espace Malraux, Scène Nationale Chambé́ry (73)

Un jour en octobre, de Georg Kaiser, mise en scène d’Agathe Alexis

 

8634b978b13fee0387cd8a868ac058e7Un Jour en octobre de Georg Kaiser, traduction de René Radrizzani, mise en scène d’Agathe Alexis

Étrange: la douce Catherine, jeune fille de bonne famille innocente et rêveuse, est tombée enceinte, comme on dit, d’un homme qui ne l’a jamais vue. Du moins, le croit-il, sous-estimant la puissance de la “première vue“. En réalité, elle est tout simplement tombée amoureuse au premier regard, et l’enfant, bien vivant, est le fruit de ce “haut mal“ qui s’est emparée d’elle. On n’en dira pas plus ; l’interrogatoire, à la fois juste et rigoureux, de l’oncle et tuteur de Catherine est captivant, et la logique impeccable des faits croise celle tout aussi implacable du rêve, alternant suspenses et surprises,  pour le plus grand plaisir du spectateur.

Avec Un jour en octobre, Georg Kaiser rend hommage à Kleist et au “ravissement“ que subit sa Marquise d’O (au double sens du terme) et, bien sûr,  à l’entêtement amoureux de La Petite Catherine de Heilbronn, frappant le lieutenant d’un étourdissement comparable à celui qui saisit le Prince de Homburg. Que s’est-il passé ? Une seule chose : chacun à son moment décisif, Catherine et le lieutenant Jean-Marc Marrien (le nom est important) savent qu’ils ont trouvé leur vraie voie, leur vérité immédiate.

Ici, l’auteur ne se prive pas pour autant, de donner aux faits des causes concrètes, parfois triviales. L’enfant, né de l’amour mystique, a bien un père biologique, comme celui de dona Prouhèze, né de Don Camille dans Le Soulier de Satin, est bien le fils de Rodrigue, l’homme aimé et jamais touché.

Invraisemblances échevelées, coups de théâtre et retournements : avec ces hommages et ces défis, Georg Kaiser fait exploser le drame bourgeois et sa priorité donnée à “l’honneur de la famille“. Et cela avec un humour particulier, né du choc, parfois à l’intérieur d’une même réplique, entre la connaissance mystique de l’Autre et la trivialité des nécessités sociales, la mesquinerie des détails quotidiens. Ce double excès donne sa couleur expressionniste à la pièce.

Agathe Alexis y excelle et sait emmener ses comédiens vers un jeu rapide et précis, accentué juste un peu trop, forçant le trait pour faire une place aux indispensables ruptures de ton. Bruno Boulzaguet (le lieutenant), passe remarquablement d’une bonne foi opaque, aux aperçus célestes ; Benoît Dallongueville (le garçon boucher) passe lui, de l’honnêteté du prolétaire, à la dureté du négociateur, pour s’envoler à son tour, saisi par les vertiges de l’amour… Quant au prêtre-gardien (Jaime Azulay) et à Catherine (Ariane Heuzé), ils restent dans leur angélisme et la force de leur innocence, ce qui ne manque pas de faire sourire. À saluer entre tous: Hervé Van der Meulen, magistral dans le rôle de l’homme juste, inaccessible au mysticisme mais non à la colère de ne rien comprendre.

Un Jour en octobre n’a rien d’un spectacle sur les questions actuelles de bioéthique (procréation assistée, paternité…) : il y est question du destin, constitué d’accidents et de rencontres, de l’amour comme voie de connaissance qui s’ouvre et ne se referme pas, et de l’irruption du transcendant en notre bas monde… Un drame bourgeois métaphysique et du beau travail qui nous sort vigoureusement des sentiers battus.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris XVIIIème. T. 01 46 06 11 90, jusqu’au 13 février

 

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, mise en scène de Claudia Stavisky

©Giovanni Cittadini Cesi

©Giovanni Cittadini Cesi

 

Tableau d’une exécution d’Howard Barker, texte français de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Claudia Stavisky

 Le dramaturge britannique signe ici un texte dense, polysémique, où l’aventure esthétique et amoureuse d’une femme, dans le monde brutal des hommes, se double d’une interrogation sur  la liberté de l’artiste face au pouvoir dans la Venise de la Renaissance. Claudia Stavisky s’est emparé avec bonheur de cette fiction.  1571: La Sérénissime a écrasé l’Empire ottoman à la sanglante bataille de Lépante (celle où Michel de Cervantès perdit un bras)  :  les Turcs déplorent 30. 000 morts et la destruction de leur flotte, alors la plus puissante de Méditerranée.

Pour célébrer cette victoire chrétienne sur l’Islam, la République de Venise commande un tableau monumental à Galactia qui va choisir de représenter un carnage, plutôt qu’une geste héroïque. Non pas la gloire des vainqueurs mais la vérité des corps massacrés, « une grande cascade de chair », la cruauté des vainqueurs, la souffrance des victimes. Jusqu’à inventer un nouveau rouge, « un rouge qui pue  » pour faire résonner « le cri du sang ».  «Il faut que quelqu’un parle pour les morts », affirme-t-elle, refusant ainsi de  « donner naissance à l’exaltation guerrière de l’héroïsme vénitien ». Ce qui  ne plait guère à son commanditaire, le Doge Urgentino. Mécène avisé, grand admirateur de la peintre mais aussi fin politique dénué de scrupules! Elle échappera de peu à la torture et la prison, et son tableau devra au machiavélisme du pouvoir de ne pas être livré aux flammes de l’Inquisition.

Tableau d’une exécution, créée pour la première fois en 1986,  participe du théâtre classique mais avec une construction et une  poétique contemporaines. La pièce, d’abord politique, brosse aussi le portrait poignant d’une femme inspirée à Howard Barker par Artemisia Gentileschi (1593)-vers 1652), une peintre audacieuse et affranchie des tabous sociaux et esthétiques. Même si  elle n’a jamais représenté de bataille navale… Le dramaturge qui est aussi peintre, compose son texte comme un tableau, en montrant les étapes de  sa réalisation : scène après scène, Galactia élabore sa fresque, face à ses différents modèles: l’amiral ou un simple soldat transpercé par une flèche et les entrailles à vif.

Christiane Cohendy habite magistralement cette femme libre et radicale. Sensuelle, et d’une dureté implacable, la comédienne explore avec nuance et énergie, les versants contradictoires de son personnage, sur les plans artistique et sentimental. La metteuse en scène, directrice du Théâtre des Célestins de Lyon, saisit, avec Tableau d’une exécution, les combats d’une femme humaniste, contre un monde d’hommes. Nous pénétrons dans son atelier. Parmi les pinceaux, les pots de peintures, les estrades et les croquis, un homme gît, nu sur une carcasse de bateau. Son modèle et son amant, méprisé autant qu’aimé, mais aussi son rival, le peintre allégorique Carpeta, puissant et veule (David Ayala). Nous entendons aussi ses échanges aigres-doux avec sa  fille, elle-même peintre mineure, ou avec le Doge, qui supervise régulièrement le travail (Philippe Magnan, implacable).

Une critique vient aussi observer le chantier et donner ses conseils, une intellectuelle pète-sec (Julie Recoing). La scénographie de Graciela Galan évoque  le désordre d’un atelier d’artiste, par des éléments de décor. Sans jamais voir le tableau, nous suivons sa conception et nous voyons le travail en cours puis achevé grâce à une mise en scène quasi picturale aux fortes images qui désamorcent aussi les effets d’une prose parfois verbeuse ; voire un peu démonstrative, s’il n’y avait l’engagement total des comédiens.
 
Celui qu’on a parfois surnommé « le Bertolt Brecht anglais » prône un «théâtre de la catastrophe », moins didactique mais qui « n’est manifestement pas une expérience associée au divertissement ». Derrière l’intrigue, il questionne la place de l’artiste. Quel est son rôle dans le monde ? Doit-il céder au politiquement correct pour réaliser son art ? Le titre de la pièce laisse planer une ambigüité. En anglais comme en français, il signifie à la fois, la réalisation d’une œuvre et la représentation d’une mise à mort. Réhabilités in extremis, l’héroïne et son tableau échappent à la destruction mais la tragédie se déporte sur le destin de la toile qui sera récupérée par le pouvoir. Sa virulence n’est-elle pas alors sacrifiée ?

 «Un tableau est récupérable, même si le peintre est perdu», souffle la critique au Doge, lui suggérant ainsi de sauver le chef-d’œuvre de Galactia. Il s’agirait donc aussi de l’exécution de l’artiste, sa force contestataire étant neutralisée par le pouvoir ? La tolérance s’avère plus efficace que la censure, pour désamorcer la violence. « Être comprise, c’est la mort. Une mort atroce », ironise Galactia. Selon le principe du «théâtre de la catastrophe», l’art authentique doit provoquer, diviser, et ne pas se laisser apprivoiser.  Cela garde aujourd’hui son actualité, comme celle de la place de la femme dans la société.

Une pièce dense avec une langue charnue, une mise en scène intelligente, d’excellents interprètes, un décor et des costumes soignés. Quelques petites longueurs, mais deux heures et quart de pur théâtre. Merci au théâtre du Rond-Point d’avoir programmé cette création lyonnaise remarquable par la qualité de la pièce et par sa réalisation.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 28 janvier, Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin-D. Roosevelt Paris VIII ème.T. 01 44 95 98 00
Du 6 au 8 février TNBA Bordeaux ; le 13 février, Comédie de Caen
 La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

CTRL-X de Pauline Peyrade, mise en scène de Cyril Teste

Ctrl-X1-c-Scan-ArtUltra-moderne solitude : de la baie vitrée de sa chambre, Ida voit clignoter les lumières de la ville. Un quadrillage beau comme un tableau panoramique de Vieira da Silva. Le voilage prend les courants d’air, rien ne se passe et tout s’agite : écrans, téléphones, projections, messages. Pas un instant d’immobilité, l’insatisfaction détraque le temps, étiré ou ramassé, ou carrément bloqué par la répétition de micro-élans et désirs mort-nés : «Viens, ne viens pas, si, viens, j’ai besoin de toi, non… » Seule l’image rend réels l’amoureux lointain, ou le  «coup d’un soir» tout proche.

La sœur d’Ida-ou n’importe quelle jeune femme de la classe moyenne urbaine- vient lui apporter ses médicaments : non, elle n’en veut pas ; elle ne veut pas qu’on vienne la voir, et en même temps, supplie qu’on l’aime, qu’on s’occupe d’elle, et aussi qu’on la laisse seule avec ses images, ses messages, ses écrans, ses photos, et le réel dissous en pixels.

Une guitare triste (composition de Nihil Bordures, beau pseudonyme…) accompagne cette nuit perdue, cette nuit pour rien. Les images vidéo de Patrick Laffont et Nicolas Doremus tissent dans la chambre une “réalité augmentée » qui, à la fois, y fait entrer le monde- les guerres que couvre l’amoureux photographe- et le détruit, livré à l’image. Scénographie de MxM, lumières de Mehdi Toutain-Lopez, mise en scène, jeu : tout le travail du collectif MxM est constamment remarquable, cohérent, avec une adéquation parfaite entre les moyens employés et le propos. Pas une maille du filet perdue, les éléments scéniques s’organisent en un ensemble mouvant et tout est d’une grande beauté.

On dira que le spectacle ne nous apprend rien sur l’émiettement de la vie, sur l’incapacité à endurer la frustration, sur l’impatience qui tue chaque minute au profit de la suivante, sur le mal-être des biens lotis et l’inconfort d’une vie, somme toute, facile. Mais sur le plateau, Adrien Guiraud, Agathe Hazard-Raboud et Laureline Le Bris-Cep imposent en douceur, sans sourire mais avec une juste pincée d’humour, une telle mélancolie moderne, qu’on a envie de les suivre, avec une sympathie navrée et agacée. Il y a du vivant là-dedans, et sous l’infantilisme, peut-être de l’enfance non résolue.

CTRL-X n’est pas une symphonie pour grand orchestre mais plutôt une étude pour musique de chambre. Écoutons la résonner, rigoureuse et sensible.

 Christine Friedel

Montfort Théâtre, 106 rue Brancion, Paris XVème. T.  : 01 56 08 33 88, jusqu’au 20 janvier.
Le texte est publié aux éditions des Solitaires Intempestifs.

 

 

 

Et Dieu ne pesait pas lourd de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

 

Et Dieu ne pesait pas lourd… de Dieudonné Niangouna, mise en scène de Frédéric Fisbach

©Simon Gosselin

©Simon Gosselin

«Je ramasse ma vie comme un verre d’eau renversé sur le tapis»: Anton est né en banlieue à la fin des années soixante, à l’époque où « Dieu ne pesait pas lourd». Dieu n’était pas un problème alors. Anton se dit acteur et déroule les épisodes d’une existence déchirée et rocambolesque, s’adressant tour à tour,  à des juges, à des jihadistes,  et surtout  au public. Dans les geôles des barbus, comme dans celle des services secrets américains, il baratine et enjolive pour sauver sa peau, déroulant vingt-trois ans de «l’histoire d’un échoué».

Il est rare de voir des textes de Dieudonné Niangouna interprétés par d’autres que lui-même. Frédéric Fisbach lui a commandé une pièce il y a quelques années pour servir d’exutoire à la colère qu’il ressentait à l’époque. «Dido rentrait juste de Brazzaville, effondré par la situation politique de son pays.(…) Nous nous sommes retrouvés dans le sentiment de la colère.» Des quelque trois heures de spectacle livrées par l’écrivain congolais, le metteur en scène a tiré, avec l’aide de Charlotte Farcet, un monologue d’une heure vingt, qu’il interprète lui-même. Il ne s’agit pas d’une réécriture, mais du remodelage de ce long pamphlet pour trouver son chemin personnel dans une œuvre touffue et dense: «comme procéderaient des archéologues pour mettre à jour une histoire ».

Frédéric Fisbach campe un personnage à la fois radical, et plein d’humour et de fantaisie, en quête aussi de sa propre vérité à travers ses affabulations et ses dérapages contrôlés. Un solitaire, presque un sage, qui, depuis son observatoire, pourfend les injustices.  La parole est sa seule arme et la garantie de sa survie. Elle révèle aussi, chez  l’auteur, une urgence à dire le monde. Sa prose sonne ici plus âpre, plus mate, avec un lyrisme contenu, et laisse parfois le spectateur à distance, puis le rattrape au détour de morceaux de bravoure, quand  elle vire au pamphlet.

Sur le large plateau vide de la « nouvelle salle » modulable de la MC93, l’acteur paraît esseulé et manipule des éléments mobiles pour délimiter des espaces variés : un mur devient un écran de contrôle, épiant ses mouvements, et des rampes d’ampoules éclairent le fond et des recoins de scène, ou le public. On se transporte ainsi, sans véritable chronologie, d’une salle d’interrogatoire du FBI, à une boîte de nuit  à Seattle,  puis dans une prison du désert libyen, ou encore dans  les no man’s land de périphéries urbaines ou les paysages enneigés en Suisse.

Mêlant une colère rentrée au verbe flamboyant de Dieudonné Niangouna, ami de longue date avec qui a joué dans Shéda, l’année où le dramaturge fut artiste associé du festival d’Avignon, Frédéric Fisbach nous entraîne dans une traversée en solitaire d’une grande rigueur.

Mireille Davidovici  

MC 93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny. T. 01 41 60 72 72, jusqu’au 28 janvier
4-6 avril, Comédie de Saint-Etienne du 4 au 6 avril.
Et Dieu ne pesait pas lourd est publié aux Solitaires Intempestifs

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