Adieu Jacques Lassalle

 

Adieu Jacques Lassalle

©Sarah Cuvelier - Radio France

©Sarah Cuvelier – Radio France

L’année théâtrale 2017 avait mal fini avec le décès de Pierre Debauche, et la nouvelle commence  bien tristement! Jacques Lassalle avait 81 ans. Metteur en scène d’expérience, il avait une solide culture et se passionnait à la fois pour le théâtre classique  dont il n’hésitait pas à bousculer parfois les codes avec une grande intelligence scénique, mais aussi pour la scène contemporaine.

Il fut élève au Conservatoire national où il enseigna plus tard de 1981 à 1983, et il créa en 1967, à la demande de Marcel Rosette, maire de la ville, le Studio Théâtre de Vitry-sur-Seine qu’il dirigea jusqu’en 1982.

Il fut ensuite pendant sept ans directeur du Théâtre National de Strasbourg, puis de 90 à 93 administrateur de la Comédie-Française. Choqué par l’accueil mitigé au festival d’Avignon de son Andromaque de Racine- dont il monta aussi Bérénice- il abandonna un temps la réalisation.

Nous l’avions connu en 1976, avec un très belle mise en scène, qui le révéla au grand public, de Travail à domicile de l’auteur allemand contemporain Frans Xaver Kroetz. Et on lui doit de nombreuses et remarquables réalisations d’auteurs classiques comme en particulier dès 1969, Shakespeare : Comme il vous plaira, Carlo Goldoni :La Locandiera puis en 1989, La Bonne Mère. Et La Serva amorosa en 91, puis en  2007,  Il Campiello à la Comédie- Française.  Molière, avec un très beau Tartuffe que jouait Gérard Depardieu, L’Ecole des femmes (2001), et en 1988 Amphitryon. Puis Le Mariage forcé et Le Cocu imaginaire,  et La Comtesse d’Escarbagnas et Georges Dandin, Le Misanthrope, et surtout un remarquable Don Juan au festival d’Avignon puis à la Comédie-Française avec Andrzej Seweryn et encore L’École des Maîtres autour de Monsieur de Pourceaugnac à Saint-Pétersbourg.

Et la Bérénice de Racine ou Mélite de Corneille mais aussi  Marivaux un de ses auteurs préférés avec Le Jeu de l’amour et du hasard (en chinois) à Pékin, et La Fausse suivante à Varsovie, L’Epreuve à Montréal,  L’Heureux Stratagème (1984) Les Acteurs de bonne foi (1987) au festival d’Avignon mais aussi  William Shakespeare, Le Roi Lear. Et Euripide avec Médée  ou  encore Anton Tchekhov avec Platonov et Bertolt Brecht avec La Vie de Galilée, et Figaro divorce d’Odön von Horváth. Bref, Jacques Lasssalle était un homme d’une inlassable curiosité. Il assurera aussi la mise en scène de Lohengrin de Wagner, puis de Lear  de Reimann à l’Opéra de Paris.

  Il s’intéressa  beaucoup aux dramaturges contemporains avec Histoire de dires de Jean-Pierre Thibaudat, et créa l’année suivante Risibles amours de Milan Kundera puis Olaf et Albert d’Henrich Henkel, Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute. Il monta surtout le théâtre de Michel Vinaver : Nina, c’est autre chose,  Théâtre de chambre de et en 1980, du même auteur  À la renverse 1979-1980. Dissident, il va sans dire  puis L’Émission de télévision. Il mit aussi en scène Le Professeur Taranne d’Arthur Adamov, Dans le plus beau pays du monde de Jean Vilar puis  Le Fils et  Matin et soir, deux pièces de l’auteur norvégien Jon Fosse.Il écrivit aussi quelques pièces qu’il mit en scène comme Jonathan des années 30 (1973) et l’année suivante, Un couple pour l’hiver,  et en 1975, Le Soleil entre les arbres.

C’était un homme  pas facile et très exigeant mais  d’une grande élégance morale, et profondément tourmenté, que nous avions souvent rencontré, et qui nous priait de l’excuser à chaque fois de n’avoir pas plus de  quarante-cinq minutes à nous consacrer mais… qui était encore là deux heures plus tard à nous expliquer avec passion sa conception du théâtre et de sa pédagogie, et plus tard à revenir sur son éviction de la Comédie-Française, pour des raisons assez peu claires, par Jacques Toubon, alors ministre de la Culture. Il n’avait jamais réussi à  accepter vraiment cette injustice qui l’avait  marqué au plus profond de lui-même, comme une blessure personnelle.

Avec lui, disparait un des metteurs en scène qui auront marqué le dernier tiers du XXème siècle à la fois par sa lucidité et la haute qualité de son travail de metteur en scène et de pédagogue. Hervée de Lafond dans Conseils du Théâtre de l’Unité à ne pas suivre de Jacques Livchine (voir le récent Livres et revues dans Le Théâtre du Blog  raconte qu’après un de leurs spectacles, Jacques Lassalle leur avait dit: « Vous devriez faire attention, vous êtes tout de suite dans la dérision, ce qui fait qu’on ne croit pas à vos personnages, ce serait beaucoup plus fort si vous appliquiez la méthode du « corset qui craque ». Mettez un corset à vos personnages et à votre mise en scène, et faites le craquer.  » Et Hervée de Lafond ajoute:  » C’était tout simple, on s’est mis à le faire, et tout est devenu beaucoup plus puissant, on y pense sans arrêt depuis. »

Ce genre d’analyse généreuse et de réflexion exemplaires témoignait d’une exigence et d’une passion pour le théâtre comme on en voit peu.

Philippe du Vignal

 

 


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