Les Fils prodigues :Plus qu’un jour de Joseph Conrad et La Corde d’Eugène O’Neill, mise en scène de Jean-Yves Ruf

 

Les Fils prodigues : Plus qu’un jour de Joseph Conrad et La Corde d’Eugène O’Neill, nouvelles traductions de Françoise Morvan, mise en scène de Jean-Yves Ruf

©Rodolphe Gonzales

©Rodolphe Gonzales

Deux pièces courtes sur le thème de la maison, lieu de tous les malheurs : peines, vexations, humiliations et empêchements de vivre, quand les temps sont durs, et grande,  la misère sociale qui entrave les êtres et les désirs. Certains sont comme en prison, isolés dans leur propre demeure comme dans Plus qu’un jour où l’auteur analyse les enfermements existentiels, provoqués par la pauvreté. Un vieux père aveugle et revêche vit avec sa fille fidèle, victime sacrifiée à la loi parentale et incapable de s’enfuir pour vivre enfin. Elle lit à ce tyran intéressé des bribes du sacrifice d’Abraham dans la Bible…

En face de cette maison, une autre, comparable, où on devine une accumulation de meubles et d’objets, qui sont absents chez le vieil aveugle et sa fille, complètement démunis. Là, un capitaine des mers âgé ne cesse de ressasser la possibilité  que son fils,  parti à seize ans,  revienne un jour même s’il n’a jamais donné la moindre nouvelle. Le vieux fou attend ce retour qu’il prévoit toujours pour le lendemain.

Faux désirs et souhaits inespérés : la jeune fille mélancolique de la maison d’à côté tente en vain de révéler sa folie à ce voisin aimable qui envisage même de lui faire épouser son fils. L’un et l’autre continuent à espérer jusqu’au jour où le fils arrive enfin.  Mais il mettra à bas les tentatives ou tentations de croire en l’amour et au vrai partage sentimental, par-delà la souffrance. Cette jeune voisine si douce, remarquablement interprétée par Johanna Hess, boira un philtre au goût bien amer… On la voit, pleine de pudeur et de rêves enfouis  et sur l’écran vidéo au-dessus de la scène,  Ophélie aux longs cheveux noyée, flottant à la surface des eaux. Sarcasmes et  injures sont proférées par ces pères qui ressassent et qui en veulent au monde entier, crispés sur leurs seuls biens. Le fils reprend en main ces destins cruels  et va faire éclater les égoïsmes.

La Corde, cette pièce de jeunesse d’Eugène O’Neill (1888-1953), écrite trente ans après celle de Joseph Conrad,  fut créée en 1918 ; avec elle, on pénètre dans des maisons paysannes, mortifères et d’une pauvreté chronique. Les murs de la façade sont tombés et il ne reste que les fondations en bois où marche à cloche-pied pour s’amuser, une petite fille un peu hébétée. Dans cet espace ouvert au vent, passent des images vidéo de flots marins.

« La pièce, dit Jean-Yves Ruf, est une sorte de préfiguration d’une des pièces les plus connues d’Eugène O’Neill, Le Désir sous les ormes. Un fils quitte son père après l’avoir volé, et part en mer. Le père maudit son fils et lui promet la corde s’il ose revenir. Et il en accroche une dans la grange pour rendre sa malédiction présente quotidiennement à son esprit. Quand le fils rentre de ses voyages, cinq ans plus tard, la corde est toujours là. « 

Ce fils d’un second lit, «un fils de garce selon son père.  Sa fille aînée, mariée, lui reproche son absence d’affection, sa vie de débauche, et son avarice mortifère. Les relations  des jeunes mariés avec le père sont au plus bas  et ils veulent lui soutirer, avant sa mort, l’argent qu’il a caché, malgré la misère. Le fils maudit a volé le père  et le couple va faire de même. Le beau-fils et le fils revenu s’entendent pour lui voler cette cagnotte. Mais personne n’y trouvera son compte, sauf la petite fille qui, sans le savoir, tirera les marrons du feu.

 Ce qui fait la force de ce spectacle: l’interprétation de Djamel Belghazi,  à la présence forte et sensuelle (le beau-fils dubitatif) comme celle de Jérôme Derre et de Fred Ulysse (les affreux patriarches, repliés sur leur obsession). Mais aussi la langue de la traductrice qui s’amuse de celle, familière, de son enfance en Basse-Bretagne, un parler ni identifié ni répertorié, ignoré même de ses locuteurs, hors de toute expression écrite. Avec des tournures de l’anglo-irlandais transposées  en franco-breton, le dialogue est ici ludique, lumineux et significatif.

Les personnages façonnent leur identité à partir d’un verbe qu’ils recréent spontanément: «Les personnages parlent mal, dit Françoise Morvan, mais ils ne parlent pas n’importe comment. Leur dignité est dans les fautes ». Hors normes avec les mal-dits d’un parler brut de terroir,  avec  aussi des hésitations et des expressions heurtées, et une poésie inventive, où l’auteur exprime frustrations, enfermement et impossibilité de fuir ailleurs.  Violentes injures, anaphores vibrantes d’espoirs perdus et phrases vaines reprises sans écho  du genre Si j’aurais fait, si j’aurais pu :la pièce participe d’un voyage existentiel, près de la mer, avec des pères durs et inconséquents,  qui ont brisé la vie de leurs fils.

Véronique Hotte

Le Maillon-Théâtre de Strasbourg, Scène européenne,  jusqu’au 19 janvier. Sénart-Scène nationale, les 20 et 21 mars. Comédie de Picardie, à Amiens, du 4 au 7 avril. Comédie de l’Est-Centre dramatique national d’Alsace, du 17 au 19 avril.


Archive pour 19 janvier, 2018

Morphed, chorégraphie de Tero Saarinen, musique d’Esa-Pekka Salonen

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

Festival nordique de danse contemporaine au Théâtre National de la danse de Chaillot

Morphed, chorégraphie de Tero Saarinen, musique d’Esa-Pekka Salonen

Avec cinq compagnies venues d’Islande, Norvège, Suède, Danemark et Finlande, cette programmation sur quinze jours, rassemble petites formes et larges ensembles, créateurs repérés et jeunes pousses. Le Finlandais Tero Saarinen, est de retour ici avec une pièce axée sur la personnalité des danseurs. La Compagnie des hommes, titre d’une pièce du dramaturge anglais Edward Bond, pourrait servir de sous-titre à Morphed, une chorégraphie d’une heure.

La scénographie et les lumières de Mikki Kunttu sont d’une grande beauté, avec deux rangées de cordes tombant des cintres qui délimitent l’espace scénique. Le chorégraphe connaît-il ce mot fatal en France : corde, que personne ne doit jamais prononcer dans un théâtre, et remplacé par « guinde », « fil », « bout ». Corde évoque, dit-on, (les interprétations divergent) le sort des marins d’autrefois ayant échappé de justesse à la pendaison mais condamnés à travailler comme machinistes dans les cintres des théâtres: ils étaient seuls à ne pas avoir le vertige parce qu’habitués à monter très haut sur les mâts des bateaux. Cette tradition de reconversion des taulards s’est poursuivie encore il y a peu…

Les danseurs vont jouer régulièrement avec ces éléments du décor, s’en entourant ou en luttant contre eux. Sur une musique, très cinématographique, tour à tour douce et violente. Les huit interprètes, en formation compacte, commencent à dessiner avec des mouvements de rotation,  une sorte de beau kaléidoscope…un peu monotone. Puis ce groupe homogène va progressivement se dissocier, et chacun des danseurs va alors retirer sa veste à capuche, pour se lancer dans une belle danse libre. 

«Les huit danseurs et moi-même, dit le chorégraphe, avons tendu vers les limites de la puissance expressive du corps humain, et du mouvement libérateur.» Seul, ou par groupe de deux ou trois, ils expriment en effet leur personnalité en développant leur propre langage,  entre sauvagerie et sensualité. Les corps sont beaux, et les mouvements, plutôt simples, bien réalisés.  Avec un engagement total des artistes.

Que représente l’homme, aujourd’hui, après des siècles de domination sans limites, à une époque où nous regardons plutôt les hommes tomber? Un des thèmes essentiels  de cette pièce…

Jean Couturier

Théâtre National de la danse de Chaillot, 1 Place du Trocadéro, Paris XVIème, jusqu’au 20 janvier.

 

          

Le Bis de Nantes

 

Quelques notes sur le Bis de Nantes

 0E3AFB22-3018-49E0-BD75-B7CEFB817FEAHuitième édition  de ce rendez-vous du spectacle en France : théâtre, danse, musique, arts de la rue, cirque… Le monde de la Culture s’est donné une nouvelle fois rendez-vous à Nantes. Avec débats, et en principe, confrontation de pratiques et expériences : réforme des collectivités, reconfiguration des politiques publiques et budgets, éducation artistique et culturelle, etc.
Jacques Livchine, directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog) y était. Impressions à chaud:

Sous les spectacles, il y a des entreprises avec circulation d’argent et bénéfices. Ici, se donnent rendez-vous ceux qui gagnent des parts de marché, les vraies femmes et hommes d’affaires du secteur! Soit quelque 12.000 personnes. Une immense foire que ce Bis de Nantes, avec, entre autres, quelque quatre-vingt débats. Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, était là….

Il y a ici un rassemblement de start-up de toutes sorte et chaque stand de ce salon offre un pot en fin d’après-midi. On discute technique mais aussi idéologie. Il y a des centaines de « sponsors ». Aucun doute : le théâtre privé tente de pénétrer le théâtre public. On lit ici les nouvelles tendances du spectacle en France et les directeurs des Centres Dramatiques Nationaux semblent avoir carrément changé de discours. La Région Pays-de-Loire comme la Maire de Nantes, défendent la Culture. On a l’impression que l’argent déborde de partout, mais quand arrivent les chiffres de la diffusion, on meurt debout; les créations seraient jouées en moyenne 5,4 fois… Un goulot d’étranglement monstrueux: des milliers de productions ne trouvent ainsi pas preneur !

Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune, regrette amèrement de ne pouvoir dépasser trente représentations par spectacle. Et on ne parle ici que de public empêché, exclu et de la couleur blanche des interprètes. Régine Hatchondo, Directrice Générale de la Création Artistique au Ministère de la Culture et qui le représente ici, est totalement dépassée et paraît incompétente. Heureusement, Jacques Fansten, président de la S.A.C.D., très drôle, anime les débats avec dextérité.

A l’étage des labels-musique, c’est la folie totale,  et on peut voir l’arrogance de tous ces marchands, de tous ces nouveaux petits Bill Gates, Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg qui se pressent dans les travées… Je serre beaucoup de mains, mais la Fédération Nationale des Arts de la Rue est la lilliputienne de ce rassemblement: avec nos minuscules parts de marché, nous sommes toisés de très haut.

Et, bien sûr, il n’y a plus une seule place dans les hôtels. Je me retrouve dans une” business room” à l’Hôtel Radisson Blu, installé dans l’ancien Palais de Justice! Les clients prennent repas et petit déjeuner dans l’ancienne salle d’audience de la Cour d’assises. J’hallucine….

Le deuxième jour  de ces Bis, quelqu’un qui me demande : qu’est-ce que toi, tu vas foutre  ici? On parle beaucoup de « communautarisme », un mot que je comprends mal. Dans le milieu théâtral,  nous sommes de toutes petites communautés, et vivons dans de tout petits cercles… Le Théâtre de rue parle au Théâtre de rue, et les Centres Dramatiques Nationaux, les Scènes Nationales et les riches: tous se parlent entre eux. En une demi-siècle de pratique de théâtre, j’ai échangé en tout quatre phrases avec un directeur de C.D.N. J’ai dîné une fois avec un ancien ministre de la Culture, et j’ai échangé quelques mots avec Jack Lang… qui me prenait pour quelqu’un d’autre.

Aux Bis de Nantes, il y a toute la laideur du monde de l’argent mais, au moins, on voit de nouvelles têtes, on écoute ce qui se dit, on sort de son entre soi et de son microcosme. Mais tu mesures aussi à quel point, tu es un moins que rien, avec tes ridicules budgets de création et surface médiatique : il y a-j’exagère à peine-cinquante professionnels qui ont entendu parler de toi!

Il y a eu un phénomène étrange à ces Bis 2018: un bouleversement des valeurs. La fameuse déclaration de Villeurbanne en mai 68 a fait l’objet d’un focus dans le grand auditorium: on entendait un seul son de cloche : «Elargir le public, démocratiser, faire humanité ensemble, ne pas croire que les gens sont incultes, respecter la culture des modestes et de ceux qui ne vont jamais à l’Art. S’occuper du bien commun, mettre en route les intelligences collectives ».Cela en devenait même fatigant !
Le mot création, valeur absolue depuis quarante ans, laissait ici la place à la notion de partage,   de territoire, de faire ensemble, de faire avec, et de la nécessité de nourrir  le public… Du coup, nous étions rangés dans les socio-cul, méprisés pour nos actions de quartier de rue et notre goût du territoire. Bref, nous étions rattrapés par une nouvelle génération de directeurs de Scènes Nationales et de Centres Dramatiques Nationaux.

La ministre de la Culture a prononcé un discours (mais uniquement sur invitation) et n’a pas parlé de création, m’a-t-on dit (je ne faisais pas partie du cercle d’invités et on ne m’avait même pas inscrit au banquet à 32 €!). Et aux grands débats, seul Philippe Saulnier-Borell, directeur du festival  Pronomade(s) en Haute-Garonne représentait le théâtre dit de rue.

 J’ai acheté des revues, amassé divers bulletins que j’ai lus dans le train du retour. Dans celui d’Artcena, je découvre sur cinquante pages, des projets de création en théâtre, théâtre de rue ou cirque, à 80.000, 120.000, 216.0000 € (sic) avec d’interminables listes de co-producteurs. Mais j’ai noté aussi la réduction de la voilure: trois interprètes  en moyenne !
Nous, au Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs), avec nos spectacles à douze acteurs, nous sommes à côté de la plaque, nous faisons partie d’un autre monde quand nous voulons nier les réalités économiques. Et si cela continue, nous  rejoindrons bientôt le grand cimetière des compagnies disparues…

Jacques Livchine

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