Le Bis de Nantes

 

Quelques notes sur le Bis de Nantes

 0E3AFB22-3018-49E0-BD75-B7CEFB817FEAHuitième édition  de ce rendez-vous du spectacle en France : théâtre, danse, musique, arts de la rue, cirque… Le monde de la Culture s’est donné une nouvelle fois rendez-vous à Nantes. Avec débats, et en principe, confrontation de pratiques et expériences : réforme des collectivités, reconfiguration des politiques publiques et budgets, éducation artistique et culturelle, etc.
Jacques Livchine, directeur avec Hervée de Lafond du Théâtre de l’Unité (voir Le Théâtre du Blog) y était. Impressions à chaud:

Sous les spectacles, il y a des entreprises avec circulation d’argent et bénéfices. Ici, se donnent rendez-vous ceux qui gagnent des parts de marché, les vraies femmes et hommes d’affaires du secteur! Soit quelque 12.000 personnes. Une immense foire que ce Bis de Nantes, avec, entre autres, quelque quatre-vingt débats. Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, était là….

Il y a ici un rassemblement de start-up de toutes sorte et chaque stand de ce salon offre un pot en fin d’après-midi. On discute technique mais aussi idéologie. Il y a des centaines de « sponsors ». Aucun doute : le théâtre privé tente de pénétrer le théâtre public. On lit ici les nouvelles tendances du spectacle en France et les directeurs des Centres Dramatiques Nationaux semblent avoir carrément changé de discours. La Région Pays-de-Loire comme la Maire de Nantes, défendent la Culture. On a l’impression que l’argent déborde de partout, mais quand arrivent les chiffres de la diffusion, on meurt debout; les créations seraient jouées en moyenne 5,4 fois… Un goulot d’étranglement monstrueux: des milliers de productions ne trouvent ainsi pas preneur !

Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune, regrette amèrement de ne pouvoir dépasser trente représentations par spectacle. Et on ne parle ici que de public empêché, exclu et de la couleur blanche des interprètes. Régine Hatchondo, Directrice Générale de la Création Artistique au Ministère de la Culture et qui le représente ici, est totalement dépassée et paraît incompétente. Heureusement, Jacques Fansten, président de la S.A.C.D., très drôle, anime les débats avec dextérité.

A l’étage des labels-musique, c’est la folie totale,  et on peut voir l’arrogance de tous ces marchands, de tous ces nouveaux petits Bill Gates, Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg qui se pressent dans les travées… Je serre beaucoup de mains, mais la Fédération Nationale des Arts de la Rue est la lilliputienne de ce rassemblement: avec nos minuscules parts de marché, nous sommes toisés de très haut.

Et, bien sûr, il n’y a plus une seule place dans les hôtels. Je me retrouve dans une” business room” à l’Hôtel Radisson Blu, installé dans l’ancien Palais de Justice! Les clients prennent repas et petit déjeuner dans l’ancienne salle d’audience de la Cour d’assises. J’hallucine….

Le deuxième jour  de ces Bis, quelqu’un qui me demande : qu’est-ce que toi, tu vas foutre  ici? On parle beaucoup de « communautarisme », un mot que je comprends mal. Dans le milieu théâtral,  nous sommes de toutes petites communautés, et vivons dans de tout petits cercles… Le Théâtre de rue parle au Théâtre de rue, et les Centres Dramatiques Nationaux, les Scènes Nationales et les riches: tous se parlent entre eux. En une demi-siècle de pratique de théâtre, j’ai échangé en tout quatre phrases avec un directeur de C.D.N. J’ai dîné une fois avec un ancien ministre de la Culture, et j’ai échangé quelques mots avec Jack Lang… qui me prenait pour quelqu’un d’autre.

Aux Bis de Nantes, il y a toute la laideur du monde de l’argent mais, au moins, on voit de nouvelles têtes, on écoute ce qui se dit, on sort de son entre soi et de son microcosme. Mais tu mesures aussi à quel point, tu es un moins que rien, avec tes ridicules budgets de création et surface médiatique : il y a-j’exagère à peine-cinquante professionnels qui ont entendu parler de toi!

Il y a eu un phénomène étrange à ces Bis 2018: un bouleversement des valeurs. La fameuse déclaration de Villeurbanne en mai 68 a fait l’objet d’un focus dans le grand auditorium: on entendait un seul son de cloche : «Elargir le public, démocratiser, faire humanité ensemble, ne pas croire que les gens sont incultes, respecter la culture des modestes et de ceux qui ne vont jamais à l’Art. S’occuper du bien commun, mettre en route les intelligences collectives ».Cela en devenait même fatigant !
Le mot création, valeur absolue depuis quarante ans, laissait ici la place à la notion de partage,   de territoire, de faire ensemble, de faire avec, et de la nécessité de nourrir  le public… Du coup, nous étions rangés dans les socio-cul, méprisés pour nos actions de quartier de rue et notre goût du territoire. Bref, nous étions rattrapés par une nouvelle génération de directeurs de Scènes Nationales et de Centres Dramatiques Nationaux.

La ministre de la Culture a prononcé un discours (mais uniquement sur invitation) et n’a pas parlé de création, m’a-t-on dit (je ne faisais pas partie du cercle d’invités et on ne m’avait même pas inscrit au banquet à 32 €!). Et aux grands débats, seul Philippe Saulnier-Borell, directeur du festival  Pronomade(s) en Haute-Garonne représentait le théâtre dit de rue.

 J’ai acheté des revues, amassé divers bulletins que j’ai lus dans le train du retour. Dans celui d’Artcena, je découvre sur cinquante pages, des projets de création en théâtre, théâtre de rue ou cirque, à 80.000, 120.000, 216.0000 € (sic) avec d’interminables listes de co-producteurs. Mais j’ai noté aussi la réduction de la voilure: trois interprètes  en moyenne !
Nous, au Théâtre de l’Unité à Audincourt (Doubs), avec nos spectacles à douze acteurs, nous sommes à côté de la plaque, nous faisons partie d’un autre monde quand nous voulons nier les réalités économiques. Et si cela continue, nous  rejoindrons bientôt le grand cimetière des compagnies disparues…

Jacques Livchine

 


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