Le Menteur de Pierre Corneille, mise en scène de Julia Vidit

 

Le Menteur de Pierre Corneille, mise en scène de Julia Vidit

©Anne Gayan

©Anne Gayan

 Commençons par le commencement : il faut le dire et le répéter, Pierre Corneille est drôle. Même dans ses tragédies, il ne peut se retenir d’un humour cruel et désabusé. Dans le genre, le célèbre et délicieux: «Ah! Ne me brouillez pas avec la République» du roi Prusias, trop soumis aux Romains (Nicomède). Chez Corneille, dans le combat du langage, le plus fort met le spectateur dans sa poche, en laissant le plus faible: en général, le tyran, s’enferrer jusqu’à n’avoir qu’un coup de force comme seul et ultime recours. Et les comédies ne sont pas toutes, comme on le croit parfois, des œuvres de jeunesse plus tard délaissées, au profit d’œuvres sérieuses.

La pièce est contemporaine de Polyeucte et de La Mort de Pompée que Corneille écrit  bien après Le Cid où il s‘amuse à reprendre en parodie le fameux monologue de Don Diègue. Devenu un pilier et un théoricien du classicisme, il n’a pas renoncé au théâtre baroque et puise sans vergogne-et il le dit-dans le répertoire espagnol, comptant bien divertir le public entre deux de ses tragédies.

Le menteur est le type de personnage que l’on trouve déjà chez Plaute,  puis chez Balzac (Un début dans la vie) de l’ “écolier“ sorti tout droit de sa province, ignorant, puceau mais décidé à ne pas le rester, qui cherche dans sa mythomanie les forces qui lui manquent. Il y faut un certain talent et de la mémoire, fait observer le fidèle valet, qui, pour son compte, a choisi le camp de la vérité.  Dorante l’étourdi a déjà quelque chose d’un petit Dom Juan, oubliant l’une pour l’autre, confondant les noms, embrouillant tout dans de nouvelles affabulations, et continuant cependant à plaire, en Phénix renaissant perpétuellement de ses cendres. Et les filles, là-dedans ? Elles visent le mariage, par nécessité sociale, avec le plaisir en prime, si possible. Une trouvaille (qui permet d’économiser un rôle) : Lucrèce, dont Dorante aime le nom avec erreur sur la personne, teste son soupirant en se déguisant en sa propre servante ; on approche de Marivaux, et de la volonté des filles de diriger leur vie.

Julia Vidit a pris un parti énergique: des miroirs articulés délimitent un intérieur et un extérieur : un  balcon de convention, et basta. Et cela fonctionne. Dans cette machine, les acteurs jouent le texte vite et fort, avec une énergie résolue, c’est déjà ça. C’est encore mieux quand la finesse s’y invite, comme chez les formidables Lisa Pajon (Cliton, le valet) et Jacques Pieiller (Géronte, Don Dièguisé). Les jeunes gens portent des tenues rutilantes de rappeurs, et, après tout, c’est cohérent : une affaire de tape-à-l’œil et de tchatche… Les filles portent des brassières en lycra de salle de sport, des jupons bon marché du Marché Saint-Pierre à Montmartre et un corset qu’elles tenteront de jeter par-dessus les moulins. Difficile pour autant d’introduire un peu de féminisme dans la pièce : on ne peut que reconnaître aux filles, leurs qualités de lucidité devant leurs propres illusions, et leur gaîté.

Reprochera-t-on à Julia Vidit une mise en scène volontariste et démonstrative? Les petites retouches apportées au texte mettent un peu trop les points sur les i. «Il faut apprendre à mentir», est assez clair. Riez avec moi, et sans illusions, dit notre Corneille politique. ». Devant cette mise en scène qui brutalise un peu la pièce et qui se défait à la fin par trop d’intentions explicatives, nous retrouvons quand même un plaisir toujours neuf  : Corneille est drôle. »

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes.  T.01 43 28 36 36, jusqu’au 18 février.

 

 

 


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