Une Adoration de Nancy Huston, adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

 

Une Adoration de Nancy Huston, adaptation et mise en scène de Laurent Hatat

 

Crédit photo : Simon Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

Une Adoration (2003) roman de Nancy Huston ressemble à une enquête policière autour du meurtre d’un certain Cosmo, artiste et séducteur, comédien célèbre, Berrichon né durant la Seconde Guerre mondiale,  et retrouvé tué de coups de couteau.. Les témoins?  Presque autant de suspects : Fiona, Franck,  Elke,  la maîtresse de Cosmo), Josette, Sandrine, un expert psychiatre… Arme blanche et crime passionnel s’entendent pour l’invention tragique.
Ces témoins s’adressent à un juge indéterminé : le public; ils ont connu la victime dont ils tentent de dresser un portrait approximatif. Humour, jeu et distanciation, la parole est donnée à ceux qui ont connu le disparu, et qui fabriquent un kaléidoscope lumineux.

A côté des acteurs de l’histoire, se tient la narratrice qui n’hésite pas à modérer les propos  et à interpeller le public. Emma Gustafsson incarne  cette belle inconnue, mystérieuse et tonique. Les commentaires des proches varient, selon leur engagement.  Comme  le psychiatre âgé, dont on ne voit qu’une bouche en élocution. Une image de télévision en noir et blanc des années 1950 mais on a coupé systématiquement la parole infatuée. Et aux vivants, se  joignent les morts : pour l’heure, le père et la mère du fameux Cosmo, puis Elke, la maîtresse du père.. Sur une verrière où il ne cesse de pleuvoir et où se reflète le ciel,  sont projetées les images vidéo des absents, dont la mère en colère contestant sur  le plateau, les médisances sur son fils. Des ombres glissantes sur le verre humide…

Sur la scène, se tient le cœur du trio et de l’histoire entière : la jolie mère irradie une foi lumineuse et confondante et porte un amour inconditionnel toujours et encore à Cosmo, son amant passionné à la présence intermittente… Océane Mozas, habitée par la loi des sentiments, résiste à toutes les attaques, à la fois paisible et déterminée dans ses certitudes.Mais Franck, le fils, et Fiona, la fille ne voient pas l’affaire d’un même œil : pour lui, Cosmo, vif et insolent, est un «clown fornicateur » qui a trop abusé de sa mère, incapable de se dessaisir de ce trompeur et séducteur : Yann Lesvenan a ici tout l’emportement et le contrôle attendus. Elle a pourtant souffert d’exister trop peu à ses yeux, alors qu’elle ne brillait que pour un saltimbanque beau parleur. Elle a connu, pendant ce temps d’abandon, des expériences douloureuses près des amis en errance de son frère qui ne la protégeait pas.  Jeanne Lazar a le sourire d’une belle personne décidée.

 Des proches, amis et amants de Cosmo, sont ici évoqués, énigmatiques. La traque du héros malgré lui n’aboutira finalement pas, mais les vivants résistent sur le plateau, tenants magnifiques d’une énergie inépuisable de vivre et désirer. «Nous sommes tous, écrit Laurent Hatat, des romans ambulants, foisonnant de personnages principaux et secondaires, ponctués par des ellipses, des moments de suspens et de drame, de longues descriptions ennuyeuses, des apogées et des dénouements».

Un théâtre efficace et pertinent.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 18 février. T. : 01 43 28 36 36.
Une Adoration est publié aux éditions Actes Sud.

 

 


Archive pour 22 janvier, 2018

Kroum d’Hanokh Levin, mise en scène de Jean Bellorini

 

Kroum d’Hanokh Levin, mise en scène de Jean Bellorini (spectacle en russe, surtitré en français)

  NSK_0132Le spectacle a été créé  en décembre dernier avec la troupe du Théâtre Alexandrinski  à Saint-Pétersbourg.  Kroum revient dans son pays, bredouille, et n’a même pas de quoi rapporter un cadeau à sa mère. Il retrouve son quartier, ses potes, sa petite amie, ses voisins tels qu’il les a quittés. Tous subsistent, s’enfoncent ou meurent dans la médiocrité. Pusillanime, il rêve de repartir, d’écrire un roman ou d’un ailleurs pour échapper à son environnement misérable, où les habitants vivotent dans la promiscuité. Et l’auteur a affublé tous ses personnages de sobriquets.

Hanokh Levin (1943-1999), figure majeure du théâtre israélien contemporain, nous a laissé une cinquantaine de pièces, surtout des comédies aigres-douces. Ses personnages, prisonniers de leur  couple, de leur  famille ou d’une communauté,  ont  une lucidité terrible et un humour acide, dans la plus grande tradition du théâtre juif. L’irrésistible fantaisie de l’écriture, son cynisme ravageur se doublent toujours d’une tendresse de l’auteur pour leur maladresse constitutive. Kroum n’y déroge pas et dans une langue simple, parfois crue, où le ridicule confine parfois au poétique, offre une galerie de portraits hauts en couleurs.

 Un immeuble sans façade avec, sur trois niveaux, sept pièces exigües où les habitants vivent les uns sur les autres. Jean Bellorini a conçu ce décor pour montrer à la fois l’isolement des personnages: chacun dans sa case mais dans une promiscuité où vivent ceux dont nous allons peu à peu, à l’occasion du retour de Kroum, connaître l’intimité, les liens qui les unissent et les interactions entre eux.

 «Faire le choix d’un texte d’un auteur étranger ni russe, ni français  mais israélien, porteur d’une culture encore toute autre. Choisir un texte sans héros, ou plutôt avec un anti-héros absolu, qualifié sans ambiguïté possible, d’ectoplasme »,  a été le pari de Jean Bellorini. Il a proposé  Kroum à la troupe du théâtre Alexandrinski qui l’a invité à faire une mise en scène dans le cadre d’échanges entre la France et la Russie. Fondée en 1756 et située au cœur de Saint-Pétersbourg, cette prestigieuse maison classée au patrimoine mondial de l’Unesco, et dirigée aujourd’hui par Valeri Fokine, a accueilli  La Mouette d’Anton Tchekhov à sa création en 1896 et, durant le siège de Léningrad de 1941 à 1944, on y jouait gratuitement des opéras pour la population affamée.

 Le metteur en scène, directeur du Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis, cherchait un texte choral pour cette troupe russe. Dans Kroum, pas de personnage principal : tous sont embarqués dans la même galère. Une micro-société représentative des «gens d’en bas», d’ici ou d’ailleurs… Kroum l’ectoplasme, la quarantaine (Vitali Kovalenko), un Oblomov à la petite semaine, drague Trouda, la bougeotte (Vasilissa Alexéeva) elle-même courtisée par un autre soupirant qui finira par l’épouser. Tougati, l’affligé (Dmitri Lyssenkov), toujours malade, se marie avec Doupa, la godiche (Yulia Martchenko) avant de rendre l’âme, largué par sa femme mais entouré de ses amis. «Il est passé du ressort de la médecine, à celui du néant», épilogue le docteur Schibeugen, aux allures de croque-mort philosophe, quand Tougati décède, plein de regrets : «Ce que j’ai connu jusqu’à présent, ça ne s’appelle pas vivre.» «Pense à l’amour qu’on ne nous a pas appris à prendre, qu’est-ce que tu perds ? », lui dit Kroum pour le consoler.  Et il y a les aînés : la mère de Kroum, et le couple du troisième étage, avec leur vie derrière eux…

 Deux mariages (ratés bien entendu !), un enterrement et le trépas de la mère de Kroum en conclusion: à la satisfaction du vieux couple abonné aux cérémonies pour  s’y empiffrer. Inséparables, ils se détestent autant qu’ils s’aiment. Image de l’avenir qui attend les plus jeunes ! Shkitt, le taciturne (Ivan Efremov) regarde tous ces événements sans piper mot, alors que tous les autres sont bavards. Un peu trop parfois, et on suit difficilement les dialogues surtitrés  !

La pièce, interprétée de manière très naturaliste, a du mal à trouver sa vitesse de croisière et les premières scènes d’exposition sont particulièrement longues. Mais l’excellence des comédiens l’emporte quand l’action s’accélère. Avec en particulier, Dmitri Lyssenkov en Tougati l’affligé,  neurasthénique, obsédé par sa santé et les bienfaits de  gymnastique, que, bien sûr, il ne pratique pas. Sa mort est un très beau moment d’écriture et de jeu où l’émotion affleure. Même chose  pour ses duos amoureux avec Doupa la godiche, qui l’épouse en désespoir de cause. On sent une troupe homogène comme dans beaucoup de théâtres russes, avec des acteurs, musiciens, techniciens, dramaturges, décorateurs hors pair, et tous formés à la même école.

 Fausse note : les costumes de Macha Makeïeff, volontairement laids et criards, enfoncent encore plus les personnages dans leur médiocrité et en soulignent inutilement la pauvreté et la misère morale. Hanokh Levin ambitionnait sans doute un style moins univoque, plus léger et proche du cabaret. Et pourquoi dans cette mise en scène, des références au néo-réalisme italien? Avec des extraits d’I Vitelloni de Federico Fellini, des airs de Nino Rota, et aussi le Lasciami morire du Lamento d’Arianna de Claudio Monteverdi… Cela donne au moins l’occasion de profiter des talents vocaux des acteurs et de la musique de Michalis Boliakis, au piano et à l’accordéon. Et Capri, vers laquelle s’envole la copine sexy de Doupa la godiche, sous le charme d’un Italien en rut, évoque suffisamment le désir d’évasion pour nous éviter la dernière séquence, pourtant magnifique de ce film. Désir d’évasion auquel va céder, contre toute attente, le mystérieux Taciturne. Kroum, lui demeure seul avec son deuil, dans la minuscule cellule familiale, au milieu de l’immeuble déserté.

A voir pour la générosité et le travail des comédiens, longuement salués par le public.

Mireille Davidovici

Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine Saint-Denis) jusqu’au 28 janvier. T. : 01 48 13 70.

La pièce, traduite par Laurence Sendrowicz, est publiée aux Editions Théâtrales.

 

 

 

Après le tremblement de terre,d’après d’Haruki Murakami, mise en en scène de Michaël Dusautoy

Crédit Photo : Collectif Quatre Ailes

Crédit Photo : Collectif Quatre Ailes

 

Après le tremblement de terre, d’après Honey Pie et Superfrog Saves Tokyo, nouvelles extraites d’After the quake d’Haruki Murakami, adaptation de Frank Galati, mise en en scène de Michaël Dusautoy (spectacle tout public à partir de dix ans)

 Le Collectif Quatre Ailes, avec Annabelle Brunet pour la vidéo et la scénographie, Julien Amigues pour les marionnettes 3D, Etienne Boguet pour le design et les dessins, et Michaël Dusautoy pour la mise en scène et la scénographie, est une équipe absolument performante. Deux histoires s’imbriquent l’une dans l’autre, se croisent pour aider les spectateurs, avec des images diffusées sur de petits écrans, à prendre la mesure du tremblement de terre de Kobé qui, irréversiblement, a bouleversé tant de destins nippons.

 Dans l’appartement de Sayoko, sa petite fille, Sala  a un cauchemar récurrent : un « bonhomme-tremblement de terre» va venir l’enfermer dans une boîte, ce qui l’empêche de dormir.  La catastrophe a eu lieu les semaines précédentes et Sayoko appelle un ami fidèle qu’elle aime, Junpe, un auteur de nouvelles, pour qu’il réconforte la petite insomniaque, en inventant pour elle un ours mélomane.

Et dans un autre appartement à Tokyo, Katagri, chargé de recouvrement dans une grande banque, reçoit la visite d’une mystérieuse grenouille de deux mètres de haut qui lui demande de l’aider à combattre un lombric géant qui hiberne dans le sous-sol de la banque. Il risque en effet d’anéantir Tokyo dans un terrible tremblement de terre. La peur et l’angoisse surgissent de ces images d’anéantissement.

Le maître d’œuvre de ces deux histoires est le narrateur qui, à sa table, écrit, imagine, invente, dessine, colle et nomme les personnages, en manipulateur et marionnettiste dans l’âme qu’il est. Damien Saugeon est facétieux, réfléchi et inquiet quand il observe ses créatures. La réalité qu’il crée est transmise par des images vidéo colorées sur des meubles neutres. Une petite fille de dessin animé représente Sala, il y a des images de gratte-ciels et d’autos  dans la ville  et une grenouille en ombre vivante.Présente dans les deux histoires ; pour l’une, Superfrog de bande dessinée et Yunpe ( Romain Cottard) en poète aux allures de grande grenouille, debout, jambes élancées et bras en l’air, quand il conte et raconte.

L’amoureux des lettres se jette dans une danse effrénée et joyeuse, dénouant la représentation, initiée au départ par la course à pied du narrateur qui est la voix de la petite fille du dessin animé. Jean-Christophe Laurier est l’employé de banque surpris et le père absent. Et Alexandrine Serre, joue la mère inquiète et amoureuse. Les personnages passent d’un scénario et d’une figure à l’autre, en tentant de venir en aide aux proches et aux inconnus, au-delà des terreurs, des effrois et des énigmes. Face à l’insoutenable des catastrophes naturelles, chacun se veut utile et digne de son voisin.

Le spectacle, un rien savant, coloré et acidulé, pétille d’invention et si les histoires parfois s’entrechoquent, elles amusent le public. Une jolie promenade raffinée du côté des réalités et des rêves japonais.

Véronique Hotte

Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez, en collaboration avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry-Centre Dramatique National, Manufacture des Œillets à Ivry (Val-de-Marne) du 16 au 27 janvier.

Théâtre d’Etampes (Val-de-Marne), le 2 février. Espace Culturel Robert Doisneau, Meudon (Hauts de Seine), le 6 février. Théâtre des Trois Chênes, Le Quesnoy (Nord), les 16 et 17 février.

Salle Europe, Colmar (Haut-Rhin), le 12 octobre.

 

 

Penser texte et mise en scène de Pierre Bénézit

 

Penser texte et mise en scène de Pierre Bénézit

 ©Lisa Lesourd

©Lisa Lesourd

 Dans une boutique meublée uniquement de chaises, Paulbert et Gérald reçoivent la visite d’une jeune femme qui se croit dans une épicerie et veut acheter une bouteille de vin pour aller à une soirée entre amis. Pendant qu’une prétendue voisine est partie chercher ladite bouteille dans une (vraie) épicerie à quelques rues de là,  la jeune femme  patiente dans ce curieux magasin.

 Elle découvre alors la réelle occupation des deux sbires : ils conçoivent et écrivent des dialogues originaux. Partant du principe que tout a déjà été dit, ils vendent des conversations sur mesure pour diverses occasions. On peut ainsi leur passer commande d’une discussion pour une soirée, mais voilà, les chalands ne se bousculent pas au portillon…Les trois personnages parlent alors de ce qu’expriment les mots : la pensée. Revient sur le tapis la sempiternelle question du : « penser à rien », ce qui revient quand même à penser ! Sauf qu’il faut distinguer : penser « à » rien,  et penser « le » rien.

L’auteur s’interroge aussi sur le temps ; comme s’il tournait en rond et finissait par se répéter inlassablement. Les personnages créés par Pierre Bénézit se disent que «le passé n’existe plus, le futur n’existe pas encore. Il n’y a donc en définitive que le présent. Mais y a-t-il un espace pour le présent entre le passé et le futur ? » Derrière les jeux de langage, se cache de la pensée, et cette comédie recèle des petits moments philosophiques à piocher.

 Un univers post-Deschiens, servi par une mise en scène simple et des comédiens bien choisis, farfelus et un peu clownesques : juste ce qu’il faut pour que cela ne devienne pas ennuyeux. On y retrouve Olivier Broche, comédien chez Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. L’enfant qui prenait des claques derrière la tête, c’était lui ! Anne Girouard, qu’on a vue dans la série Kaamelott, comme dans les spectacles d’Anne-Laure Liégeois. Elle a aussi joué sous la direction de Vincent Debost qui incarne le troisième larron de ce Penser qu’une  légère dose d’absurde rend vraiment attachant. Et ce spectacle de soixante-cinq minutes  propose aussi quelques idées et matière à réflexion !

 Julien Barsan

 Théâtre de Belleville, 94 rue du Faubourg du Temple, Paris XIème. T.01 48 06 72 34, jusqu’au 4 mars.

 

Bluebird de Simon Stephens, mise en scène de Claire Devers


Bluebird de Simon Stephens, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Claire Devers

 

©Julien Piffaut

©Julien Piffaut

Simon Stephens, dramaturge et scénariste anglais de quarante six ans, s’est fait connaître dès 1998 avec Bluebird au festival des jeunes auteurs du Royal Court à Londres. Il a depuis écrit de nombreuses pièces qui font penser à celles de Dennis Kelly dont  en ce moment Oussama ce héros va être jouée au Monfort, et Constellations (voir Le Théâtre du blog) est présentée au Théâtre de l’Aquarium.
Claire Devers, cinéaste,  avait réalisé un premier et remarquable long métrage: Noir et Blanc en 1986, couronné de la Caméra d’or à Cannes… Puis Chimère, et surtout Max et Jérémie avec Philippe Noiret et Christophe Lambert, Les Marins perdus, Le Pendu, Rapaces… portrait d’un trader de la City à Londres. Mais elle s’est aussi intéressée au théâtre et à ses acteurs comme Marcel Bozonnet, Laurent Stocker, Clotilde Hesme, Domnique Reymond… qu’elle a fait jouer dans ses films. Bluebird est sa première mise en scène.

Cela se passe la nuit dans des quartiers sinistres de Londres, proches de la City avec ses grands buildings sans âme, canal glauque, lumières crues…  Jimmy Macneill, la quarantaine, chauffeur de taxi, conduit sa Nissan Bluebird et on devine vite qu’il est profondément seul.  Il écoute volontiers ses clients qui restent son unique et véritable contact avec le monde et qui lui parlent volontiers de leur vie. Comme Robert Greenwood, cinquante ans, corpulent, visiblement alcoolisé. Il y a aussi Angela, une très jeune femme  très sexy et rebelle que son oncle a violée et tabassée.  Et Andy Green, un videur de boîte, bâti comme une armoire à glace. Billy Lee, épuisé, un poignet dans le plâtre qui a eu trois tendons sectionnés. Richard Wright, un mécanicien écossais du Métro londonien, lui aussi cassé par un travail ingrat et à qui Jimmy confiera qu’il était écrivain. Une adolescente de quinze ans, mais au maquillage et aux vêtements très voyants et qui doit faire le trottoir. Elle lui proposera de coucher avec lui car elle n’a pas de quoi payer le prix de la course.  Janine Williams, une ancienne prof élégante mais sans doute dépressive, la quarantaine Bref, toute une galerie d’hommes  et femmes minés par une vie douloureuse, parfois violents que . Jimmy écoute bienveillant: « Je suis navré, je comprends » puis il finit par parler lui, de la tragédie absolue qui l’a cassé : la perte de sa petite fille tuée dans un accident de la circulation.

Il a quitté aussitôt sa compagne Clare, la mère de cette enfant et il l’appelle de temps en temps mais ne n’a pas revue depuis cinq ans. Il répète au téléphone qu’il doit absolument la voir et lui dire quelque chose, qu’il a aussi un cadeau à lui offrir. La rencontre aura finalement lieu. Ils sont seuls, tous les deux, la voiture entre eux. Aussi hostiles et maladroits l’un que l’autre. Avec des mots banals du genre: « Tu as bonne mine.(…). Tu as vraiment bonne mine. Tu t’es coupé les cheveux. Depuis la dernière fois qu’on s’est vus. » Et il lui répond : « C’était il y a cinq ans. Bien sûr que je me suis coupé les cheveux. »Il lui dit aussi que depuis qu’il l’a quittée très brutalement-il n’a en effet même pas assisté à l’enterrement de leur enfant-il n’a plus de logement, dort dans son taxi, et se  douche dans une station-service! Il prétend que cette vie lui convient.

Et comme pour expier, bien qu’il s’en défende, il veut lui donner un gros sac bourré de billets : toutes ses économies depuis cinq ans qu’il travaille comme taxi, lui, l’ancien écrivain qui a abandonné tout espoir de continuer à l’être! On ne vous révélera pas ce qu’il dit à son ancienne femme à propos de cet accident mortel, mais on peut le deviner… Après cette tragédie, Clare comme Jimmy n’ont plus que les mots pour faire face à toute la cruauté de la vie qui a fait exploser leur couple. Mais cette nuit-là, ils retrouveront un peu de la grande tendresse qu’ils avaient l’un pour l’autre. Même s’ils savent tous les deux qu’il y a désormais un avant et un après dans leur relation. Elle n’a de toute façon, lui dit-elle, pas beaucoup de temps à lui consacrer : elle vit maintenant avec un cardiologue dont elle attend un enfant. Et lui sait qu’il n’a pas d’autre issue que de continuer à faire le taxi. Se reverront-ils jamais ? » La scène finale est poignante de vérité: -Je suis contente d’être venue, Jimmy. -Bien. Ça m’a fait du bien de te voir, tu sais. Quelle nuit ça a été. Ouais. Quelle nuit. »  Fin de la rencontre…

Cette histoire tragique n’arrive pas qu’aux autres-il nous souvient d’un couple du Var qui a vécu presque exactement la même! Mais le mari et la femme ne se sont pas quittés. Et Simon Stephens sait parfaitement la dire au théâtre, même si les ficelles sont un peu grosses, et si la pièce est construite en deux parties distinctes : dans  la première, les clients de Jimmy lui racontent leur vie mais lui parle peu et répète souvent « Je suis navré, je comprends. »  Et dans la seconde, seul le couple  est en scène.

« Porter Bluebird à la scène, dit Claire Devers, relève du défi, car tout est censé se passer dans un taxi. Comment restituer une parole dans l’habitacle d’un taxi sans en subir l’enfermement et laisser l’acteur au centre d’un projet théâtral sans l’obstruer par de la tôle. Comment faire exister ce taxi, son errance, sans le montrer ou partiellement ». Si on veut, mais on peut faire les choses simplement. Ce que la metteuse en scène a bien réussi. Nombre de scènes se passent dans  la voiture, mais filmées de façon très fine et retransmises sur grand écran. A des kilomètres de ce qu’on voit habituellement sur les plateaux de théâtre… Et il y a tout un beau travail de cinéaste expérimentée sur Londres la nuit, avec de grandes images projetées (vidéos de Yann Philippe et Renaud Rubiano) sur des châssis de grillage, ce qui donne la dimension nocturne nécessaire au quotidien de Jimmy et à cette virée nocturne obligatoirement immobile ici,  à bord de cette Nissan Bluebird. Sans jamais nuire à la qualité du travail théâtral. Une réserve importante: que deviendront ces images projetées sur multiples et grands écrans quand le spectacle sera en tournée dans des espaces beaucoup plus petits comme la salle Jean Tardieu du Théâtre du Rond-Point? Le bluebird, dans ces cas-là, risque fort d’y perdre pas mal de plumes!

La direction d’acteurs est en effet de tout premier ordre. Baptiste Dezerces, Serge Larivière, Marie Rémond qui joue Angela, une adolescente et Janine,  Julie-Anne Roth (Clare) et bien sûr, le grand Philippe Torreton (Jimmy) sont tout de suite crédibles. Et Claire Devers réussit à faire naître l’émotion, ce qui n’était pas gagné dans ce grand chapiteau dont les toiles vibraient ce soir-là sous le vent furieux.Visiblement, ce qui a plu à la metteuse en scène: la possibilité de raconter une histoire, chose peu fréquente-car mal vue-dans le théâtre contemporain. Mission accomplie, même si la pièce d’abord parfois longuette (les dialogues du début sont surtout des monologues) et aux effets un peu faciles. Le texte flirte parfois avec le théâtre de boulevard et ne prend vraiment son envol que dans la seconde partie. Mais tel que l’a montée Claire Devers, Bluebird mérite d’être découvert…

 Philippe du Vignal

Spectacle créé à L’Espace des arts (hors les murs) de Chalon-sur-Saône, du 16 au 18 janvier.
Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence, du 23 au 27 janvier.
Maison de la Culture d’Amiens, les 1er et 2 février.
Théâtre du Rond-Point à Paris, du 7 février au 4 mars. Théâtre de Sartrouville, (Yvelines), les 29 et 30 mars.

Célestins-Théâtre de Lyon, du 3 au 7 avril.

Les Bacchantes d’Euripide, mise en scène de Bernard Sobel

 

Les Bacchantes d’Euripide, mise en scène de Bernard Sobel, en collaboration avec Michèle Raoul-Davis

 

©Photo H. Bellamy

©Photo H. Bellamy

Le grand dramaturge grec écrivit cette pièce à la fin de sa vie la fin en 408 avant J. C. , en même temps qu’Oedipe à Colonne. On peut y voir comme Michèle Raoul-Davis: «une grande pièce sur le théâtre, la nature de l’illusion théâtrale et ses effets (…)  et sur l’identité, identité de nature, d’âge, de sexe, de position sociale et d’origine.» Mais bon, elle n’a pas la virulence tragique des Troyennes, de Médée ou même d’Hécube. On peut y voir toute la violence, la folie et le fanatisme s’emparer d’un pays dit civilisé… Comme aussi la naissance du théâtre occidental, à partir des cérémonies en l’honneur du dieu de la vigne. Chacun peut y retrouver les siens…

Cadmos, roi de Thèbes  a confié à Penthée son petit-fils le gouvernement de la cité. Et Dionysos, le fils de Zeus et de la mortelle Sémélé, lui, est revenu sous les apparences d’un mortel dans sa ville natale de Thèbes, et  veut se venger de ceux qui nient sa divinité, comme justement Penthée, son cousin. Le devin Tirésias, par calcul, respecte ce Dionysos qui va ensorceler les femmes de la ville et les conduire dans la forêt. Le vieux Cadmos autorisera ce culte dans l’intérêt de sa famille… Devenues  délirantes,  ces femmes se livreront à la destruction et à des orgies, mais à la grande colère de Penthée qui veut rétablir l’ordre. Travesti en femme, il va aller les voir mais découvert et battu par ces bacchantes, il sera tué par Agavé, sa mère qui découvrira ensuite qu’elle a tué son fils! Et cette terrible histoire peut sonner comme une victoire de la décadence et de la sauvagerie.

Cela commence par un beau petit film projeté sur le grand mur de pierres blondes du fond de scène, sur la fabrication dans un atelier de décors, de morceaux de colonne doriques qui seront ensuite assemblés. Et qu’on apercevra entassés derrière ce mur, par deux ouvertures. A la fin,  ces superbes colonnes de marbre… en polystyrène seront broyées par les mâchoires d’engins de chantier dans un boucan infernal. Evocation d’une Antiquité à jamais disparue, et dont nous n’avons conservé que quelques traces ? On ne sait trop mais en tout cas, cela se laisse voir avec plaisir… Mais ensuite malheureusement, les choses se gâtent et, entre ces deux parties filmées, on a droit à une bien mauvaise adaptation-nous avons vérifié-qui ne rend pas compte de la violence et de la poésie qui existe dans le texte en grec ancien avec des références mythologiques que la plupart des spectateurs ne connaissent pas. Prudent, Bernard Sobel a joint un glossaire au programme mais mieux vaut le lire avant la représentation…

Et la mise en scène ? Du genre appliqué, sans aucune audace et donc vite ennuyeuse. La pièce-c’est vrai-est très difficile à monter. Le grand Klaus Michael Grüber  en avait fait  fait une remarquable et forte adaptation, pleine de poésie, avec Michael Koenig et Bruno Ganz, à la Schaubühne en 1974, et il en existe une belle captation que la grande Madeleine Marion montrait  toujours en exemple à ses élèves comédiens. Et nous n’avons pu voir la récente mise en scène de Sara Llorca.
Ici, on sent chez Bernard Sobel l’influence de Klaus Michael Grüber mais il ose encore-sans doute pour faire moderne?-se servir des vieux trucs  roublards du théâtre contemporain, comme le jeu des protagonistes par moments dans la salle! Quant aux pauvres bacchantes aux longues chevelures végétales-quatre seulement!-il les fait se rouler dans l’allée centrale entre les gradins. Tous aux abris !

Vincent Minne (Dionysos), Matthieu Marie qui joue à la fois Penthée et sa mère Agavé) et Claude Guyonnet (Cadmos) font le boulot mais Jean-Claude Jay (Tirésias) avait ce soir-là quelque mal avec son texte… Impossible en tout cas de se laisser embarquer une minute dans cette histoire et aucun des personnages n’est vraiment crédible. Et on oubliera les costumes franchement ratés comme ces  jupes en tissu écossais des Bacchantes… Bref, il y aurait fallu plus d’impertinence pour dire toute la violence, le sexe et la sauvagerie qui sous-tendent cette pièce, y compris et surtout dans la scénographie. Désolé, mais cette mise en scène démonstrative et assez sèche, ne fonctionne pas bien et on n’y retrouve pas la force d’Hécube que Bernard Sobel avait montée autrefois. On ne vous conseille donc pas le déplacement, que vous connaissiez la pièce ou non…

Philippe du Vignal

 Les Bacchantes, sans doute  la dernière pièce d’Euripide et  la dernière mise en scène de Bernard Sobel qui y voit une correspondance forte avec ce que nous vivons aujourd’hui : la fin d’un monde et la difficile naissance du nouveau. Une faille anthropologique. Fin du (bref) siècle classique grec et fin pour nous-les politiques de droite l’ont dit et répété-du programme du Conseil National de la Résistance : non, le théâtre n’a plus à être un service public, pas plus que l’eau, l’électricité, ou la Poste, privatisées à tout va. Commencement d’un chaos d’on ne sait quoi encore.

Entre un Dionysos doucereux et un Penthée un peu raide, que vont choisir les bacchantes, ces petites paysannes fascinées par le demi-dieu? Mais peut-on être dieu à demi ? Difficile !  Elle sont comme celles du Dom Juan de Molière, avides de nouveauté et tentées par l’irrationnel… Quant à la vengeance de Dionysos contre Thèbes, elle est trop cruelle : enivrer les femmes de cette cité ingrate qui n’a pas rendu au nouveau dieu le culte qu’il demandait, jusqu’à les assoiffer de sang, et faire d’Agavé l’ogresse de son propre fils ? Cette fin “gore“ réjouirait les adolescents avides de sanglantes histoires, tout comme la poésie sauvage des noms de cette Grèce encore barbare. Ils seraient déçus de ne pas savoir, à la fin, qui sont les bons et les méchants, ce qui leur donnerait à penser peut-être même l’idée de dialectique. Valable aussi pour les adultes : comment interpréter ce mystère ?
Pas d’accord, avec notre ami Philippe du  Vignal :  cela vaut la peine d’y aller voir.

Christine Friedel

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes. T. : 01 48 08 39 74, jusqu’au 11 février.

 

 

Ombre (Eurydice parle) d’Elfriede Jelinek, mise en scène de Katie Mitchell

 

 

Schatten (Eurydike Sagt), Ombre (Eurydice parle) d’Elfriede Jelinek, traduction de Sophie Andrée Herr, mise en scène de Katie Mitchell  (en allemand surtitré en français)

 

©Gianmarco Bresadola

©Gianmarco Bresadola

Orphée, véritable mythe du veuf inconsolé dans Les Géorgiques de Virgile et Les Métamorphoses d’Ovide, connaît, on le sait, une triste fin: les dieux des Enfers lui ont permis de revenir sur terre avec Eurydice mais elle doit marcher derrière lui, et il n’aura  pas le droit de se retourner pour la voir, avant qu’ils aient franchi la limite qui sépare les morts des vivants. Mais Orphée ne résistera pas à la tentation et perdra Eurydice une seconde fois, incapable de limiter ses désirs, victime d’un violent excès d’amour. Ce non-respect de l’interdiction traduit le flagrant délit d’un attachement aux sens.

 Dans Ombre (Eurydice parle) de l’Autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, monté par la Britannique Katie Mitchell, avec la troupe de la Schaubühne de Berlin, Eurydice ne voit pas les choses sous cet angle. Contre l’injonction patriarcale mythique, elle se saisit en effet d’elle-même-corps et conscience-pour s’enfuir et disparaître d’un monde trivial et organisé pour le seul bien-être du mâle. D’abord, Orphée ne se retourne pas vraiment, et Eurydice résiste et traîne. Mordue par un aspic, elle rejoindra volontairement le royaume des morts et ne suivra donc pas celui dont elle veut se séparer.

Elle désirait en effet écrire, être elle-même enfin, et se concentrer sur un manuscrit, mais elle en était toujours empêchée par Orphée, ici un viril séducteur et chanteur de rock qu’adule sa foule de groupies et qui appelle son épouse à ses côtés pour qu’elle le rassure en se donnant à lui : «Et  alors, je devrais partir d’ici ? Alors que j’ai enfin trouvé ce que j’ai cherché : l’absence. L’être-loin. De tout… Les ombres ne veulent pas me lâcher et moi je ne veux pas les lâcher… et moi, pauvre ombre, je dois rester derrière lui. Seulement parce que le chanteur le veut ? Parce qu’il ne veut rien ? Parce qu’il me veut, moi, le rien ?» En accédant au songe existentiel, elle revendique le statut d’ombre…

Le spectacle est rythmé par une création vidéo en direct, dans un dispositif inventé avec les acteurs, réalisateurs et créateurs sonores de la Schaubühne qui réactualisent le cheminement visuel et auditif subi par Eurydice.  Sur le plateau, la Coccinelle Volskswagen de Madame lui est bien utile pour ses déplacements quotidiens et pour parcourir les tunnels sans fin de béton froid des nos immenses parkings infernaux avec ascenseur, pour atteindre entre autres, le niveau : «-99 », séjour d’Hadès. A jardin, la cabine de la narratrice et, à cour, la loge du chanteur rock que jouxte une route où roule la voiture. La vidéo fait défiler les lumières clignotantes jalonnant le labyrinthe. Et  les musiques et cris des fans résonnent au concert d’Orphée.

Cette démonstration grandiose varie entre humour et amusement moqueur : la parole d’Eurydice est claire : la femme enfin révélée, œuvre aujourd’hui à la libération d’un joug ancestral qu’elle fait voler en éclats, après l’avoir subi puis analysé. Un spectacle flamboyant de conviction filmique et théâtrale, avec une belle orchestration scénique et des  propos subversifs: l’écrivaine dénonce en s’amusant, les postures d’autrefois! Avec des acteurs toujours justes et précis, comme Jule Böwe, Stephanie Eidt, Renato Schuch et Maik Solbach.

 Véronique Hotte

 La Colline-Théâtre National, rue Malte-Brun, Paris XXème  jusqu’au 28 janvier 2018. T. : 01 44 62 52 52

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