Les Soldats d’après Jakob Michael Reinhold Lenz, et Lenz d’après Georg Büchner, adaptation et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois

©Christophe Raynaud de Lage

©Christophe Raynaud de Lage

Les Soldats d’après Jakob Michael Reinhold Lenz et Lenz d’après Georg Büchner, adaptation et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois

 

On connaît peu cette pièce formidable (1775) mais rarement jouée et devenue mythique depuis que le tout jeune Patrice Chéreau (vingt-quatre ans !) l’avait montée en 67, à Chaillot, dans le cadre du concours des jeunes compagnies et qui lui avait valu le prix. Cette mise en scène l’avait consacré. Il nous souvient encore assez bien d’une réalisation, avec des acteurs encore un peu inexpérimentés mais profondément intelligente et pleine d’audace, avec un belle scénographie de Richard Peduzzi et de formidables costumes de Jacques Schmidt (décédé en 1996), collaborateurs auxquels il restera fidèle toute sa vie.

 Sur le plateau du Théâtre 71, face public un dispositif plastiquement très réussi, celui d’une salle de spectacle avec des loges en bas et, au premier niveau,  quelques gradins  avec des chaises en velours rouge. Mais la scène est absolument nue: aucun rideau, aucun pendrillon, juste des portants pour quelques costumes côté cour, et quelques chaises côté jardin, et une table au centre du plateau. La salle va rester éclairée pendant un bon moment… Et cela commence et finit assez joyeusement avec une ouverture et un final composés par Bernard Cavanna, joués par un orchestre de quelque vingt acteurs et musiciens réunis (flûte traversière, trombone, grosse caisse, trompette,  bandonéon, cymbales, clarinette, violoncelle…).   Et il y a ensuite un  extrait des Notes sur le Théâtre de Lenz écrites en 1776 : «Ce qui rend la vie intéressante, c’est l’imitation de la nature…». Mais bien mal dit, et comme récité!

Puis on en arrive à la pièce elle-même, l’histoire d’un jeune soldat en permission, et d’une très jeune fille, Marie, fille de commerçant en tissu à Armentières, qui aime Stolzius, un  garçon de son âge. Bref, l’espoir solide d’un “beau mariage”, comme on disait autrefois, du moins, tel que le voient les Wesener, ces parents très autoritaires. Mais voilà… Marie est fascinée par un jeune capitaine qui veut l’emmener au théâtre, ce qui pour elle, est synonyme d’émancipation et de liberté. Désobéissant à son père qui s’oppose formellement à cette sortie, au motif qu’une fille de son âge n’a pas à fréquenter ce genre d’endroit « douteux »… La jeune fille rentrera du théâtre, folle de joie, et déjà amoureuse  mais son père est furieux et l’enverra sans manger dans sa chambre. Et Marie se disputera avec sa sœur Charlotte…

Le capitaine a quand même signé une promesse de mariage à son père, et va faire l’amour avec Marie mais il l’abandonnera vite, et sans aucun état d’âme. Marie, humiliée et psychologiquement cassée, se mettra alors à coucher, comme par dépit, avec nombre d’autres officiers, puis sera violée par un domestique et deviendra alors la pute habituelle de toute une bande de soldats  brutaux d’un régiment et sexuellement frustrés. Appartenant à une sorte de caste toute puissante, ils considèrent en toute impunité les femmes comme des proies faciles. Marie se retrouvera vite détruite par ces jeunes gens qui n’ont pas une bien haute idée de la vie humaine et surtout des femmes, entraînés qu’il sont à tuer selon la loi militaire… qui leur convient parfaitement. Ici, les rapports sociaux et entre sexes différents sont d’une dureté absolue. Et les nobles, bien entendu, méprisent  la classe bourgeoise. Comme cette Comtesse  qui lancera de haut à Marie: « Pauvre enfant, comment en êtes-vous venue à vous chercher un mari au-dessus de votre condition? »  La très jeune femme  est bien la victime  désignée de  l’autorité paternelle et d’une société  d’hommes qui ont un pouvoir quasi-absolu sur les femmes… Et un jour, horreur absolue: on retrouvera  près d’une rivière et dans la neige le corps de Marie qui a été tuée sans doute par un pervers. Son père qui rêvait d’en faire une dame, l’aura perdue à jamais…

« Lors de la traduction et de l’adaptation du texte, dit Anne-Laure Liégeois, j’ai pris toutes les libertés : réadaptation de scènes, création de scènes silencieuses, interprétation inévitable du sens et éclaircissement de celui-ci selon certaines directions, transformation de certains personnages, mort de certains et naissance d’autres, réécriture des didascalies. » (…)« Il n’a pas été question de trahir le texte ni dans son exceptionnelle forme, ni dans son fond. » Pas question de mettre en doute l’honnêteté des intentions  de la metteuse en scène qui a cassé l’unité de temps. Oui, mais voilà, il y a ici trop d’erreurs: d’abord, on ne comprend pas bien cette scénographie qui, assez réussie sur le plan plastique, reste bien académique: du genre brechtien comme on en voyait souvent encore dans les années 80. Vaste plateau donc comme on l’a dit, avec absence de rideaux et de pendrillons, non-figuration des lieux, simulacre de théâtre en fond de scène, petite scène sur roulettes circulant sur la  vaste scène, éclairée par une petite guirlande lumineuse, et servantes au début de la représentation… Et acteurs toujours en fond de scène et qui écoutent leurs camarades, vieux procédé plus qu’usé et qui renforce le côté déjà assez statique de la mise en scène. Sans doute pour dire le « théâtre dans le théâtre ». Mais bon, de ce côté-là, on a beaucoup donné.  Et Anne Laure-Liégeois, à partir d’un texte aussi fort où Lenz a développé une véritable critique sociale, a sans doute voulu en dire trop . “Le silence, le mouvement et l’immobilité, dit-elle, auront une place dramaturgique. Il deviendra possible, pour construire des passerelles entre les actions, entre les temps, de recréer des moments de vie sourde, faits de regards et de danse. Un espace libre pour le jeu silencieux et l’image.”

On veut bien, mais, désolé, cela fonctionne peut-être à la lecture et dans un rêve théâtral à la table, mais pas vraiment sur un grand plateau. Et cette dématérialisation du temps et surtout de l’espace, ne sert pas la mise en scène. Les voix se perdent à cause de l’absence de rideaux qui ne les réverbèrent pas, et du coup, on comprend mal les jeunes acteurs qui ne font guère d’efforts pour se faire entendre et qui … ont une diction très approximative. Nous ne sommes sans doute pas tombés sur le bon jour et dans un salle à moitié vide, ce qui n’arrangeait pas les choses!  Mais, si Elsa Canovas incarne Marie avec une belle présence et une gestuelle impeccable, elle boule souvent son texte et surtout articule très mal. Donc on la comprend très mal:  ennuyeux quand il s’agit d’un rôle principal! La faute à qui?  D’abord à l’enseignement qu’ils ont reçu dans des écoles pourtant pilotées par les services du Ministère de la Culture qui ne sont pas assez vigilants mais aussi à la direction d’acteurs: en revanche, on entend très bien en revanche ces impeccables comédiens que sont Agnès Sourdillon, Isabelle Gardien,  Didier Sauvegrain et Véronika Varga (qui jouent très bien le Père et la Mère)
Autre erreur: un manque de rythme que ralentissent encore les inutiles petites scènes muettes! Si bien que, malgré tout l’intérêt du texte, l’ennui pèse assez vite… Il y a, cela dit, des moments où cette mise en scène fonctionne, par exemple quand les soldats écoutent  leur camarade raconter ses “exploits”,  ou quand Marie se fait violer.  Et les scènes remarquablement chorégraphiées par Sylvain Groud sont de toute beauté: à ce moment-là, il se passe vraiment quelque chose sur le plateau. Mais pour le reste, même si Anne-Laure Liégeois n’a pas trahi le texte, on reste quand même sur sa faim… Christine Friedel a pris le relais pour la seconde partie du spectacle.

 Philippe du Vignal

 Lenz,  épilogue aux Soldats

 Anne-Laure Liégeois a choisi d’encadrer le drame Les Soldats entre deux textes qui doivent l’éclairer : les Notes sur le théâtre de Lenz lui-même, et une nouvelle : Lenz, de Büchner, écrite une quarantaine d’années plus tard. Son lien direct avec Les Soldats : au milieu de cette étrange crise que traverse Jakob Lenz chez le pasteur Oberlin,  il est question d’art et de théâtre : « Ce que je réclame en tout, c’est la vie, la possibilité de l’existence, et alors c’est bien; nous n’avons pas à demander ensuite si c’est beau ou laid. Le sentiment d’avoir créé quelque chose de vivant l’emporte sur la beauté ou la laideur, et constitue l’unique critérium dans les choses de l’art. Cette vie, d’ailleurs, ne se rencontre que rarement : nous la trouvons dans Shakespeare, elle renaît avec toute sa puissance dans les chants populaires, parfois aussi dans Gœthe. On peut jeter le reste au feu. » Du reste, le personnage de Lenz renie presque sa vie antérieure de dramaturge : «Je suis un ami de ***  et je viens vous saluer de sa part. » — « Votre nom, s’il vous plaît? » — « Lenz. » — « Ah, ah, ah ! n’est-il pas imprimé ? N’ai-je pas lu quelques drames attribués à un monsieur de ce nom? » — « Oui, mais je vous en prie, ne me jugez pas là-dessus ». 

L’essentiel de la nouvelle parle de tout autre chose : ce délire, cette crise, décrite minutieusement, d’un homme on dirait aujourd’hui “bipolaire“ entre exaltation et abattement, avec une sensibilité aiguë aux sensations, dans une sorte de fusion presque extatique avec la Nature. Devant leurs partenaires, attentifs et immobiles, deux comédiens des Soldats, Olivier Dutilloy, puis Agnès Sourdillon endossent successivement cette parole. Le premier, qui a lu au public, en ouverture, les Notes sur le théâtre, joue cette fois son texte de profil, sonorisé sans vraie précision, avec un lyrisme qui touche parfois au pléonasme ; la seconde retrouve le caractère très concret du texte, avec le dynamisme de la quête qui le constitue.

Cela ne suffit pas pour que cela marche. On comprend le désir d’Anne-Laure Liégeois d’offrir au public et à deux des comédiens « un cadeau, un objet plus intime offert dans la nuit sur le grand plateau désert », son envie de partager ce qui a pu être un document de travail et un plaisir de lecture. Mais ce Lenz  mérite mieux que la fatigue du spectateur, mieux qu’un respect un peu forcé après les secousses des Soldats. Le drame parle de lui-même: laissons le spectateur avec l’amertume des cloisonnements de classes sociales, avec la pitié pour toutes les Marie qui ont plus de cœur que de tête, avec les lâchetés et les trahisons. Il n’a pas besoin de consolation : la meilleure et donnée par l’auteur, c’est la réflexion.

Christine Friedel

Théâtre 71 à Malakoff ( Hauts-de-Seine) jusqu’au 2 février.

Du 6 au 10 février au Grand T-Nantes

Les 13 et 14 février au Volcan-Scène nationale du Havre. Les 20 et 21 février, à Mars-Mons Arts de la Scène.

Le 3 mars aux 3T-Théâtres de Châtellerault ; les 7 et 8 mars au Cratère-Scène nationale d’Alès. Du 20 au 22 mars au Théâtre de l’Union-Limoges. Et du 27 au 29 mars au Théâtre Dijon-Bourgogne.

 

 

 

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