Marys’s à minuit de Serge Valetti, mise en scène de Catherine Marnas

© France 3 / Culturebox

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Marys’s à minuit de Serge Valetti, mise en scène de Catherine Marnas

 Nous ne connaissions pas ce remarquable monologue que Serge Valetti écrivit en 1984, et qui fut créé quatre ans plus tard à Grenoble. Et il y a vingt ans, Catherine Marnas l’avait aussi mis en scène avec déjà Martine Thinières. Sur le plateau, cinq robes de mariée sur des mannequins tristement couverts d’une housse de plastique, quelques mange-disques rouges Penny à piles avec une poignée des années soixante, et des 45 tours éparpillés sur le sol. Maryse, une femme, à l’âge indéterminé, en pantalon rouge, avec par dessus, une curieuse robe faite de lambeaux de tissu, a les cheveux d’un curieux roux rosé ( en fait bien sûr, une perruque qu’elle ôtera à la toute fin). Vêtements, attitude un peu prostrée; à côté d’elle, une grande poupée : on devine tout de suite chez elle, un grande difficulté à assumer sa solitude et un profond mal-être…

Cela commence doucement comme une confidence mais avec des mots crus… :« Il m’a dit que j’avais de beaux yeux… Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? C’est comme quand l’autre, l’autre jour, il m’a dit que j’avais de jolies jambes… Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? S’il essaie d’insinuer par là qu’il veut me sauter, il n’a qu’à dire :-Je veux te sauter ! De toute façon, il ne faut pas me prendre pour une bonbonne, quand je baise, je ferme les yeux, alors ! Il aurait pu dire que je sentais bon, le safran par exemple, parce que ça, je n’y peux rien, j’irais même jusqu’à dire que ça augmente, mon odeur de safran, juste avant l’acte… On parle toujours de l’acte, il faudrait voir à ne pas en parler, sans savoir quoi en dire de bien spécifique. Je me comprends.”

Au fil des paroles, on sait donc vite qu’elle est follement amoureuse d’un certain Raphaël, un sosie  de Jean-Louis Maclaren. Mais elle ne le voit que par intermittence et pas depuis deux jours !
Elle lui a écrit une lettre  qu’elle n’a pas postée pour, comme elle dit, lui faire les pieds. “Les premiers mois, dit-elle, on s’entendait bien, il me faisait des caresses suggestives. “Il me disait : « Je vais te faire des caresses suggestives!» Je le regardais avec mes yeux mi-clos et il souriait comme un cheval. Ça me suggérait des choses, mais je ne sais pas s’il savait vraiment ce que ça me suggérait, parce que s’il l’avait su, il aurait arrêté sur le champ et il se serait mis à penser que j’étais folle au point de ne pas pouvoir me regarder dans une glace, de ne pas pouvoir marcher le long des voies ferrées comme je l’ai vu faire souvent au cinéma.”

Et Maryse nous dira qu’elle va régulièrement consulter un médecin-en fait un psychiatre-ce dont elle n’est pas dupe comme elle le dit joliment: “Oh ! Parce qu’il ne faut pas me raconter des histoires à moi ! J’ai bien vu qu’il y a marqué : ASILE, alors il a beau me raconter n’importe quoi, je sais bien où je suis quand je vais là-bas, puisque c’est marqué dessus. C’est pas mes oignons. C’est pour pas qu’il me touche le zizi, Maclaren! Avant qu’il comprenne qu’en fait Maclaren, c’est Jean-Louis Maclaren, que j’appelle comme ça, Raphaël, il pourra se lever tôt. Je brouille les pistes, c’est normal, sinon ce serait trop facile, comme ça elle croit que je parle de quelqu’un d’autre”.

Elle a mal et sait qu’encore une fois, il ne viendra pas la chercher ce soir. Et qu’il ne lui fera pas l’amour. Mais cela ne l’empêche pas de rêver encore et toujours, avec son langage à elle, brut de décoffrage, où on sent un immense désarroi. Et de temps en temps, elle se passe un disque comme pour s’aider à y croire encore. «J’irais fermer les volets de la fenêtre de la cour parce qu’on s’apprêterait à faire du bruit toute la nuit et je ne voudrais pas que les voisins entendent, surtout sa mère qui habiterait toujours en dessous, même qu’elle serait devenue un peu sourde du temps, mais ça ferait rien, ce serait une habitude que j’aurais prise et que je ne pourrais pas m’empêcher de quitter. Pour la vue et pour le bruit, dans les deux sens. Ne pas être réveillée par ce putain de pianiste et qu’il ne puisse pas nous entendre lui non plus. Il aurait même peut-être déménagé, ce qui rendrait encore plus dérisoire ma volonté de fermer les volets. Je reviendrais de la fenêtre et il me regarderait et on saurait qu’on peut y aller. Je lui mettrais ma main dans le pantalon, là où c’est chaud. Je regarderais encore une fois son oreille et puis il me transporterait dans la chambre avec un petit sourire entendu… Et toute la nuit ça irait, ça irait, ça irait… !

Elle semble revenue de toutes ses illusions et n’aura jamais d’enfant de ce Raphaël mais dans sa grande solitude, elle garde juste l’espoir qu’il revienne. Et il faut aussi qu’elle se libère par la parole, qu’elle se raconte avec ses mots à elle, et c’est une priorité absolue : elle en a un besoin vital : «Et puis la vie risque de passer et je n’y aurais vu que du feu »…  Dans un délire à la fois ancré sur la réalité de sa vie quotidienne mais aussi sur toute la poésie d’une histoire personnelle qu’elle veut ainsi transcender et nous faire partager.

Maryse est là, effondrée mais encore vivante et pleine d’une sorte d’innocence, comme le Ravi de la crèche provençale. Elle essaye aussi de faire preuve d’une grande lucidité, quand elle veut comprendre pourquoi sa belle histoire d’amour est tombée à l’eau. Martine Thinières, est ici très bien dirigée par Catherine Marnas (on avait pu voir dans Lignes de faille montée aussi par elle il y a quelques années, voir Le Théâtre du blog). Toujours précise et juste, vraiment impeccable.  elle  réussit, sans jamais tomber dans le pathos ou la facilité, à nous faire entrer dans le texte de Serge Valetti. Une belle réussite que cette mise en scène…

Philippe du Vignal

Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, Place Renaudel, Bordeaux, jusqu’au 9 février. T. : +33 (0)5 56 33 36 80

Marys’s à minuit fait partie des Six solos de Serge Valetti publiés à l’Atalante Editions, 11 et 15, rue des Vieilles-Douves 44000 Nantes.

 

 

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