Nénesse d’Aziz Chouaki, mise en scène de Jean-Louis Martinelli

© Pascal Victor

© Pascal Victor

 

Nénesse d’Aziz Chouaki,  mise en scène de Jean-Louis Martinelli

Nénesse, cela sonne à l’oreille comme une note musicale et populaire. Un surnom affectif et un peu moqueur… Mais pour l’auteur, la pièce est «une métaphore d’un possible contemporain, et représente une sorte de verrue sur le visage de l’occident, comme la métastase d’un système à bout de souffle, en proie à une hystérie identitaire sans précédent ». Comédie noire ou farce politique ? Cette fiction dramatique est un tableau sans concession des malaises et des maux : « le discours de la réaction », selon Jean-Louis Martinelli, de notre société occidentale aujourd’hui. Nénesse, rocker dans sa jeunesse, ancien légionnaire, a subit deux AVC. Au chômage, il décide alors avec sa femme Gina qui fait des ménages par intérim, d’installer une cabine Algéco dans leur appartement et de la sous-louer 500 € par mois a deux SDF sans- papiers.

Après Une Virée (2004) et Les Coloniaux (2009) d’Aziz Chouaki, au Théâtre Nanterre-Amandiers, cet auteur et Jean-Louis Martinelli collaborent de nouveau pour créer un spectacle politique d’une actualité brûlante, à l’humour grinçant, parfois à la limite du supportable, mais qui ne laisse pas indifférent. Très vite, le public surpris parfois même dérouté, passe du rire au silence et vice-versa… Le comique de certaines situations cache un malaise profond : cette pièce qui parle aussi d’un autre fléau de notre société : la peur. Celle de l’autre, mais aussi de soi. 

Le spectacle est saisissant de vérité quand il nous parle de notre société et du regard porté sur l’autre, différent et fragilisé, ou en dérive. « De retour en France, dit Nénesse,  je me suis rangé des voitures, aussi sec, j’ai fait du chantier, j’étais chef d’équipe. Eh! Ben, je te jure, t’avais du rital, du pollack, du portos, du yougo, mais que du catho quoi, du catho blond yeux verts, alors que là, t’as que du crépu visqueux et merdoyard, des rats d’égout de bas de gamme, à vite dire, en plus aucune ambition je te dis, aucune, comment tu veux que. Nous, avant, dès 6 h du mat, t’avais les doigts dans le béton glacial dès potron minet, alors qu’aujourd’hui t’as les Bonobos, les Ben Laden, les tchadors, la burqua, que la nouvelle boulangère du quartier, elle m’a fait peur l’autre jour. »

Cette comédie amère, parfois trop dans l’excès, est bien menée par de merveilleux comédiens: Christine Citti, Hammou Graïa, Geoffroy Thiebaut, et Olivier Marchal (dans le rôle-titre) que le public découvre là au théâtre. Etonnant de sincérité, il réussit, sans aucun pathos, à faire jaillir les contradictions du personnage, insupportable, de Nénesse. Mise en scène et scénographie entrent en totale cohésion avec l’humeur de la pièce, et son écriture, tranchante et colorée. Comme l’emplacement choisi, par exemple, pour mettre la cabine Algéco dans l’appartement  et qui, une fois dans l’espace, devient semblable à la porte d’entrée monumentale d’une prison. Excellente idée dramaturgique et esthétique.

L’écriture d’Aziz Chouaki a cette qualité précieuse pour les acteurs-et déjà observée dans Une Virée-de leur offrir une parole ancrée dans une oralité forte et d’aujourd’hui, au tempo vif et poétique : «L’Europe des cirques, l’Europe de toutes les transversales de tous les possibles.. » Dans une langue sonore et imagée, qu’elle soit populaire ou plus littéraire, suivant le contexte des situations : « Eh! Ben… regarde je te dis, non mais regarde-moi la gueule du Duché ! Je te présente : c’est Peshawar-sur-Oise que c’est devenu, regarde, frangin, tout le quartier qu’est devenu barbu, gandouras (il se regarde dans le miroir). Il est où le Nénesse, bordel. Le King de la Creuse, j’étais, moi: rock and roll.». 

Le personnage d’Aurélien fait penser à ceux des pièces d’Anton Tchekhov, et  les autres rappellent ceux de François Rabelais. Jean-Louis Martinelli a su laisser s’épanouir ici cetee théâtralité du vécu grâce à un phrasé peu ordinaire et  charnel, présent dans le texte: « J’ai fait deux ans de zonze à l’époque, cause qu’on s’était fait gauler moi et le Riri avec un kilo de chichon a la frontière belge. À la sortie je vois une affiche : Engagez vous dans la Légion, que c’était écrit en rouge sur bleu, et moi, ni une ni deux, me v’la trois ans de Légion:  Kolwezi, le Liban. Le pognon, l’aventure.  C’était pas de la guimauve, je vais te dire.. »

La mise en scène donne cette dimension du vivant, indéniable dans l’écriture. « Alors, comment? Tiens, la petite vieille du rez-de- chaussée, oui le jour où qu’elle reçoit sa retraite, qu’elle sort de la B.N.P. , oh! Je la vois bien, la douairière, toute rasée de près, la petite dame, et tout, petits yeux violets, lunettes dorées, ses belles petites mules lavande, ses mitaines saumon rapiécées avec son bavoir blanc de la reine Victoria, comme dans les gravures . » Nénesse, type même du raté, aigri et raciste, violent et faible à la fois,  et son entourage nous ouvrent grand les yeux sur des situations trop souvent mises de côté, comme étant celles d’un autre monde…Saluons l’audace d’Aziz Chouaki et de Jean-Louis Martinelli: ce spectacle va droit au but, face à la situation sociale et morale de notre société française et européenne.Politique et poétique mais grotesque aussi : du théâtre au sens fort du mot!

 Elisabeth Naud

Spectacle vu au Théâtre Déjazet, 41 Boulevard du Temple, Paris IIIème. T: 01 48 87 52 55.

Du 13 au 16 mars, La Manufacture-Centre Dramatique National de Nancy-Lorraine.

Les 29 et 30 mars,  Théâtre Liberté  de Toulon.

 

 

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