Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

 

Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

BDE2DCC6-2A53-4E9B-8C32-E0450CEDAEED

(C) acte public

Claire Ruppli, qui a intégré l’ENSATT au sortir de l’Ecole internationale Jacques Lecoq, s’est émue de voir ce lieu à l’abandon depuis 1997 quand cet établissement a déménagé à Lyon. Elle éprouve alors l’envie d’en recueillir la mémoire, à travers les témoignages d’anciens élèves. Elle en rencontrera plus d’une centaine et ira les filmer dans  ce lieu encore hanté par leurs souvenirs. «Les fantômes, c’est nous! » s’exclame une ex-élève.

La caméra explore les longs couloirs obscurs, les grands salons aux miroirs brisés, le jardin rendu aux herbes folles, les sous-sols jonchés de détritus. Elle fouille de fond en comble, cette bâtisse ombreuse et délabrée où l’on entend encore bruire la langue de Racine, les vers de René Char, les dialogues de Marivaux… Merveilleuse cacophonie restituée par la bande-son, de ces années d’apprentissage pour ces futurs comédiens, techniciens, décorateurs, costumiers et administrateurs. Sur les lieux désertés de leur jeunesse, ceux qui, devenus célèbres ou pas, ont participé aux aventures théâtrales des cinquante dernières années, se livrent avec émotion en parcourant le lieu déserté.

Muriel Mayette-Holtz se rappelle le grand escalier blanc où elle a passé des heures, assise à attendre d’ entrer en scène. Irène Jacob y éprouvait un sentiment de liberté: « On nous donnait, dit-elle, l’envie de créer ensemble, de faire ce métier.» François Morel a choisi la rue Blanche, plutôt que les deux autres grandes écoles de l’époque:  celle du Théâtre National de Strasbourg, « trop loin pour moi », et le Conservatoire national d’art dramatique «trop prétentieux». « C’est, dit-il, la première fois où je me suis senti à ma place.» Il rencontrera Jérôme Deschamps grâce à Brigitte Jaque, sa professeure et intègrera la troupe des Deschiens. Maria de Medeiros doit aussi l’envol de sa carrière à Brigitte Jaque, avec Elvire Jouvet 40, dont on voit ici un extrait.

Dominique Besnehard, en section régie à la rue Blanche en 1968, se rappelle sa «naïveté au concours d’entrée » et  évoque les cours de poésie donnés par Madeleine Ozeray, l’égérie de Louis Jouvet. Il rit de la mini-révolution menée dans ces murs en mai 1968 et Jacques Weber raconte qu’on avait renvoyé Jean Meyer, le directeur et que Robert Manuel, un des professeurs avait été séquestré pendant plusieurs jours dans une salle du haut.

Guy Bedos se tient sur la véranda, là où les élèves sortaient pour fumer. Dans cette école, la seule qu’il ait suivie, il a appris le théâtre et cela lui a permis de s’en sortir: «La fiction permet de s’élever de la réalité». Plus tard, il s’est mis à écrire ses propres textes, encouragé par Jacques Prévert. Koffi Kwahulé, venu de Côte-d’Ivoire et désormais auteur dramatique bien connu, affirme qu’il doit beaucoup à cette école : «Je suis quelqu’un de Blanche». Mohamed Rouabhi, autre auteur dramatique a, lui aussi, su trouver sa voie, malgré le pronostic peu encourageant du directeur qui lui avait dit qu’il aurait beaucoup de mal à se faire une place dans le métier.

D’autres anciens élèves se montrent plus nuancés. Myriam Boyer raconte ainsi: « Je montais à Paris, c’était les années 68, j’étais une jeune femme enceinte; pour moi à la rue Blanche,  je n’ai rien appris, après la formation que j’avais eu en jouant très jeune chez Roger Planchon… » Marlène Jobert avait vingt ans  quand elle arrivait, elle, de Dijon : « C’était des années importantes, la solitude à Paris, sans beaucoup d’argent ». Henri Rolland, professeur de poésie, la confinait dans des rôles légers, jusqu’au jour où elle a passé un texte plus tragique. «Il ne faut pas mettre des étiquette aux acteurs, dit-elle ».
Denis Lavant, lui, ne comprenait rien à cet enseignement : «J’étais plus proche du corps que du texte, c’est par le corps que j’ai tenté d’appréhender le texte, de comprendre la langue. (…) Je suis toujours en recherche d’une justesse physique. »
Une scénographe parle du sexisme de l’époque : «Il faut que vous épousiez  une décorateur et vous ferez les costumes », lui conseille un de ses professeurs!

Costumier(e)s, scénographes, accessoiristes, régisseurs et régisseuses, prennent aussi la parole. On connaît moins leurs noms et leurs visages mais ils nous font pénétrer ici dans les coulisses du théâtre, un art qui reste un artisanat collectif. Guy Bedos aura le mot de la fin, en disant la chanson de Jacques Prévert : « A l’enterrement d’une feuille morte/ deux escargots s’en vont. (…) Les histoires de cercueils/C’est triste et pas joli/Reprenez vos couleurs/Les couleurs de la vie;»
Avec ce documentaire, Claire Ruppli a su capter ces éclats de mémoire et nous faire ressentir l’esprit du théâtre intangible qui plane encore sur ces lieux désaffectés. Avec le peu de moyens dont elle disposait, elle nous offre un film choral et poétique en forme de kaléidoscope et souhaite laisser «une trace qui puisse parler à de prochaines générations d’artistes. Un hommage autant à des élèves déjà disparus, et  à ceux, par la suite, ont quitté le métier ou qui le font toujours, mais contre vents et marées … »

Puisse aussi un public plus large pénétrer les arcanes de cette micro-société du spectacle qui voit les acteurs briller sur les scènes et au cinéma. Ce film rappelle que cela demande des années d’apprentissage et reste un travail d’équipe. Avis aux distributeurs !

Mireille Davidovici

Cinéma Le Saint-André de Arts, 30 rue Saint-André des Arts, Paris VI ème, du 14 au 26 mars,  et du 30 mars au 10 avril.

 

 

 


Archive pour 3 mars, 2018

Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

 

Blanche Rhapsodie, film écrit et réalisé par Claire Ruppli

BDE2DCC6-2A53-4E9B-8C32-E0450CEDAEED

(C) acte public

Claire Ruppli, qui a intégré l’ENSATT au sortir de l’Ecole internationale Jacques Lecoq, s’est émue de voir ce lieu à l’abandon depuis 1997 quand cet établissement a déménagé à Lyon. Elle éprouve alors l’envie d’en recueillir la mémoire, à travers les témoignages d’anciens élèves. Elle en rencontrera plus d’une centaine et ira les filmer dans  ce lieu encore hanté par leurs souvenirs. «Les fantômes, c’est nous! » s’exclame une ex-élève.

La caméra explore les longs couloirs obscurs, les grands salons aux miroirs brisés, le jardin rendu aux herbes folles, les sous-sols jonchés de détritus. Elle fouille de fond en comble, cette bâtisse ombreuse et délabrée où l’on entend encore bruire la langue de Racine, les vers de René Char, les dialogues de Marivaux… Merveilleuse cacophonie restituée par la bande-son, de ces années d’apprentissage pour ces futurs comédiens, techniciens, décorateurs, costumiers et administrateurs. Sur les lieux désertés de leur jeunesse, ceux qui, devenus célèbres ou pas, ont participé aux aventures théâtrales des cinquante dernières années, se livrent avec émotion en parcourant le lieu déserté.

Muriel Mayette-Holtz se rappelle le grand escalier blanc où elle a passé des heures, assise à attendre d’ entrer en scène. Irène Jacob y éprouvait un sentiment de liberté: « On nous donnait, dit-elle, l’envie de créer ensemble, de faire ce métier.» François Morel a choisi la rue Blanche, plutôt que les deux autres grandes écoles de l’époque:  celle du Théâtre National de Strasbourg, « trop loin pour moi », et le Conservatoire national d’art dramatique «trop prétentieux». « C’est, dit-il, la première fois où je me suis senti à ma place.» Il rencontrera Jérôme Deschamps grâce à Brigitte Jaque, sa professeure et intègrera la troupe des Deschiens. Maria de Medeiros doit aussi l’envol de sa carrière à Brigitte Jaque, avec Elvire Jouvet 40, dont on voit ici un extrait.

Dominique Besnehard, en section régie à la rue Blanche en 1968, se rappelle sa «naïveté au concours d’entrée » et  évoque les cours de poésie donnés par Madeleine Ozeray, l’égérie de Louis Jouvet. Il rit de la mini-révolution menée dans ces murs en mai 1968 et Jacques Weber raconte qu’on avait renvoyé Jean Meyer, le directeur et que Robert Manuel, un des professeurs avait été séquestré pendant plusieurs jours dans une salle du haut.

Guy Bedos se tient sur la véranda, là où les élèves sortaient pour fumer. Dans cette école, la seule qu’il ait suivie, il a appris le théâtre et cela lui a permis de s’en sortir: «La fiction permet de s’élever de la réalité». Plus tard, il s’est mis à écrire ses propres textes, encouragé par Jacques Prévert. Koffi Kwahulé, venu de Côte-d’Ivoire et désormais auteur dramatique bien connu, affirme qu’il doit beaucoup à cette école : «Je suis quelqu’un de Blanche». Mohamed Rouabhi, autre auteur dramatique a, lui aussi, su trouver sa voie, malgré le pronostic peu encourageant du directeur qui lui avait dit qu’il aurait beaucoup de mal à se faire une place dans le métier.

D’autres anciens élèves se montrent plus nuancés. Myriam Boyer raconte ainsi: « Je montais à Paris, c’était les années 68, j’étais une jeune femme enceinte; pour moi à la rue Blanche,  je n’ai rien appris, après la formation que j’avais eu en jouant très jeune chez Roger Planchon… » Marlène Jobert avait vingt ans  quand elle arrivait, elle, de Dijon : « C’était des années importantes, la solitude à Paris, sans beaucoup d’argent ». Henri Rolland, professeur de poésie, la confinait dans des rôles légers, jusqu’au jour où elle a passé un texte plus tragique. «Il ne faut pas mettre des étiquette aux acteurs, dit-elle ».
Denis Lavant, lui, ne comprenait rien à cet enseignement : «J’étais plus proche du corps que du texte, c’est par le corps que j’ai tenté d’appréhender le texte, de comprendre la langue. (…) Je suis toujours en recherche d’une justesse physique. »
Une scénographe parle du sexisme de l’époque : «Il faut que vous épousiez  une décorateur et vous ferez les costumes », lui conseille un de ses professeurs!

Costumier(e)s, scénographes, accessoiristes, régisseurs et régisseuses, prennent aussi la parole. On connaît moins leurs noms et leurs visages mais ils nous font pénétrer ici dans les coulisses du théâtre, un art qui reste un artisanat collectif. Guy Bedos aura le mot de la fin, en disant la chanson de Jacques Prévert : « A l’enterrement d’une feuille morte/ deux escargots s’en vont. (…) Les histoires de cercueils/C’est triste et pas joli/Reprenez vos couleurs/Les couleurs de la vie;»
Avec ce documentaire, Claire Ruppli a su capter ces éclats de mémoire et nous faire ressentir l’esprit du théâtre intangible qui plane encore sur ces lieux désaffectés. Avec le peu de moyens dont elle disposait, elle nous offre un film choral et poétique en forme de kaléidoscope et souhaite laisser «une trace qui puisse parler à de prochaines générations d’artistes. Un hommage autant à des élèves déjà disparus, et  à ceux, par la suite, ont quitté le métier ou qui le font toujours, mais contre vents et marées … »

Puisse aussi un public plus large pénétrer les arcanes de cette micro-société du spectacle qui voit les acteurs briller sur les scènes et au cinéma. Ce film rappelle que cela demande des années d’apprentissage et reste un travail d’équipe. Avis aux distributeurs !

Mireille Davidovici

Cinéma Le Saint-André de Arts, 30 rue Saint-André des Arts, Paris VI ème, du 14 au 26 mars,  et du 30 mars au 10 avril.

 

 

 

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