Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier

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Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier (spectacle en anglais, surtitré en français)

 Présentations: Aleshea Harris, jeune comédienne et poétesse afro-américaine, et surtout autrice,  a été étudiante au California Institut of the Arts et sa pièce Road Kill Giant figure sur la liste de Kilroys qui recense les trois cent meilleures nouvelles pièces écrites par des femmes. Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne et de son Ecole s’est toujours lui, beaucoup investi comme metteur en scène dans des pièces d’auteurs contemporains comme entre autres Pier Paolo Pasolini, Michel Vinaver, Oriza Hirata, Stefano Massini…(voir Le Théâtre du Blog)

Arnaud Meunier a conçu un projet en collaboration avec le California Institute of the arts associé au Center for new performances à Los Angeles. Projet qui remonte à 2015 avec comme axes de travail essentiels: définir un territoire concernant les deux pays, travailler avec une jeune auteure américaine, former un groupe de recherche avec elle et dix jeunes acteurs et concepteurs lumière, son, vidéo, scénographie venus de France, Etats-Unis, Italie, Taïwan, Turquie, etc. Avec, en fil rouge, un théâtre où le poétique puisse rejoindre le politique et où il veut poser cette question essentielle: “comment et pourquoi a-t-on le sentiment d’appartenance à un pays, à une société, surtout après la vague d’attentats qui a marqué  la France et d’autres pays européens. Il y a tout juste deux ans, un premier atelier a eu lieu l’un à Saint-Etienne, l’autre à Los Angeles, à partir d’improvisations sur les souvenirs que les comédiens et concepteurs artistiques avaient de l’attentat des Tours Jumelles en 2001.

“Ils se sont impliqués très personnellement et très fortement, dit Arnaud Meunier, en livrant beaucoup d’eux-mêmes. La puissance qui s’est dégagée du mélange de l’intime avec le récit ou la fiction m’est alors apparue comme un axe fort du projet”. Puis a eu lieu un deuxième atelier de travail de quatre semaines à Los Angeles pour construire une dramaturgie et “des morceaux de fable sont apparus à partir d’une adaptation libre de L’Orestie d’Eschyle”. Soit une forme théâtrale inédite, à partir du paysage de cette œuvre mythique, avec le destin de deux familles, entre rêve ou plutôt cauchemar,  et réalité du quotidien contemporain.

Sur l’écran s’affiche d’abord la fameuse phrase de Jean-Luc Godard: “Le problème n’est pas de faire des films politiques mais de faire politiquement des films». Sur le grand et beau plateau de la nouvelle Comédie de Saint-Etienne, deux niveaux de jeu pour signifier des mondes sans relation aucune. Avertissement de l’auteure: “Cette pièce permet une simultanéité d’action entre les deux foyers et les autres espaces de jeu. Les transitions et chevauchements pourront sans doute enrichir l’espace »
 D’abord, en bas, dans une salle à manger bourgeoise contemporaine mais avec feu dans la cheminée, celle des Atrides, revus et corrigés par Aleshea Harris: d’abord « Agammemnon Atrée-un père ». Cet officier supérieur en uniforme raconte avec délices au dîner-on mangera souvent dans cette famille!-ses combats sanglants à Clytemnestre, son épouse exemplaire et mère d’ Oreste,  leur fils quinze ans qui arrive avec Jackie, une jeune inconnue qui porte sur elle les bois de cerf de son frère assassiné par les hommes. Agamemnon fait cyniquement remarquer à sa femme que le confort qu’elle a, vient de son salaire à lui, c’est à dire du sang qu’il a fait verser, comme combattant. Oreste, adolescent révolté,  refuse l’ordre établi et la vieille malédiction familiale: «Je préfère être doux plutôt que de trancher des gorges». Et il s’enfuira chez sa grand-mère, un curieux personnage, fantomatique dit « La Femme aux fleurs », parce qu’elle offre des fleurs blanches à ceux qu’elle rencontre.

Au second niveau, Doreen Halburton, «une dirigeante, une mère» selon l’auteure, est victime d’une tentative d’assassinat-elle a reçu une balle dans la nuque quand elle prononçait un discours musclé-au tout début de la pièce-à l’inauguration d’un monument aux morts : «Nous qui en avons assez de supporter ces trous du cul qui gagnent et gagnent et gagnent et gagnent. Une tour, bonnes gens. Une tour construite par des ouvriers payés trois fois le salaire minimum ! Une tour assez haute et vaste pour accueillir toutes les personnes honnêtes, ouvertes et tolérantes de ce grand pays ! Et puis, merde, du monde entier ! Nous construirons une tour assez solide pour échapper à leurs missiles et leur stupidité! Haute et inébranlable, elle se dressera au-dessus de cette maudite planète, comme un symbole et un lieu de répit. Voilà trop longtemps que nous nous battons contre ces abrutis. »

Mais elle vit maintenant en fauteuil roulant. Edward Halburton, son époux, lui a succédé pour diriger le pays; ils habitent un appartement délabré dans une tour. Mais il n’est pas fait pour cela, et en attendant que sa femme guérisse-ce qui est impossible-et qu’elle reprenne le pouvoir, il fait du yoga ! Leur fille, Anna, dix-sept ans, en proie à la solitude, s’amuse avec son fusil Remington, à tirer par les fenêtres. Elle demande à son père d’arrêter la guerre et veut que son frère Chet, un pilote, revienne…  Franklin, l’assistant d’Edward Halburton, essaye, lui, de survivre à cette famille en folie et de remettre le chef d’Etat sur les rails :«Chaque jour, ils regardent cette tour immonde, inachevée dont chacun sait qu’elle a coûté une fortune. Tout ce qu’ils y voient, c’est le rêve brisé de votre femme. Et la cupidité de ceux qui ont fait commerce de la peur. Cet endroit leur rappelle constamment tout ce qui ne va pas. C’est une sorte de… doigt d’honneur ».

On l’aura compris, Fore (en français: Attention) est à la fois une comédie grinçante mais aussi et surtout une fable sur le monde actuel et sur l’urgente nécessité pour nous à réfléchir et à prendre conscience de notre confusion des valeurs et des réalités socio-politiques, pour résister, ou du moins essayer de résister, à cette irrésistible envie d’entrer en guerre qu’ont les êtres humains, malgré leur envie de plus en plus grande de sécurité… Comme Eschyle l’avait déjà si fortement dit dans Les Perses et comme Jean Giraudoux l’a aussi répété dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Les personnages qu’a imaginés Aleshea Harris sont plutôt des silhouettes et, comme le dit Arnaud Meunier, «des personnages-écran sur lesquels nous projetons nos propres questions à la manière d’un chœur antique». Et sa dramaturgie-on sent qu’elle a été à bonne école-tient solidement la route, en particulier avec l’interpénétration vers la fin de deux mondes qui n’ont pourtant rien à voir ensemble. Il ne faut sans doute pas vouloir à tout prix suivre la linéarité du récit, mais reconstruire notre propre  scénario, quitte à perdre quelques bribes de la pièce originale parfois assez touffue, voire labyrinthique et à la limite d’une certain onirisme.

Comme Aleshea Harris ne triche pas, on se laisse facilement embarquer dans ce curieux voyage. Même si l’auteur se refuse avec intelligence à tomber dans le piège de l’incarnation, ce qui aurait pu être redoutable. Mais il y a parfois un côté un peu sec et démonstratif-c’est sans doute le prix à payer-et on ne peut entrer vraiment dans cette histoire qu’elle a un peu de mal à boucler sur la fin… Disons aussi qu’elle aurait pu, malgré une rare maîtrise du langage théâtral, faire l’économie de quelques scènes et tirades trop longues.

Mais la mise en scène et la direction d’Arnaud Meunier sont absolument remarquables, soit sur les plans visuel ou sonore. On sent bien qu’il y a eu, après une lente maturation, un long travail d’équipe et la recherche d’une grande unité sur le plateau. Les dix jeunes comédiens guère plus de vingt-cinq ans ont un solide métier, qu’ils soient américains d’une autre nationalité, ou issus de l’Ecole de la Comédie de  Saint-Etienne. Côté scénographie-ce beau dispositif fait penser à celui imaginé par Jean Lambert-wild pour War Street War (2012)-mais picturalement remarquable, il est sans grande profondeur, ce qui semble gêner parfois les mouvements des comédiens.
En tout cas, malgré ces réserves, un intelligent et beau spectacle-ce qui n’est jamais un luxe-salué chaleureusement par le public… M. Wauquiez, président de la Région ne l’a pas vu et c’est bien dommage pour lui! 

Philippe du Vignal

Spectacle créé à la Comédie de Saint-Étienne-Centre dramatique national et joué du 27 février  au 2 mars.
Théâtre des Abbesses/Théâtre de la Ville, rue des Abbesses, Paris XVIIème, du 6 au 10 mars.

 

 

 


Archive pour 5 mars, 2018

Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier

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Fore d’Aleshea Harris, mise en scène d’Arnaud Meunier (spectacle en anglais, surtitré en français)

 Présentations: Aleshea Harris, jeune comédienne et poétesse afro-américaine, et surtout autrice,  a été étudiante au California Institut of the Arts et sa pièce Road Kill Giant figure sur la liste de Kilroys qui recense les trois cent meilleures nouvelles pièces écrites par des femmes. Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne et de son Ecole s’est toujours lui, beaucoup investi comme metteur en scène dans des pièces d’auteurs contemporains comme entre autres Pier Paolo Pasolini, Michel Vinaver, Oriza Hirata, Stefano Massini…(voir Le Théâtre du Blog)

Arnaud Meunier a conçu un projet en collaboration avec le California Institute of the arts associé au Center for new performances à Los Angeles. Projet qui remonte à 2015 avec comme axes de travail essentiels: définir un territoire concernant les deux pays, travailler avec une jeune auteure américaine, former un groupe de recherche avec elle et dix jeunes acteurs et concepteurs lumière, son, vidéo, scénographie venus de France, Etats-Unis, Italie, Taïwan, Turquie, etc. Avec, en fil rouge, un théâtre où le poétique puisse rejoindre le politique et où il veut poser cette question essentielle: “comment et pourquoi a-t-on le sentiment d’appartenance à un pays, à une société, surtout après la vague d’attentats qui a marqué  la France et d’autres pays européens. Il y a tout juste deux ans, un premier atelier a eu lieu l’un à Saint-Etienne, l’autre à Los Angeles, à partir d’improvisations sur les souvenirs que les comédiens et concepteurs artistiques avaient de l’attentat des Tours Jumelles en 2001.

“Ils se sont impliqués très personnellement et très fortement, dit Arnaud Meunier, en livrant beaucoup d’eux-mêmes. La puissance qui s’est dégagée du mélange de l’intime avec le récit ou la fiction m’est alors apparue comme un axe fort du projet”. Puis a eu lieu un deuxième atelier de travail de quatre semaines à Los Angeles pour construire une dramaturgie et “des morceaux de fable sont apparus à partir d’une adaptation libre de L’Orestie d’Eschyle”. Soit une forme théâtrale inédite, à partir du paysage de cette œuvre mythique, avec le destin de deux familles, entre rêve ou plutôt cauchemar,  et réalité du quotidien contemporain.

Sur l’écran s’affiche d’abord la fameuse phrase de Jean-Luc Godard: “Le problème n’est pas de faire des films politiques mais de faire politiquement des films». Sur le grand et beau plateau de la nouvelle Comédie de Saint-Etienne, deux niveaux de jeu pour signifier des mondes sans relation aucune. Avertissement de l’auteure: “Cette pièce permet une simultanéité d’action entre les deux foyers et les autres espaces de jeu. Les transitions et chevauchements pourront sans doute enrichir l’espace »
 D’abord, en bas, dans une salle à manger bourgeoise contemporaine mais avec feu dans la cheminée, celle des Atrides, revus et corrigés par Aleshea Harris: d’abord « Agammemnon Atrée-un père ». Cet officier supérieur en uniforme raconte avec délices au dîner-on mangera souvent dans cette famille!-ses combats sanglants à Clytemnestre, son épouse exemplaire et mère d’ Oreste,  leur fils quinze ans qui arrive avec Jackie, une jeune inconnue qui porte sur elle les bois de cerf de son frère assassiné par les hommes. Agamemnon fait cyniquement remarquer à sa femme que le confort qu’elle a, vient de son salaire à lui, c’est à dire du sang qu’il a fait verser, comme combattant. Oreste, adolescent révolté,  refuse l’ordre établi et la vieille malédiction familiale: «Je préfère être doux plutôt que de trancher des gorges». Et il s’enfuira chez sa grand-mère, un curieux personnage, fantomatique dit « La Femme aux fleurs », parce qu’elle offre des fleurs blanches à ceux qu’elle rencontre.

Au second niveau, Doreen Halburton, «une dirigeante, une mère» selon l’auteure, est victime d’une tentative d’assassinat-elle a reçu une balle dans la nuque quand elle prononçait un discours musclé-au tout début de la pièce-à l’inauguration d’un monument aux morts : «Nous qui en avons assez de supporter ces trous du cul qui gagnent et gagnent et gagnent et gagnent. Une tour, bonnes gens. Une tour construite par des ouvriers payés trois fois le salaire minimum ! Une tour assez haute et vaste pour accueillir toutes les personnes honnêtes, ouvertes et tolérantes de ce grand pays ! Et puis, merde, du monde entier ! Nous construirons une tour assez solide pour échapper à leurs missiles et leur stupidité! Haute et inébranlable, elle se dressera au-dessus de cette maudite planète, comme un symbole et un lieu de répit. Voilà trop longtemps que nous nous battons contre ces abrutis. »

Mais elle vit maintenant en fauteuil roulant. Edward Halburton, son époux, lui a succédé pour diriger le pays; ils habitent un appartement délabré dans une tour. Mais il n’est pas fait pour cela, et en attendant que sa femme guérisse-ce qui est impossible-et qu’elle reprenne le pouvoir, il fait du yoga ! Leur fille, Anna, dix-sept ans, en proie à la solitude, s’amuse avec son fusil Remington, à tirer par les fenêtres. Elle demande à son père d’arrêter la guerre et veut que son frère Chet, un pilote, revienne…  Franklin, l’assistant d’Edward Halburton, essaye, lui, de survivre à cette famille en folie et de remettre le chef d’Etat sur les rails :«Chaque jour, ils regardent cette tour immonde, inachevée dont chacun sait qu’elle a coûté une fortune. Tout ce qu’ils y voient, c’est le rêve brisé de votre femme. Et la cupidité de ceux qui ont fait commerce de la peur. Cet endroit leur rappelle constamment tout ce qui ne va pas. C’est une sorte de… doigt d’honneur ».

On l’aura compris, Fore (en français: Attention) est à la fois une comédie grinçante mais aussi et surtout une fable sur le monde actuel et sur l’urgente nécessité pour nous à réfléchir et à prendre conscience de notre confusion des valeurs et des réalités socio-politiques, pour résister, ou du moins essayer de résister, à cette irrésistible envie d’entrer en guerre qu’ont les êtres humains, malgré leur envie de plus en plus grande de sécurité… Comme Eschyle l’avait déjà si fortement dit dans Les Perses et comme Jean Giraudoux l’a aussi répété dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu.

Les personnages qu’a imaginés Aleshea Harris sont plutôt des silhouettes et, comme le dit Arnaud Meunier, «des personnages-écran sur lesquels nous projetons nos propres questions à la manière d’un chœur antique». Et sa dramaturgie-on sent qu’elle a été à bonne école-tient solidement la route, en particulier avec l’interpénétration vers la fin de deux mondes qui n’ont pourtant rien à voir ensemble. Il ne faut sans doute pas vouloir à tout prix suivre la linéarité du récit, mais reconstruire notre propre  scénario, quitte à perdre quelques bribes de la pièce originale parfois assez touffue, voire labyrinthique et à la limite d’une certain onirisme.

Comme Aleshea Harris ne triche pas, on se laisse facilement embarquer dans ce curieux voyage. Même si l’auteur se refuse avec intelligence à tomber dans le piège de l’incarnation, ce qui aurait pu être redoutable. Mais il y a parfois un côté un peu sec et démonstratif-c’est sans doute le prix à payer-et on ne peut entrer vraiment dans cette histoire qu’elle a un peu de mal à boucler sur la fin… Disons aussi qu’elle aurait pu, malgré une rare maîtrise du langage théâtral, faire l’économie de quelques scènes et tirades trop longues.

Mais la mise en scène et la direction d’Arnaud Meunier sont absolument remarquables, soit sur les plans visuel ou sonore. On sent bien qu’il y a eu, après une lente maturation, un long travail d’équipe et la recherche d’une grande unité sur le plateau. Les dix jeunes comédiens guère plus de vingt-cinq ans ont un solide métier, qu’ils soient américains d’une autre nationalité, ou issus de l’Ecole de la Comédie de  Saint-Etienne. Côté scénographie-ce beau dispositif fait penser à celui imaginé par Jean Lambert-wild pour War Street War (2012)-mais picturalement remarquable, il est sans grande profondeur, ce qui semble gêner parfois les mouvements des comédiens.
En tout cas, malgré ces réserves, un intelligent et beau spectacle-ce qui n’est jamais un luxe-salué chaleureusement par le public… M. Wauquiez, président de la Région ne l’a pas vu et c’est bien dommage pour lui! 

Philippe du Vignal

Spectacle créé à la Comédie de Saint-Étienne-Centre dramatique national et joué du 27 février  au 2 mars.
Théâtre des Abbesses/Théâtre de la Ville, rue des Abbesses, Paris XVIIème, du 6 au 10 mars.

 

 

 

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