Fin de l’Europe, texte et mise en scène de Rafael Spregelburd

©Tristan Jeanne-Valès

©Tristan Jeanne-Valès


Fin de l’Europe, texte et mise en scène de Rafael Spregelburd

Et, s’il y a quelque chose qui ne finit jamais, c’est le théâtre. On sait bien que la représentation va se terminer, que les morts se relèveront pour venir saluer et que les régisseurs viennent ranger le plateau. On sait le bien: c’est “pour de faux“, mais que ça se passe en direct et « en vrai“, devant nous, et que ce sera remis en jeu demain.

À cela, Rafael Spregelburd excelle. On a pu voir, parmi ses sept péchés capitaux propres au XXIème siècle, La Estupidez (inutile de traduire) et La Paranoïa. De son Argentine d’origine, pays mêlé s’il en est, il regarde la vieille Europe avec pas mal d’ironie, avec ce goût du spectacle et de la provocation que la France a tant aimés chez ses compatriotes : Alfredo Arias et son groupe TSE, Copi, Jérôme Savary… Ici, en Europe il a invité un groupe d’acteurs, dans le cadre de L’École des Maîtres (France, Belgique, Italie), à regarder avec lui, à improviser et à bâtir une série de ce qu’il appelle ses «bonzaïs théâtraux» sur les Fins de…  dont les réactionnaires « déclinistes » tentent de nous accabler pour mieux régner: fin des frontières, fin de l’art, fin de la noblesse, fin de l’histoire, pour interpeller Francis Fukuyama, ce philosophe, économiste et chercheur en sciences politiques américain, très connu pour ses thèses sur la fin de l’histoire.

Cet épisode pourrait avoir pour titre Fin du théâtre : car, en ne réussissant pas à jouer une pièce «que tout le monde joue», la troupe fictive fait encore, sans fin, du théâtre… Fin de la santé, fin de la Réalité, fin de la famille, fin de l’Europe, en l’occurrence une série télé usée. En une longue soirée ou deux courtes, au choix, Rafael Spregelburd et ses comédiens nous renvoient en plein dans le mille de l’actualité. Avec un théâtre politique de par sa nature même: chaque scène travaille sur le processus de sa propre fin, se fait et se défait de manière expérimentale sous nos yeux. Les comédiens mettent tout leur art, tous leurs arts, au service de cette recherche et chantent, dansent, jouent, et cassent le chant, la danse et le jeu, en professionnels assez rigoureux pour pouvoir glorieusement tout défaire.

Le spectacle commence par le chant parfait d’une  interprète, qui s’emmêle précisément la langue avec des questions de langues et de frontière, brouillée par une ménagère indiscrète. Nous aurons droit à la fiction d’une comtesse italienne qui ne sait pas ce qu’est l’argent, à une scène d’hôpital presque réaliste où la gravité de la maladie et la lourdeur des traitements fait gagner des points… Tout est sur le fil : tombera, tombera pas? On rit souvent, la question étant toujours : «de quoi rions-nous », et la réponse toujours la même : des instants de vérité. Parfois, on attend car certains textes n’ont pas une grande intensité. Et puis arrivent des moments de très forte émotion et de pure poésie. Le plus beau, du gestuel et difficile à décrire. Ainsi, un comédien, à 200 kms à l’heure libère mètre par mètre le plateau encombré, pour une danseuse qu’on dirait aveugle. Saisissant geste d’amour : sa liberté à elle reste intacte et vive, et la tension entre les deux, la fois haletante et fluide.

Cette Fin de l’Europe n’analyse évidemment pas une situation politique troublée par les populismes. Mais, en expérimentant les processus de fin,  ce spectacle donne des outils, décapants, étonnants pour y penser, et surtout pour poser les pieds sur une réalité supposée obsolète. Penser collectivement fait partie du  théâtre… En voilà une bonne nouvelle !

Christine Friedel

MC93 Bobigny, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis)  jusqu’au 11 mars. T. 01 41 60 72 72

 

 

 

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