Tremblez machines et Animal épique de Jean-Pierre Larroche

Tremblez machines et Animal épique de Jean-Pierre Larroche

©Eric Sneed

©Eric Sneed

Leurs mains, elles, ne tremblent pas : ni celles de Catherine Pavet sur son piano bricolé, ni celles de Jean-Pierre Larroche tirant des fils et des traits. Un métronome paresseux (il leur faut sans cesse le remonter) rythme leur travail, et ils ne dévient pas: ils ont quelque chose à faire, à quatre mains qui, parfois, se rejoignent sur le clavier d’un piano; parfois, il leur faut aussi un second piano, tracé au feutre blanc sur fond sombre. Une succession de courbes régulières, dessinées à deux, changent de vocation en route et finissent par former des têtes.

«Mais je ne sais pas faire un visage qui ressemble», dit une phrase venue s’afficher par magie. Il arrive à ces acteurs musiciens-peintres-magiciens de parler, mais très peu. Les mots ne sont pas leur langage. Donc comment parler de cette création plastique avec son, comme une performance en train de se faire, même si elle a été répétée et mise au point. Nous sommes embarqués dans le processus,  silencieux, séduits, avec un sourire de temps en temps. Au passage, ils reconstituent L’Homme à l’oreille coupée de Vincent Van Gogh, et tout se fait et se défait devant nous en temps réel. Pas si fréquent, si l’on y réfléchit : un moment de temps réel, plein.

Animal épique-de la même densité mais d’un autre ordre-est-il ce monstre délicieux à tête de plumes, bras d’agneau et robe du soir que nous montre Zoé Chantre? Où est-il? Dans le film qui montre sa quête et ses traces à travers bois? Dans les quatre pattes d’une sorte de table brinquebalante, légère comme des jambes de biches, dans le cœur d’un menhir? Sur les cartes murales où s’inscrivent ses traces? Ou dans l’œil de celui qui l’a vu… Comme toujours, Jean-Pierre Larroche fait confiance au déséquilibre, à la fragilité et à la résistance des matières, pour fabriquer des objets pouvant devenir animaux épiques.

Impossible de dire la grâce de ces objets indéfinissables qui persiste même après leur “déconstruction“: tout est dans la concentration du geste, qui devient à l’instant le plus précieux du monde, et devant lequel on retient son souffle. Il ne faut pas manquer ces acteurs tout simples. (Jean-Pierre Larroche a des airs de Buster Keaton). Ils ne se la jouent pas, bien trop occupés à leur mystérieux et merveilleux travail poétique…

Christine Friedel

Spectacle vu le 18 mars au Théâtre Dunois, 7, rue Louise Weiss, Paris XIII ème. T. : 01 45 84 72 00.

T. J. P.  à Strasbourg, le 21 mars, dans le cadre des Giboulées de la Marionnette, Biennale internationale corps objet image.


Archive pour 20 mars, 2018

Poings, texte de Pauline Peyrade, chorégraphie de Justine Berthillot, composition sonore d’Antoine Herniotte, mise en scène collective

Festival Spring :

Poings, texte de Pauline Peyrade, chorégraphie de Justine Berthillot, composition sonore d’Antoine Herniotte, mise en scène collective

© Slimane Brahimi

© Slimane Brahimi

Dans toute la Normandie, Spring 2018, seul festival de cirque contemporain à l’échelle d’une région française, présente plus de cinquante spectacles dont neuf créations, et cela sur six semaines. Soit  plus de cent-sept représentations dans soixante lieux culturels et/ou communes, partenaires dont trois Scènes Nationales, trois centres Dramatiques Nationaux, un Centre Chorégraphique National, deux Scènes conventionnées… Et avec un focus sur des artistes très reconnus, comme le metteur en scène et circassien Mathurin Bolze et le magicien Yann Frisch (voir Le Théâtre du Blog). 

« Chaque édition de Spring, dit Yveline Rapeau, sa directrice, est prétexte à raconter des histoires et à mettre en lumière les voies qu’emprunte le cirque contemporain pour se raconter. Avec un regard particulier sur les nouveaux talents et les premiers pas.” Comme ceux de ces deux jeunes femmes qui se sont rencontrées dans Sujets à vif, ce volet un peu parallèle, mais très apprécié, du Festival d’Avignon, avec de petites formes dans un adorable cour du lycée Saint-Joseph, et souvent de belles surprises. 
 
Ce spectacle de Pauline Peyrade autrice, de la voltigeuse Justine Berthillot et du musicien Antoine Herniotte nous raconte cinq moments d’une relation amoureuse avec trois personnages juste indiqués par TOI, MOI, LUI. Quand la violence vient s’en mêler et que, d’un seul coup, rien ne va plus: aliénation, vaine quête de sens, perte de repères, obsessions. Que faire, sinon serrer les poings  pour ne pas sombrer, refuser le malheur et résister encore et toujours…
Sur le sol du grand plateau du Préau à Vire, du sable éparpillé, quelques  tabourets dans la pénombre,  et accrochée aux cintres, une large banquette de voiture. Un dialogue serré, avec très courtes répliques,  écrit dans le langage quotidien des ados d’aujourd’hui:  MOI. Quoi je me vexe ? T’ouvre ta gueule comme d’habitude t’as même pas essayé. TOI. Je me vexe pas. MOI. Tu parles sans savoir encore et tu crois que tu sais tout. LUI. Je vais pas te mentir. Je vais pas te dire que j’aime ça si je n’aime pas ça. TOI. Je sais. MOI. Tu sais pas tout. LUI. Et j’ai le droit de pas aimer ce que tu fais.MOI. Tu sais rien. TOI. Je sais, merci. LUI. On peut ne pas aimer les mêmes choses, c’est pas grave. MOI. C’est pas grave. TOI. Non, c’est pas grave. LUI. T’as même le droit d’aimer le roller, si tu veux… TOI. Ta gueule. Il rit. Ça la fait sourire. LUI. Ça te dérange pas ?TOI. Non.LUI. Tu seras bien, tu auras la maison pour toi toute seule. MOI. Quoi ? TOI. Quoi ?  Je pourrais  même pas venir avec vous ?

Et de très belles images, quand entre autres, Justine Berthillot tourne en patins à roulettes, indéfiniment sur le plateau dans un espace-temps qu’elle maîtrise parfaitement, ou quand elle est assise en hauteur sur cette banquette de voiture  qui se décroche tout d’un coup: elle se  retrouve accrochée dans le vide, belle métaphore d’une vie et d’un amour sans issue, avant de redescendre au sol…

 Et il y a des  moments d’une poésie forte, avec un texte plus écrit: « Quelqu’un qui t’aime, tu ne tournes pas sept fois la langue dans ta bouche avant de dire quelque chose. Quelqu’un qui t’aime, il ne s’amuse pas à te faire pleurer. Il ne te force pas à faire ce que tu n’as pas envie de faire. Quelqu’un qui t’aime, il ne te fait pas la gueule pendant deux heures parce que tu n’as pas voulu lui tailler une pipe. Quelqu’un qui t’aime, il ne te réveille pas au milieu de la nuit pour te gueuler dessus.»

 Et comment ne pas être séduit par les phrases de cette virée en voiture dans Paris: «Quai de Conti. La circulation se raréfie. Quelques véhicules descendent vers la rive à vive allure. Quelque chose bouge en toi. Tu te sens merveilleusement vide. Miraculeusement tendre. Tu ne veux pas rentrer tout de suite. Tu as le temps. Il est encore tôt. Feu vert. Des tambours dans ta poitrine. Le vent contre tes paumes. La tête plongée dans un brouillard multicolore. Tu n’as plus peur. Tu es libre. Rien de plus sûr. Rien de plus définitif. Gauche, droite. Tu danses. Ce n’est pas toi qui trembles. C’est tes jambes. C’est la fatigue. Virage à droite. »

Mais s’il y a de belles images, l’interpénétration  gestualité, texte  et musique ne se fait pas vraiment. La faute à quoi ? D’abord à une salle à l’acoustique médiocre et qui n’est sûrement pas faite pour cela, la faute aussi à une diction loin d’être irréprochable, et à une direction d’acteurs encore incertaine. Il manque sans doute ici un metteur en scène pour fixer un  travail encore en cours et revoir d’urgence la balance texte/musique, et les éclairages… Bref, imposer aussi un fil rouge scénique qui semble avoir ici fait défaut. Le public était partagé : parfois avec des réactions assez dures, mais aussi parfois sensible à une démarche exigeante et d’une grande rigueur, entre cirque et texte, certes pas toujours facile d’accès, mais dont les interprètes ont eu raison de prendre des risques : il faudra les suivre.

 Philippe du Vignal

Spectacle vu au Préau de Vire-Centre Dramatique, le 15 mars. Le festival Spring continue jusqu’au 18 avril.

Les Subsistances à Lyon, les 22, 23, et 24 mars.

Le texte est édité aux Solitaires Intempestifs.

Le Domino noir: Entretien avec Valérie Lesort et Christian Hecq

©Lorraine Wauters

©Lorraine Wauters

Le Domino noir entretien avec Valérie Lesort et Christian Hecq

Cet opéra en trois actes, livret d’Eugène Scribe et musique de Jacques Auber, a été créé à l’Opéra-Comique en 1837, et a eu au XlX ème siècle plus de mille deux cents  représentations! Mais  a ensuite été oublié…
Créé le 23 février dernier à l’Opéra Royal de Wallonie à Liège, il sera donné à l’Opéra-Comique à Paris pour six représentations. Pour  Christian Hecq,
la gestuelle est fondamentale dans l’art de l’acteur.  Valérie Lesort a conçu des costumes originaux et d’une grande beauté, en complicité absolue avec lui. Ces deux metteurs en scène ont une même complicité  avec le charismatique maestro Patrick Davin, la chorégraphe Glyslein Lefever et les techniciens. Ils utilisent toutes les possibilités d’un théâtre à l’italienne, et sans micros ni vidéos! Allez célébrer le printemps avec tous ces chanteurs, musiciens, choristes, danseurs, et marionnettes, au service d’un opéra iconoclaste et joyeux.

-Pourquoi monter cet opéra aujourd’hui ?

-Jamais nous n’aurions pensé mettre en scène un opéra! L’idée ne vient pas de nous mais d’Olivier Mantei, le directeur de ce théâtre qui nous l’a proposé, après avoir vu notre Vingt Mille Lieues sous les mers à la Comédie-Française. Dès la première lecture du Domino Noir, nous avons surtout été séduits par la musique, bien sûr, mais aussi par la succession de quiproquos dans ce livret, suggérant une grande et belle fête. Le joyeux mariage entre conte de Noël et mythe de Cendrillon, avec des ressorts comiques à la Georges Feydeau, reste une œuvre riche et intemporelle, dont le texte et la musique offrent une vaste palette d’émotions et situations romantiques, burlesques ou angoissantes, avec des personnages hauts en couleur.

-A la Comédie-Française, Christian Hecq, vous  avez joué, entre autres, les pièces de Georges Feydeau. Cela a-t-il eu une influence sur votre mise en scène?

- Le travail artistique de Valérie, comme mon travail habituel de comédien ont une grande influence sur ce projet commun, et nous n’avons pas eu de rôle défini dans  cette collaboration. Je prends part à tout ce qui est d’ordre visuel, et Valérie,  intervient aussi dans la direction d’acteurs. Nous avons pu faire un parallèle avec les pièces de Georges Feydeau et inclure  des images-mais sans trop forcer la chose- dans les scènes de Noël, du bal masqué  ou du couvent

-Après le grand succès de Vingt-mille lieues sous les mers au Vieux-Colombier en 2015, (voir Le Théâtre du blog) avec une esthétique nouvelle et une interprétation de grande qualité, vous réalisez, pour la première fois, une mise en scène d’opéra. Avec quelles difficultés?

- Nous avons adoré ce travail et nous ne pouvons donc pas parler de réelles difficultés! Notre plus grande crainte était d’avoir à se partager le travail avec le chef d’orchestre mais Patrick Davin a totalement adhéré à notre projet, et nous a guidé. Puis nous avons trouvé des compromis pour donner le jour à certaines de nos idées loufoques, sans dénaturer la musique. Mais nous avons fait très attention à ce que ces idées ne prennent pas trop de place et mettent surtout en valeur les chanteurs. Ne pas choisir la distribution ou très peu, était aussi angoissant mais nous avons eu de la chance : les chanteurs ici sont de bons comédiens. »

Jean Couturier                                                                                                                           

Opéra-Comique, Place Boieldieu, Paris IIème. T. : 0 825 01 01 23, du 26 mars au 5 avril.

     

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