Bourrasque, variation sur L’Ombre de la Vallée de John Millington Synge, Nathalie Bécue, mise en scène de Félix Prader

 

Bourrasque, variation sur L’Ombre de la Vallée de John Millington Synge, de Nathalie Bécue, mise en scène de Félix Prader

©Antonia Bozzi

©Antonia Bozzi

Les classiques nous appartiennent, c’est leur destinée : ne pas rester des monuments historiques et inspirer, encore et encore des interprétations et réécritures. Voir le sort de Dom Juan : pour Molière, le mythe et le personnage sont déjà matière à reprise. Nathalie Bécue s’est lancée, elle, dans une entreprise culottée: une “écriture augmentée“ du poète irlandais (1871-1909), auteur du célèbre Baladin du monde occidental.
C’est un pastiche rempli à ras bord du propre “ressenti“ par Nathalie Bécue, de John Millington Synge. Et cet investissement personnel et vital sort des projets de reconstitution historique, comme entre autres, la restauration par les Chinois faisant sortir de terre tout un quartier, tel qu’il aurait pu exister au temps du dernier empereur… Donc ici, aucun  folklore. Dans la scénographie très simple et efficace de Cécilia Galli, Félix Prader a conçu une mise en scène directe, sans coquetteries, sans effets ni dramaturgie démonstrative: tout repose ici sur les acteurs. De fait, cette Bourrasque est avant tout un projet de comédienne et de femme.

Perdue dans ses collines, Alice veille, seule, son mari défunt, le sombre Daniel Burke. Impossible, dans la nuit et la tempête, d’aller chercher des voisins ou sa belle-sœur pour cette veillée mortuaire traditionnelle. Unité de temps et de lieu : tout se passe dans la petite ferme, en une nuit. Un voyageur arrive et demande l’hospitalité : un étranger, un homme de nulle part, à l’image de John Millington Synge lui-même allant par les villages récolter des histoires. Ou les colporter, comme ici. Après cela, comme dans le théâtre classique, nous aurons droit à quelques coups de théâtre dont un, qu’on peut deviner: le destin d’Alice changera. Elle ne sera plus «la femme de… », pas même celle du séduisant berger. Elle troquera la lourdeur terrienne de sa vie, pour les courants d’air des grands chemins. Cette version contemporaine a quelque chose d’un peu volontariste, y compris dans le fait que la pièce acte le nouveau destin de chacun.

Mais ce qui pourrait être pesant, est ici balayé par une langue puissante, pleine de saveurs fortes, portée par les comédiens engagés dans l’affaire, avec toute la maîtrise et l’humour exigés par l’ombre de John Millington Synge : Nathalie Bécue, Pierre-Alain Chapuis (le couple Burke), et Philippe Smith (le conteur vagabond). C’est plus difficile pour le jeune Théo Chédeville (le marin berger) qui manque d’heures de vol.

Étourdi par l’abondance des mots et les retournements de situations, parfois répétitifs, le public peut ressentir quelques moments de fatigue. Mais il est aussitôt emporté par la générosité de la langue et du jeu de ce spectacle qui, paradoxalement, fait du vrai avec du faux, avec une copie d’ écriture authentique à laquelle on se laisse volontiers aller…

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 15 avril. T. : 01 43 73 36 36.

Le Théâtre de John Millington Synge, traduction de Françoise Morvan, est édité chez Actes Sud.

 


Archive pour 21 mars, 2018

≈ [Presque égal à] de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène d’Emmanuelle Jacquemard

 

27797551_2022612451314997_2506718978480244366_o≈ [Presque égal à] de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, mise en scène d’Emmanuelle Jacquemard

L’auteur, trente-neuf ans et maintenant bien connu en France, est né d’un père tunisien et d’une mère suédoise, et a étudié la littérature et l’économie à Stockholm et à Paris. Son roman, Un œil rouge rencontra un grand succès en Suède et fut adapté au théâtre, puis au cinéma en 2007. Montecore, un tigre unique, 2006, traite de l’immigration et de la montée du racisme en Suède… Le Théâtre national de Stockholm joua sa première pièce Invasion ! en 2006,  montée aussi en France (voir Le Théâtre du Blog). Jonas Hassen Khemiri a écrit à ce jour cinq autres pièces créées aussi en Suède : Cinq fois Dieu (2008); Nous qui sommes cent  (2009)  et en 2012,  J’appelle mes frères,  mise en scène aussi en France.

  ≈ [Presque égal à] a été créée en 2014 au Théâtre dramatique royal de Stockholm puis montée à Oslo, et ensuite à la Schaubühne de Berlin. Elle fut mise en espace par Michel Didym, il y a trois ans. Ses romans sont traduits en français, en allemand, en danois, en norvégien, etc. et ses pièces jouées en France, en Allemagne, en Norvège, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

 Jonas Hassen Khemiri traite surtout de thèmes comme le racisme, l’identité mise à mal dans une histoire en mouvement, sur fond de mondialisation et d’immigration et pertes de repères… À travers le parcours de personnages très proches de nous. Ainsi, dans ≈ [Presque égal à],  Andrej, un jeune diplômé se bat pour obtenir son premier emploi, déjà formaté et prêt à entrer dans le moule imposé: «J’irai jusqu’au bout de mes cours du soir, j’apprendrai le système, je me trouverai un boulot avec un bon gros salaire, une bonne prime de Noël, une belle secrétaire et une bonne grosse voiture d’entreprise. Et je continuerai aussi bien sûr à aider ma mère à payer le loyer pour qu’elle ne reste plus debout la nuit avec sa calculatrice à s’inquiéter pour la prochaine facture d’électricité. »

Il y a aussi Martina, d’un milieu social aisé, qui rêve d’exploiter une ferme bio mais qui n’a pour le moment que de petits boulots minables. Et Mani, jeune universitaire brillant, est pourtant sans travail. Freya, elle, vient d’être licenciée et veut prendre sa revanche. Il y enfin Peter, un SDF, qui subit des violences et qui est devenu une sorte d’expert en marketing de la rue, son domaine …
 Jonas Hassen Khemiri entrelace en virtuose, les destins de ces  gens qui pourraient être nous, ou parmi nos proches. On sent que l’auteur connaît parfaitement tous les mécanismes économiques du capitalisme bancaire et de  la société de consommation. Ce qu’il nous dit en filigrane: nous sommes sans doute financièrement plus à l’aise qu’il y a cinquante ans mais, guère plus heureux car nous vivons au-dessus de nos moyens et savons que nous aurons un jour ou l’autre à le payer, si ce n’est déjà fait. Il nous faudra alors dans notre vie la plus intime, subir les ratés de plus en plus fréquents d’un modèle financier à bout de souffle, les riches devenant plus riches, et les pauvres, de plus en plus pauvres surtout dans les pays européens.

Même si commencent à naître des comportement de révolte. « La pauvreté, dit Mani,  n’a pas le droit de vous suivre jusqu’à chez vous après une soirée au théâtre, elle doit s’arrêter à la fin des applaudissements, parce que sinon ça vous rappellerait que la pauvreté n’est pas belle ou drôle ou héroïque, la pauvreté écorche, blesse, rend silencieux, fait honte, la pauvreté, c’est des dos qui se courbent, des amis qui trahissent, des liens qui se brisent, des langues qui se taisent, des pères qui disparaissent.»

Nos gouvernements et représentants politiques-nationaux comme européens-que nous avons démocratiquement élus, n’ont en effet pas su-et/ou pas pu-mettre en place les indispensables mécanismes pour éviter que la société (donc nos vies) ne soit entièrement ou presque régie par les très gros trusts financiers mondiaux donc parfaitement anonymes et presque à l’abri de toute poursuite sérieuse, même si les lignes commencent timidement à bouger.

©paul Jacquemard

©paul Jacquemard

L’auteur suédois analyse très finement et avec humour notre existence quotidienne dans un monde subissant ainsi de fortes contraintes économiques et nous avertit: «Maintenant, levez-vous et parcourez le monde pour le changer. » Il y a politiquement chez lui du Bertolt Brecht, avec mini-conférences, voix intérieures, mais aussi dialogues très ciselés. Au fait, comment le grand dramaturge allemand aurait-il parlé aujourd’hui des bouleversements sociétaux actuels, dus entre autres au dérèglements climatiques, au phénomène de l’immigration actuelle en Europe, qu’elle soit d’origine politique et/ou économique?

Dans une scénographie très épurée, faite de quelques praticables, conçue par Pauline Bernard, Emmanuelle Jacquemard dont nous avions  beaucoup aimé le très remarquable King Kong Théorie (voir Le Théâtre du Blog) sait appréhender et mettre en scène des situations du quotidien: un couple  pauvre qui se sépare, une agence de Pôle emploi qui n’a aucun travail sérieux à offrir, des diplômes  inutiles,  une vendeuse  qui n’a pas d’autre choix que de faucher des billets dans la caisse…

Emmanuelle Jacquemard dirige très bien et avec une grande rigueur, Rachel André, Rémy Coquelet-Ferreira, Cyril Fragnière, Anissa Kaki, Loïc Renard et Françoise Roche. Et la jeune metteuse en scène a su donner vie à ce qui tient parfois d’une démonstration brillante mais un peu  sèche. Un beau et intelligent travail scénique, fait avec pas grand-chose et qui nous change agréablement des grandes et récentes machineries vides de Christiane Jatahy (voir Le Théâtre du Blog). Et quand ce ≈ [Presque égal à]  sera au festival d’Avignon, ou passera près de chez vous, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

Spectacle joué au Théâtre de Belleville, 94 Rue du Faubourg du Temple,  Paris XIème. T.: 01 48 06 72 34, du 21 février au 4 mars.
Le texte est publié aux Éditions Théâtrales.

 

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