Livres et revues

Livres et revues:

Portrait en éclats Roger Vitrac de Jean-Pierre Han

 carnetfrictions_2_couv_20171210Roger Vitrac, né à Pinsac en 1899 près de Souillac (Lot) où réside souvent aussi Pascal Quignard,  il « monta » très jeune  à  Paris comme on disait alors, où il mourut en 1952. Un peu oublié aujourd’hui, ce dramaturge et poète surréaliste, jusqu’à son exclusion du mouvement par André Breton en 1928, y rencontra notamment René Crevel, André Dhôtel et Georges Limbour , avec qui il anima la revue Aventure où sera publiée sa première pièce Le Peintre. Il participa aux dernières manifestations dadaïstes…

Certains de ses recueils poétiques Cruautés de la nuit, Connaissance de la mort et Humoristique (1927), La Lanterne noire, publié seulement en 1964, ont une dimension onirique tout à fait étonnante. Avec Antonin Artaud, il fonda aussi en 1926, il y a donc presque un siècle ! le théâtre Alfred-Jarry pour «satisfaire aux exigences les plus extrêmes de l’imagination et de l’esprit». Dramaturge, Roger Vitrac est connu pour ses pièces parodiques voire provocantes, comme son très fameux Victor ou les enfants au pouvoir,  mise en scène en 1929 par Antonin Artaud et lui-même, avec, dans le rôle-titre, un jeune acteur étonnant de vingt-neuf ans, Marc Darnaud. Nous l’avions rencontré,  presque centenaire, juste avant sa mort en 1997… Quant à  la pièce, elle ne fut redécouverte et montée par Jean Anouilh qu’en 1962. Mais depuis, elle a sans cesse été reprise en France mais aussi à l’étranger, et nous avons pu en voir au moins une dizaine de mises en scène et elle fait toujours le bonheur des élèves d’écoles de théâtre…

Ce premier volet d’une trilogie comprend aussi Le Coup de Trafalgar et Le Sabre de mon père, créé,  rappelle Jean-Pierre Han, l’année de sa mort. Roger Vitrac est aussi connu pour Les Mystères de l’amour, une sorte de drame sur fond d’érotisme à trente-huit personnages…
Mais c’est toute l’œuvre de Roger Vitrac qui mérite d’être mieux connue, et c’est à l’occasion  de la publication de textes (nouvelles, pièces, articles…) que Jean-Pierre Han écrivit une dizaine de petits textes de présentation qu’il rassemble ici. Comme Roger Vitrac et le théâtre surréaliste, où il rappelle qu’Aragon faisait remarquer avec pertinence qu’il n’y aurait pas eu Eugène Ionesco, sans cet auteur finalement assez méconnu. Il fut, on l’oublie souvent, fut aussi critique d’art et s’intéressa à la peinture de Giorgio de Chirico et à des sculpteurs comme entre autres Jacques Lipschitz  ou Constantin  Brancusi. Le seul surréaliste, rappelle aussi Jean-Pierre Han, à se vouloir, avec Antonin Artaud, pleinement homme de théâtre, mais qui s’intéressa aussi au cinéma, comme son ami Robert Desnos, notamment à celui de Luis Bunuel.
Un petit recueil fort utile à tous ceux qui connaissent ou pas, ce personnage singulier et attachant que fut ce grand dramaturge et poète.

Philippe du Vignal.

Editions Carnets, de la revue Frictions. 5€

Théodoros Terzopoulos, magicien de l’espace de Marika Thomadaki

Le metteur en scène grec pratique un théâtre que l’on pourrait qualifier de la « corporalité » et renvoie, dit Marika Thomadaki,  et qui s’apparente à celui du grand Jerzy Grotowski. Donc avec une pratique scénique nouvelle proche d’Antonin Artaud. Pour l’autrice, cette corporalité est liée au bon usage d’un corps bien entretenu d’où la nécessité d’exercices physiques assez fréquents et parfois durs comme des marches en montagne.
Notre correspondant à Athènes, Nektarios-Georgios Konstantinidis avait rendu compte ici d’Amor, une des performances de Théodoros Terzopoulos : «C’est  une sorte de martelage numérique, où tout le corps et notamment avec un mouvement rapide, les doigts, joue un rôle primordial. Un corps/marteau donc qui casse la quantité, ici exprimée en nombres, et qui dissout la matière en fractions non conventionnelles. (…)Toute la performance, fondée sur un texte de Thanassis Alevras, est une critique virulente de la société de consommation où la qualité fait défaut et où règne la quantité. »

Comme le remarque justement Marika Thomadaki, ce travail théâtral semble être hanté par deux attitudes philosophiques : l’esprit dionysiaque et l’esprit apollinien.
Un livre un peu touffu mais qui permet de découvrir un metteur en scène bien connu en Europe mais peu en France… Notamment avec une récente mise en scène des Bacchantes d’Euripide qui semble tout fait. intéressante. (https://www.youtube.com/watch?v=XyjRdAOXa-A)

Ph. du V.

Editions  Dromon. prix non communiqué

 Jeu n°165

Cette  bonne revue québécoise publie un dossier tout à fait intéressant sur la liberté d’expression. Au moment où, rappelle le nouveau rédacteur en chef, il y a urgence et désir de «parer aux agressions récentes et répétées contre la culture, contre l’intelligence, contre la part sensible et  bienveillante de l’humanité.» (…) «L’extrême droite défilait à Québec, les suprématistes blancs se battaient au pays de Trump, alors qu’en Europe, en proie aux attentats, Barcelone soignait ses blessures. »

Le numéro de Jeu comprend un long et bel article de Michel Vaïs sur «les limites de ce qui pouvait être dit et montré, quitte à affronter la censure». Et il nous en apprend de belles ! Entre autres : Tartuffe fut interdit par le clergé de Québec en 1694, et on ne pourra y voir la pièce que deux siècles après sa création! Mais les curés de cette ville déconseillaient d’aller voir Sarah Bernhardt… Plus récemment, Michel Tremblay eut (en 1968 !) le plus grand mal à imposer ses fameuses Belles sœurs en joual, la langue locale!  Et  la même  année, le premier spectacle avec nu intégral se déroula derrière un tulle… O pudeur!
Mais c’est aussi un tour assez complet de la censure en Europe que nous offre Michel Vaïs, avec les ennuis du Living Theater, et, plus récemment, ceux de Romeo Castellucci au Théâtre de la Ville à Paris  avec Sur le concept du visage du fils de Dieu. Bizarrement, le spectacle eut lieu sans problème à Montréal. Comprenne qui pourra ! A Montréal, où pourtant en 2017, la présentation d’une pièce comme Djihad d’Ismaël Saidi ( voir Le Théâtre du Blog) a causé quelques remous et a dû être reportée sine die. Comme le rappelle dans un autre article Ralph Elawani qui cite les paroles de Me Julie Latour, ancienne bâtonnière du barreau de Québec qui estime avec  intelligence « qu’en voulant aseptiser l’art et la culture, les censeurs, même s’ils n’obtiennent pas gain de cause, provoquent un effet de refroidissement qui, à la fois favorise l’auto-censure et conforte les groupes de plaignants dans leur sentiment d’avoir raison. »
Il y a aussi dans ce très riche numéro, un article de Suzanne Lantagne sur Le Droit à la noirceur où l’autrice, comédienne et metteuse en scène québécoise suggère finement que « la beauté n’est pas la noirceur en elle-même mais se trouve plutôt dans l’acte de pénétrer ce qui nous trouble.» Et les exemples sont légion ! Voir entre autres,  les tragédies grecques déjà, Macbeth, mais aussi Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya. Et plus près de nous, rappelle-t-elle, les morceaux de corps humains, suspendus dans un abattoir, des sculptures du canadien Mark Prent qui eut lui aussi des ennuis avec la censure de son pays…

Il y a encore, entre autres, un texte de Marie-Claude Garneau et Isabelle Montpetit sur le délicat  problème de la place des femmes dans le théâtre contemporain canadien. Seulement un quart des metteuses en scène travaille chaque année. Les auteures de cet article invitent donc à la résistance, et proposent que les femmes soient représentées équitablement dans les théâtres institutionnels. Aussi simple qu’efficace… Bref, cela bouge aussi au Québec.
Un numéro de Jeu, bien documenté et avec des photos tout à fait significatives que l’on vous recommande.

Ph. du V.


en vente en France dans les librairies théâtrales.

 

Ubu Scènes d’Europe

UBU-04-205x300Ce numéro est dédié à Armand Gatti, décédé il y aura très bientôt un an déjà. Pour Chantal Boiron, la rédactrice en chef, le Théâtre est déjà en soi un lieu utopique, «une des dernières demeures de l’utopie» disait Heiner Muller et l’on assiste actuellement à un mouvement qui se propage à travers le monde du théâtre pour tenter  de faire bouger les choses. »  Dans ce numéro très fourni consacré à l’idée d’utopie, un long entretien avec Tiago Rodriguez, acteur, auteur, metteur en scène qui a mis en scène plusieurs de ses pièces au Théâtre de la Bastille, notamment Madame Bovary (voir Le Théâtre du blog)  dont la reprise connaît un grand succès.  Tiago Rodrigues a aussi investi en 2016 ce même théâtre pendant deux mois, et a été invité à diriger le Théâtre national de Lisbonne. Il cite «un petit économiste qui, malin, dit que la culture génère de la richesse et du profit : vous en retirez toujours plus que ce que vous y avez investi. »

Au sommaire de ce même numéro, un  article  de Maïa Bouteillet sur Aurore Jacob, autrice  d’une petite dizaine de textes, et  deux autres d’Odile Quirot; le premier d’abord sur le Cervantes, le Théâtre national argentin qui fait peau neuve, sous la direction d’Alejandro Tastanian. Avec un orientation vers les auteurs contemporains dont Copi, avec deux mises en scène de ses pièces par  Marcial di Fonzo Bo, le directeur de la Comédie de Caen. Et le second, un bel hommage à Bruno Bayen, metteur en scène et romancier, mort à soixante-six ans. Passionné de théâtre tout juste sorti de Normal’ Sup, il avait monté  sans grands  moyens avec sa compagne Elsa Pierce, un spectacle qui nous avait enthousiasmé: L’Intervention de Victor Hugo. Metteur en scène un peu en marge des institutions, même s’il y jouait, il aimait beaucoup les écrivains allemands dont Goethe et Peter Handke…
Ubu continue à être, d’année en année, une belle revue enrichissante. Mais juste une petite/grande chose à rectifier; serait-il possible, miss Boiron, de revoir l’interlignage des textes trop serrés, donc un peu difficiles à lire ? Grand merci pour nos yeux… Cela nous ferait peine de ne plus bientôt arriver à vous lire!


Ph. du V.

 Ubu revue de théâtre bilingue français-anglais n° 62-63. 15 €.

 


Archive pour 22 mars, 2018

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras
 

Stella Violanti de Grigorios Xénopoulos, mise en scène de Georges Lyras img_3378

Cet auteur dramaturge grec (1867-1951) fut, au début du vingtième siècle, l’un des plus importants et des plus joués, et ont été portés à l’écran certains de ses romans, nouvelles et pièces  calqués sur la réalité. Grigorios Xénopoulos a vécu une époque dominée par les Italiens qui avaient cultivé l’esprit de division entre noblesse et «popolari». Cette idéologie politique dans les îles ioniennes, participait d’une rupture avec le peuple qui se révoltait de temps à autre pour réclamer l’égalité.

Pourtant la société grecque a plutôt consolidé et relativement vite, le statut économique de ceux qui n’appartenaient pas à une noblesse décadente et oisive.  Parfois riches grâce au commerce et à leur travail, des gens du peuple  eurent alors un certain pouvoir. Et cela traverse de façon aiguë Stella Violanti, adaptation d’Amour crucifié, cette nouvelle où une jeune fille est torturée par un amour non vraiment partagé. Son amoureux, un noble désargenté au comportement léger trahira, à la fin, la chaste et pure Stella qui devra aussi supporter la sévérité de son père, un riche bourgeois. Il gouverne chez lui en despote absolu, se soucie uniquement de l’opinion publique et ne tolère pas le comportement-honteux selon lui-de sa fille. Il veut la marier à un vieux très riche. Elle refuse car elle aime Christakis. Son père enferme alors Stella dans une mansarde. Passionnée et obstinée, elle ne veut plus vivre, même s’il s’est adouci. Pour elle, rien n’a plus d’importance, une fois le malheur  arrivé.
Georges Lyras rend avec exactitude les motivations secrètes de chaque personnage. Eugénie Dimitropoulou (Stella Violanti) exprime toute la souffrance de cette héroïne qui vit dans la société de l’époque, celle où vécut Grigorios Xénopoulos et celle de milieux conformistes. Nektaria Yannoudaki interprète les deux facettes d’une mère soucieuse de l’avenir de sa fille. Dimitris Papanikolaou joue un père, psychologiquement solide et maître de tout ce qui respire dans la maison. Mais, pour le frère de Stella (Ilias Latsis) assez moqueur, l’ histoire d’amour de sa sœur avec Christakis, un noble appauvri est assez futile. Avgoustinos Koumoulos incarne avec justesse cet homme dépourvu de tout l’honneur habituel à sa classe sociale.

 L’excellente comédienne aux regard et grimaces expressifs, Pénélope Markopoulou, joue la tante et nourrice sentimentale qui se consacre entièrement à Stella… Et dans le rôle de la servante, Athina Sakali est, comme ses camarades, pleine de vitalité. Grâce aussi à la scénographie et aux costumes d’Apollon Papathéocharis, Georges Lyras crée une atmosphère d’un naturalisme provocant. La robe extravagante que porte Stella et une très grande table au centre du plateau,  participent d’un certain symbolisme…

Nektarios-Georgios Konstantinidis
 
Théâtre Dimitris Horn, 10 rue Amerikis, Athènes. T. : 0030 210 36 12 500

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