B. Traven texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

B. Traven texte et mise en scène de Frédéric Sonntag

B. Traven Qui est B.Traven ?  Emboîtant le pas de nombreux biographes, Frédéric Sonntag enquête sur cet écrivain mythique aux multiples patronymes. B.Traven aura passé sa vie loin des «grandes capitales littéraires du monde moderne», à brouiller les pistes : pour lui, seuls ses livres devaient témoigner de son existence : «L’histoire individuelle n’a d’importance, qu’à partir du moment où  elle influence la vie collective». Ses romans furent traduits dans le monde entier et adaptés au cinéma, sans que personne ne sache qui se cachait derrière sa machine à écrire.

Après George Kaplan, (2013 ) Benjamin Walter (2015) (voir Le Théâtre du Blog) Frédéric Sonntag, artiste associé pour trois ans au Nouveau Théâtre de Montreuil, boucle sa Trilogie Fantôme, où il parle de personnages à l’identité incertaine. La biographie, imaginaire de B. Traven, se nourrit aussi d’interrogations sur notre aujourd’hui, à partir de rencontres improbables avec d’autres personnages qui ont fait l’histoire politique et artistique du vingtième siècle.

Frédéric Sonntag nous entraîne d’Europe en Amérique, sur les traces d’un écrivain bien réel mais au parcours à entrées multiples. Est-il né : Traven Corsvan Croves, le 3 mai 1890 à Chicago ? Ou Charles Trefny, à Saint-Louis (Missouri) le 2 juillet 1880 ? Otto Max Feigen, le 23 février 1882, à Swiebodzin (Pologne), d’un père maçon? Ou encore Ret Marut,  le 25 février 1882 à San Francisco, militant anarchiste pendant l’éphémère République des Conseils à Munich en 1918, liquidée ensuite par l’armée allemande ? On dit aussi qu’il serait le fils illégitime du Kaiser Guillaume II et d’une chanteuse d’opéra. Dernier en date de ses pseudonymes : Hal Croves qu’il emprunta, en se faisant passer pour un agent de B. Traven, pendant le tournage du Trésor de la Sierra Madre adapté et réalisé par John Huston (1947).  Pseudonyme sous lequel il épousa en 1957, Rosa Helena (sa cadette d’au moins trente ans). Sa veuve perpétue à son tour «l’industrie du mystère » autour de lui.  Comme le découvrent un couple de reporters américains venus lui l’interroger à Mexico, en 1977…

La pièce est structurée autour de leurs investigations. Bien résolus à percer l’énigme B. Traven, les deux journalistes vont se trouver entraînés dans des aventures rocambolesques dignes de celles de Tintin…  Plus ils avancent, plus le mystère s’épaissit… Et l’histoire récente les rattrape, notamment la répression sanglante des manifestations étudiantes, à la veille des Jeux Olympiques à Mexico en 1968. Ce fil rouge, émaillé d’incidents, se trouve constamment interrompu par des allers et retours dans le temps et l’espace, depuis 1914, en Europe, jusqu’à 2014, au Mexique, en passant par le Hollywood des années cinquante sous le maccarthysme.  Et par un squat parisien, en 1994, un ancien cinéma qu’un collectif militant essaie de faire revivre. Mais tous les chemins de ces histoires croisées mènent au Mexique.

 On se laisse d’abord embarquer, à bord d’un transatlantique, en 1916, où Arthur Cravan, boxeur et poète mythique, fuyant la guerre, rencontre Léon Trotski en exil… Première fausse piste, (Cravan n’est pas Traven)! Mais ces deux personnages sont récurrents, parmi de nombreux autres, pendant les deux heures quarante de spectacle.

Autre fugitif échoué au Mexique en 1950 à l’instar de Léon Trotski en 1937, Dalton Trumbo, un scénariste communiste, mis à l’Index par la Commission des activités anti-américaines de Joseph McCarthy. Mais il réussit à déjouer la censure sous des noms d’emprunt et signera le scénario du Spartacus de Stanley Kubrick, ce qui permet à Frédéric Sonntag d’établir un lien avec B. Traven, ex-spartakiste ! Ce qui nous vaut aussi un bref discours de Rosa Luxemburg, ainsi qu’une séance de cinéma dans le squat parisien des années quatre-vingt-dix. La fin tragique de ce squat donnera lieu à un projet de film qui conduira une ex-membre du collectif à Mexico, en 2014, à la recherche d’un jeune homme, parti  rejoindre l’armée du sous-commandant Marcos dans l’Etat du Chiapas. Là-même où, à sa demande, les cendres de B. Traven ont été dispersées, en 1969. La boucle est bouclée.

 Au terme de cette traversée—et après bien des élucubrations, nos deux reporters pensent que leur héros pourrait être un agent secret assassin de Léon Trotski en 1940—, on en arrive à la conclusion que l’identité réelle de B. Traven doit se trouver dans son œuvre dont Le Vaisseau des morts, un manuscrit en provenance de Tampico et publié en 1926 en Allemagne. Ce roman-culte largement autobiographique conte le voyage d’un exilé qui, sans papiers  et sans argent, s’embarque sur le Yorikke, un «vaisseau des morts»,  cercueil flottant destiné au naufrage, afin que l’armateur puisse toucher la prime d’assurances. Un scénario qui se répète de nos jours sur les côtes européennes…

 Frédéric Sonntag entend donc parler de notre présent, à la lumière de cette quête habitée par des personnages mythiques fondateurs, et il déterre les luttes qui hantent encore notre imaginaire: des révolutions de 1917 en Russie et en Allemagne,  à celles, oubliées des Indiens d’Amérique du Sud, et aux révoltes estudiantines des années soixante : «dialogues et réminiscences d’une génération à l’autre offrant une réflexion sur les héritages idéologiques». Une question d’actualité au moment où on commémore les cinquante ans de mai 1968 en France.

 De courts tableaux nous transportent d’une époque, d’un lieu et d’une génération, à l’autre, grâce aux changements ultra-rapides des décors, costumes, et éclairages, accompagnés par la création musicale de Paul Levis. Cette perpétuelle mise en abyme spatio-temporelle se trouve doublée —mais sans redondance— par des projections de films, photos, et citations. Grâce à une bonne maîtrise technique, l’auteur et metteur en scène donne un grande  lisibilité à cette narration en zig-zag… Un parcours labyrinthique passionnant et passionné où on prend plaisir à s’égarer puis à se retrouver grâce aux repères une nous dispensent une narratrice, les images, les titres et les dates projetés…

A la longue, certaines scènes superflues peuvent lasser, comme le discours de Patrick Le Lay, à l’époque, directeur de TF1: «Nos émissions, disait-il, ont pour vocation de rendre disponible le téléspectateur : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible». Frédéric Sonntag veut ainsi nous renvoyer aux méfaits de la consommation de Coca Cola au Mexique, diabète, obésité, hypertension mais aussi assèchement des nappes phréatiques ! Ces digressions et quelques tableaux sans nécessité dramaturgique pèsent parfois sur l’économie générale de la pièce.

Mais cela n’est pourtant pas une raison pour se priver d’une soirée riche en aventures romanesques et pittoresques dans un Mexique en carton-pâte, digne des  studios hollywoodiens et emmenées par une équipe tout feu tout flamme.

 Mireille Davidovici

Nouveau Théâtre de Montreuil, Salle Maria Casarès 63 rue Victor Hugo, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 01 48 70 48 90, jusqu’au 14 avril.

Le Grand R, La Roche-sur-Yon (Vendée) les 19 et 20 avril.

 La pièce est publiée aux Éditions Théâtrales

 

 

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